Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

ImpÉcr #31 et portrait de traductrice
Esther dans Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle)

J’avais complètement, mais complètement oublié ce film vu il y a des lustres (il date de 1996). C’est un entretien avec Arnaud Desplechin mis en ligne sur le site Hors-Série et entrecoupé de quelques extraits de films qui m’a rappelé que dans Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle), l’un des nombreux personnages qu’on suit au fil de l’intrigue est une apprentie traductrice. Non ! Si ! Le temps de dégoter un DVD anglais de My Sex Life… or How I Got into an Argument et zou, voici un billet « ImpÉcr, les sous-titres parlent de traduction » sur les traces de cette consœur fictionnelle prénommée Esther (et jouée par Emmanuelle Devos) (que j’aime vraiment beaucoup) (du coup je suis d’autant plus étonnée d’avoir oublié ce personnage).

L’histoire est centrée sur Mathieu Amalric, qui interprète Paul, un thésard prof de philo affligé de problèmes terribles et existentiels : dois-je quitter ma copine avec qui je suis depuis 10 ans (Esther-Emmanuelle Devos, donc) ? Dois-je coucher avec Marianne Denicourt (qui vit avec un de mes meilleurs amis) ou avec Jeanne Balibar (qui a l’air un peu folle) ? Les deux, tant qu’à faire ? Arriverai-je à finir ma thèse ? Dois-je arrêter d’enseigner ? Que penser de Michel Vuillermoz, mon ancien pote qui réapparaît à la fac pour diriger le département d’épistémologie ? BREF, c’est un film français, vous l’aurez compris (la preuve, c’est qu’il y a aussi Denis Podalydès dedans).

Mais arrêtons là les moqueries stériles. Les personnages un peu développés de traductrices ou de traducteurs sont suffisamment rares au cinéma (voir les quelques cas recensés dans le dernier numéro de la revue Traduire de la SFT) pour qu’on s’arrête deux minutes sur celui-ci. Pour mémoire, un précédent (double) billet ImpÉcr portait sur un professeur et traducteur latiniste-helléniste à l’ancienne, celui de The Browning Version, mais je doute que beaucoup de lecteurs de ce blog puissent vraiment s’identifier à lui en tant que confrère traducteur. Le personnage d’Esther est intéressant parce qu’il mêle des choses très vraies et des choses très fantasmées façon Desplechin (plus quelques idées fausses qui m’ont fait un chouia soupirer, mais rien de très original). Au début du film, donc, Amalric est en couple avec Esther-Emmanuelle Devos, étudiante on ne sait pas trop en quoi désireuse d’intégrer « l’école de traduction de la Sorbonne », qui semble fort sélective (l’ESIT, donc, peut-on supposer). Et comme toute traductrice qui se respecte, elle finit ses traduction à la dernière minute et se relit à l’aube (oh, pas vous ?).

Voilà : le mâââle sachant et très légèrement paternaliste intervient. Bon, vous me direz, c’est gentil, non, de proposer de relire la traduction de sa dulcinée ? Moui, sauf qu’on apprend très vite qu’il n’est pas super compétent.

Mais tant pis, avec une farouche abnégation, malgré son ignorance avouée du sujet ET de l’anglais, monsieur va corriger consciencieusement tout plein de choses au milieu de la nuit.

Youpi, merci chéri.

Plus loin, Esther s’y prend un peu tard pour déposer son dossier de candidature à l’école de traduction. Elle remplit le formulaire à la va-vite, zut, il manque les photos d’identité, ça tombe mal, nous sommes à 30 minutes de l’heure limite de dépôt dudit dossier. Heureusement, le mâââle sachant est toujours à ses côtés pour lui dire qu’elle est mal fagotée et lui expliquer tout bien à quoi ça doit ressembler, une vraie traductrice. Ouf !

Bon, laissons-lui qu’il a l’air de penser qu’on ne devient pas traductrice par magie, c’est un bon point. Mais il faut dire aussi qu’il tient beaucoup à ce qu’Esther réussisse son école de traduction, ayant prévu de la quitter une fois qu’elle sera casée universitairement parlant (pas avant, ça le ferait culpabiliser) (ben tiens). D’ailleurs, ça ne loupe pas.

Plus tard, on verra que ce n’est pas si simple. Mais une chose est certaine, Esther a l’air catastrophée à la perspective de faire sa vie avec un autre traducteur (c’est sûr, le mâââle sachant est tellement plus sympathique).

Ce n’est pas tout, on assiste aussi aux premiers jours d’Esther en école de traduction. Ça commence plutôt bien (même si tout le monde n’a pas l’air très attentif, eh, vous, mademoiselle avec le vernis à ongles)…

… jusqu’au moment où l’école de traduction se transforme en une phrase en école d’interprétation.

Magie du cinéma, sans doute. Certes, l’ESIT prépare à la traduction et à l’interprétation, mais le glissement est tout de même étonnant en deux minutes de cours.

À part ça, les instantanés de la vie de la traductrice en herbe nous la montrent buvant du thé (check)…

… travaillant tard toute seulette devant son ordinateur sa machine à écrire avec des bouquins sur son bureau (check)…

… et relatant ses passionnants et nécessaires séjours à l’étranger (check).

Autant d’éléments plutôt bien observés, il faut l’avouer. Récapitulons : du bon, du moins bon, ensemble honorable. Mais le conjoint de la traductrice en herbe pourrait-il être un tout petit peu moins horripilant, la prochaine fois, hmm ?

Les sous-titres sont signés Andrew Litvack, dont on peut lire les propos et voir la photo dans un très chouette article récemment publié par le New York Times.

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