Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Vos extraits, vous les aimez comment ?

Remarque préalable technique : il y a plein de lecteurs audio dans ce billet (les petites choses grises, là). Si vous ne les voyez pas, c’est que votre navigateur ne veut pas les afficher.

J’aime bien entendre la radio parler de cinéma, pas vous ? (Allez, dites oui, ça m’arrange.) D’ailleurs, d’une manière générale, j’aime bien entendre la radio parler de médias, de formes d’art, de phénomènes, etc. qui font fortement appel à l’image, parce que c’est casse-gueule et fascinant à la fois.

Fort heureusement, au cinéma, on n’a pas que les images, on a aussi du son. Pour diffuser un bout de dialogue d’un film de langue française, donc, pas de problème. Oui mais comment fait-on quand on veut passer un extrait de film étranger ? Ah. Nous y voilà. La radio a différentes façons de donner à entendre le 7e Art et on la sent parfois un peu gênée aux entournures pour diffuser des sonorités non françaises. Tentons une petite typologie en cinq points.

1. La VO incompréhensible pour la majorité du public, mais totalement assumée

C’est « La Dispute » d’Arnaud Laporte sur France Culture qui fait ce choix audacieux. J’aime beaucoup « La Dispute », notamment parce qu’elle prend le temps de faire écouter à ses auditeurs de longs extraits des pièces, films, albums, spectacles, etc. qu’elle critique (elle diffuse même les playlists élaborées pour certaines expos abordées dans l’émission, c’est fou). Voici à quoi ressemblait l’émission du 1er juillet dernier consacrée entre autres à Araf, quelque part entre deux (Yeşim Ustaoğlu, 2012, sorti cette année en France).


Vous me direz, Araf n’est vraisemblablement pas sorti en VF, le choix était donc restreint. Mais il va de soi que « La Dispute » ne s’arrête pas à ces basses considérations et diffuse aussi ses extraits en VO dans le cas de films bénéficiant d’une double version. Pour le plaisiiiiir, je vous colle ici un extrait de l’émission du 17 juin dernier qui examinait la superproduction Edge of Tomorrow (Doug Liman, 2014) en illustrant le débat par sa bande-annonce VO (dont il existe bien évidemment une VF).


2. La VF assumée

Choix fréquent et logique : rien d’étonnant à ce qu’on diffuse des versions françaises à la radio publique française. Tel est sans doute le raisonnement que fait Jean Lebrun dans « La Marche de l’Histoire » sur France Inter, qui diffuse fréquemment des extraits de films plus ou moins récents pour égayer ses émissions (historiques, donc). Il ne fait en général pas de commentaires sur les versions doublées qu’il diffuse, s’intéressant plutôt à la question de savoir si le film concerné et ses dialogues offrent un reflet plausible/fidèle/fantaisiste/… du thème abordé ce jour-là. Extrait ? Extrait. Une émission sur Marc Aurèle, diffusée il y a quelques jours, et qui cite La chute de l’empire romain (Anthony Mann, 1964). La mention même du fait qu’il s’agit d’une version doublée avant la diffusion de l’extrait est une rareté dans l’émission, me semble-t-il (j’écoute parfois d’une oreille distraite)(j’avoue).


3. La VF non assumée

Elle m’agace profondément, je te le dis sans ambages, lecteur choqué par tant de franchise de ce blog. Régulièrement, des présentateurs – au demeurant fort sympathiques, hein – s’excusent pratiquement de passer des extraits en VF. C’était le cas de Sonia Devillers il y a quelques jours dans un numéro du « Grand bain » consacré aux péplums. Grrrr.


(Au passage, l’émission diffusait aussi ce jour-là un extrait de Gladiator en VF, sans commentaire désobligeant cette fois. Pour ma part, j’ai souvenir d’avoir sursauté de façon répétée au fil des variations d’accents anglophones qui parsemaient le film, à l’époque fort lointaine où je l’ai vu en VO : il y aurait sans doute eu des choses à dire à ce sujet dans le cadre d’une programmation radiophonique culturelle de qualité, n’est-ce pas, mais ce n’était manifestement pas le propos.)

Et ce n’est pas un cas isolé, on ne compte plus les « on est désolés de vous faire entendre ça en VF », « ouhlàlà ça fait mal aux oreilles » et autres « évidemment, on précise tout de suite que c’est vachement mieux en VO », avec ton gêné et petits rires entendus crispés. Comme le 5 avril dernier, toujours dans « Le grand bain » (cette fois, émission sur le poker au cinéma).


Ben alors ? Pourquoi tant de haine ? Si on ne veut pas diffuser de VF par élitisme ou parce qu’on n’aime pas ça (c’est tout le problème du positionnement de France Inter, après tout, grand public en surface mais quand même destinée plutôt à un public consommateur de VOST), on opte pour la VO, boudiou ! Ou pour une des solutions mixtes que voici que voilà.

4. La superposition

Évidemment, il faut disposer d’une VO, d’une VF et d’un bon ingénieur du son. Une chronique quotidienne de la grille d’été de France Inter assurée par Florence Colombani, « La vie fait son cinéma », utilise parfois cette méthode. « Parfois », parce que c’est variable. Ainsi, quand l’émission nous parlait lundi de Monsieur Smith au Sénat (Frank Capra, 1939), elle diffusait sans problème un bout de VO brut de décoffrage (pas forcément évident à suivre, d’ailleurs, pour qui n’aurait qu’une maîtrise scolaire de l’anglais).


En revanche, vendredi dernier pour évoquer Tout sur ma mère (Pedro Almodovar, 1998), on avait droit à une curieuse superposition de la VO et de la VF.


Le résultat est une sorte de voice-over, ou plus précisément une version originale voice-overisée en français, en un mot, oui, une VOVOF ! (Rappel : on a déjà parlé ici de la VOVOP et de la VOVOR) On notera que la VO disparaît progressivement sous la VF, qui reste seule audible à la fin.

5. La pseudo-interprétation simultanée par lecture de sous-titres interposée

La grande championne de cette technique sur nos radios de service public est sans conteste Eva Bettan dans son ex-chronique cinéma hebdomadaire chez Pascale Clark. Elle aime visiblement bien passer des extraits, Eva Bettan, faire entendre un peu des films dont elle parle. Et quand il s’agit de langues plus ou moins exotiques, elle raconte ce qui se passe ou lit les sous-titres à voix haute. Voici deux petits extraits collés bout à bout, à propos de Bethléem (Yuval Adler, 2013) puis de L’Escale (Kaveh Bakhtiari, 2013).


Ça ne dure généralement pas très longtemps, mais ça fonctionne assez bien, trouvé-je, sa voix étant plus neutre que celles des comédiens de doublage dans la superposition VO/VF évoquée ci-dessus.

Bon, autrement dit : ne diffuser que le son d’un support audiovisuel est de toute façon un pis-aller, on a bien compris le principe de la radio. Mais des solutions existent si on ne veut pas diffuser de VO et qu’on méprise cordialement la VF par principe – le tout est d’assumer, finalement, non ?

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