Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Le rayon luminaires, la Genèse et moi

Parfois, on a de drôles de dilemmes, non ?

Le dernier qui m’a enquiquinée était en lien avec la Bible, tiens. La Bible et Ikea, plus précisément.

Voilà-voilà. Il s’agissait d’un sous-titrage, celui d’une très jolie captation de La Création de Joseph Haydn, œuvre lyrique de la fin du 18e siècle qui suit le fil des deux premiers chapitres de la Genèse et s’arrête donc juste avant la chute d’Adam et Ève. Du coup, c’est chouette, parce que ça reste gai, frais et insouciant jusqu’à la fin. (Notez la puissance de mon analyse musicologique.) En somme, on célèbre à gogo la nature, les éléments et l’amour choupi, tout est beau, gloire à Dieu. (Résumé express, même pas honte.)

J’aime beaucoup, beaucoup, ce genre de traductions. L’allemand moderne pose déjà des défis marrants à sous-titrer en raison de la construction de ses phrases, mais dès qu’on remonte un peu dans le temps, on tombe sur une langue datée à la syntaxe folle, pleine de mots oubliés, d’ellipses fourbes, d’adjectifs improbables et de fioritures rigolotes. Et comme les mots s’étirent longuement au gré des notes, on a tout le temps pour les traduire, le tout étant de trouver un juste milieu entre cette langue maniérée et la fluidité nécessaire au sous-titrage. C’est très agréable, j’aimerais faire ça plus souvent.

Dans La Création de Joseph Haydn, il y a donc maintes jolies phrases alambiquées, mais il y a aussi des citations de la Bible. Du brut de décoffrage, du genre : « Et Dieu dit : ‘Que la lumière soit !’ Et la lumière fut. » Puisqu’on suit le déroulement de la Création, on arrive bientôt à ce passage :

Und Gott sprach: Es sei’n Lichter an der Feste des Himmels, um den Tag von der Nacht zu scheiden, und Licht auf der Erde zu geben, und es sei’n diese für Zeichen und für Zeiten und für Tage und für Jahre.

Je vois qu’il s’agit de Genèse I-14, je ressors la Bible de Jérusalem (et de poche) héritée de mon pôpa, où je lis :

« Dieu dit : ‘Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel.' » Aha.

L’avantage avec la Bible, c’est qu’il y en a plusieurs versions, avec de subtiles variations, et que des sites fort pratiques permettent de les comparer en trois clics. On m’a tout récemment appris l’existence de The Unbound Bible, bien pratique pour ça (bon, en vrai, j’ai découvert ce site-là depuis que j’ai fait cette traduction, mais il y en a d’autres), alors je cherche mon Genèse I-14 et je trouve :

Voilà-voilà (bis). Cinq versions, toutes d’accord sur les luminaires.

Vous commencez à voir pourquoi ça m’ennuie un peu ? Non ?

Pour moi, spectatrice du 21e siècle qui ai pourtant appris mon catéchisme au 20e, les luminaires, c’est ça :

Ça ne s’invente pas, une accroche pareille.

Et je vous JURE que je n’étais pas allée regarder la page avant de parler d’Ikea au début de ce billet. Mais j’aurais aussi bien pu cliquer ailleurs, car manifestement, c’est l’imagination au pouvoir dans les catalogues de luminaires.

Tut-tut-tut, je m’égare. Je disais donc que le mot « luminaires » m’évoquait le rayon lampes et éclairages d’un magasin d’ameublement.

Regardons ce qu’en dit le Big Bob.

On a bien une acception particulière « en style biblique », mais on a aussi tout le reste. Or dans La Création de Haydn, on est « en style biblique », mais on est aussi à la télé.

C’est un dilemme. D’un côté, la formule canonique qui nous raconte comment Dieu créa les luminaires. De l’autre, le fou rire qui me prend quand je lis cette phrase. D’un côté, les spectateurs qui connaissent ladite formule canonique et qui risquent de tiquer s’ils ne la retrouvent pas (comme il y a un an devant TF1). Et de conclure à l’incompétence de la traductrice. De l’autre, tous ceux qui ne la connaissent pas et qui risquent de tiquer en la lisant. Et de conclure à l’incompétence de la traductrice.

Si je mets « luminaires », c’est la solution la plus juste. Et puis c’est l’occasion d’utiliser ce mot dans un sens inhabituel, profitons-en. Oui, mais pour ceux qui ne connaissent pas, il attire l’attention, casse du coup le rythme des sous-titres, fait sourire à un endroit où on n’a pas de raison de sourire, fait louper le sous-titre qui suit parce qu’on se demande si on a bien lu. Eh ben tant pis, les tiqueurs ouvriront un dictionnaire au besoin et louperont la suite de la captation.

Si je mets « astres » à la place, c’est la solution du bon sens et de la lisibilité, celle qui sert les sous-titres. Et puis c’est un joli mot (et court, qui plus est, c’est bien pour un sous-titre). Oui, mais c’est un compromis, un nivellement par le bas, une façon de préjuger des connaissances du spectateur, des siècles de tradition terrassés par Conforama. Eh ben tant pis, les tiqueurs s’en remettront.

J’ai simulé ces sous-titres avec une consœur très versée dans la musique vocale, qui chante elle-même dans un ensemble et regarde ce genre de programmes diffusés à pas d’heure sur la Chaîne Kulturelle qui nous fait vivre toutes les deux. La spectatrice-cobaye idéale, donc, pour tester les luminaires.

On en a discuté. Elle ne connaissait pas les luminaires bibliques et a plutôt ri quand je lui ai raconté mes états d’âme. On a gardé « astres », en définitive.

Je ne sais pas si on a bien fait. Je vous rassure, ça ne m’empêche de dormir non plus, hein. Mais ces tout petits dilemmes-là sont les plus agaçants, je crois.

Tout ça pour dire qu’on s’en pose, des questions, si-si. Beaucoup, même.

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