Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Attack of the Blubb
(Mot du jour 18)

– Ça va, Les Piles ?
– Ouh, voui, ça va, pas beaucoup le temps de m’occuper du blog, ces jours-ci.
– Allez, c’est Vendredi Saint, t’as pas quelque chose en rapport avec l’actu à nous publier ?
– Pff… Je sais pas trop… « Crucifixion et traduction », je ne trouve pas ça très vendeur. Ah si, tiens, j’ai un billet avec du poisson dedans, ça marche pour le Vendredi Saint, ça ? Il y a aussi une histoire d’épinards, je te préviens.
– Euh, OK.

Nouveau mot du jour croisé il y a déjà quelque temps :

Blubb

Ma terre d’exil d’adoption luxembourgeoise avait quand même un bon côté (hmm, ce n’est pas un hasard si j’attends d’en être partie pour vous en parler : je le cherchais) (non, décidément, je ne m’y serais jamais faite, au Grand-Duché), c’est qu’on y faisait trempette dans un bain linguistique un peu plus varié que d’habitude. N’exagérons rien : pour la plupart des aspects de la vie courante, le français fait très bien l’affaire, les Luxembourgeois ayant le bon goût de le parler. Mais il reste qu’on est à la croisée de la France, de la Belgique et de l’Allemagne, et que ça se sent. Ajoutons-y de très nombreux lusophones, des anglophones et des autrechosophones qui parlent anglais, sans oublier les Luxembourgeois qui parlent aussi luxembourgeois, bref la palette est relativement variée, c’est rigolo. On achète des laitages allemands, des verres belges, du shampooing français, les emballages sont parfois traduits, parfois pas, et… c’est là qu’on tombe de temps en temps sur un os.

Comme le jour où j’ai rencontré le Blubb.

Ce jour-là, Collègue X est entrée dans mon bureau je ne sais plus pour quoi, elle m’a dit ce qu’elle avait à me dire, et puis elle a un peu hésité avant de sortir un morceau de carton de derrière son dos en disant : « Et puis comme tu parles allemand, je voulais te demander… J’ai acheté ça au rayon surgelés, c’est pas mauvais, mais… c’est quoi, en fait ? »

Je n’en avais pas la moindre idée. Enfin si, quand même. « Filet », OK. Et puis ça ressemblait à du poisson, OK. « Rahm-Spinat », épinards à la crème, OK.

Mais Collègue X voulait – fort légitimement du reste – savoir deux choses que son mini-dictionnaire d’allemand refusait obstinément de lui dire : de quel poisson s’agissait-il et qui était donc cet énigmatique Blubb avec lequel les épinards à la crème semblaient copiner ?

J’étais bien embêtée, parce que pour moi, un Schlemmer était un gourmet et un Blubb n’était rien du tout. En tout cas rien que j’aurais personnellement choisi de faire figurer sur un emballage de produit alimentaire dans l’optique de le vendre.

Évacuons le Schlemmer : c’est bien un gourmet, un gourmand. En somme la boîte ne nous apprend rien sur la nature du poisson en question, elle nous dit simplement que c’est un filet « gourmand ». Great. Au dos de l’emballage, en petits caractères, un paragraphe nous dit que ledit filet vient forcément d’une seule et même espèce de poisson, mais ça s’arrête là. Youpi, vive l’information transparente du consommateur.

Mais le Blubb, alors ? Le Blubb que je connaissais en allemand, c’était celui-là :

Que l’on peut traduire hardiment par « bloub ». Oui, voilà, une onomatopée, comme on dit. Un genre de gargouillement à bulles. Bon appétit avec Iglo !

Eh bien le Blubb d’Iglo, vérification faite, c’est le même, mais il a une histoire. Ah, lecteur qui ne soupçonnes rien, c’est tout un pan de la culture allemande qui se révélera à toi le jour où tu taperas « Spinat mit dem Blubb » dans Google (pour ma part, j’étais aussi jouasse que le jour où j’ai découvert les poèmes d’Hölderlin). Car outre-Rhin, le bloub semble désormais aussi intimement lié aux épinards que le pschitt à l’affaire du financement occulte du RPR par chez nous. On trouve des tas de recettes d’épinards « mit dem Blubb », il existe même un livre de recettes d’épinards « mit dem Blubb ».

Et la voilà, celle par qui le Blubb arriva : c’est l’auteur du bouquin, Verona Feldbusch, alias Verona Pooth, starlette de la télévision allemande. Qui tourna pendant des années dans des pubs pour les épinards Iglo où elle s’extasiait sur la masse verdâtre qui faisait « bloub » dans sa casserole. Blubb, donc.


La Sächsische Zeitung nous apprenait en 2011 que cette série de spots des années 90 s’était accompagnée d’un regain d’intérêt pour les épinards dans les foyers allemands. Et cette chère Verona semble largement surnommée « die Frau mit dem Blubb » un peu partout (« la femme qui fait bloub », c’est sympa, dites donc). Donc voilà : le Blubb d’Iglo, c’est l’histoire d’un slogan publicitaire qui fait tellement mouche qu’il finit par entrer dans le langage courant. Rien d’extraordinaire en soi.

Mais encore faut-il le savoir, hein, quand tu achètes un poisson non identifié accompagné d’épinards qui font « bloub » et que tu n’as qu’un mini-dictionnaire d’allemand pour te tailler un chemin dans la jungle agroalimentaire du Grand-Duché.

Voilà, c’était l’histoire du Blubb et de l’information des consommateurs en Luxembourgie.

Le bonus de Tatie Les Piles : au vu de l’air perplexe de Collègue X au terme de ces laborieuses explications, j’ai renoncé à lui signaler que « blubb » ou « blub » était aussi l’abréviation texto/Internet de « Bitte lass uns bumsen (Baby) », que l’on pourrait traduire hardiment par : « On baise ? »

Ne me remerciez pas pour tous ces précieux apports à votre culture germanique, je vois bien que vous bloubez de gratitude.

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