Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

À quand des « sous-titres pour ceux qui aiment vraiment le film » ?

 

En décembre dernier, Carol O’Sullivan – chercheuse outre-Manche et, entre mille autres choses, tenancière du blog MA Translation Studies News – publiait un billet intitulé « Subtitles For People Who Really Like The Film ». Sa traduction par les soins de votre blogueuse dévouée a connu un parcours tortueux, mais elle atterrit finalement ici et je m’en réjouis, car j’aime vraiment beaucoup ce billet. J’adresse aussi un grand merci à Samuel Bréan pour sa relecture attentive. Bonne lecture !

À quand des « sous-titres pour ceux qui aiment vraiment le film » ?

Carol O’Sullivan

Et si les DVD offraient un plus grand choix de sous-titres ?

Vous me direz que la plupart des DVD proposent déjà plusieurs sous-titrages. Alors que j’écris ces lignes, j’ai d’ailleurs devant moi l’édition limitée zone 2 de Chinatown (Roman Polanski, 1974) parue au Royaume-Uni, qui comporte des sous-titres anglais, danois, néerlandais, français, finnois, allemands, italiens, norvégiens, espagnols et suédois, sans oublier des sous-titres anglais pour les sourds et malentendants. Pléthore de sous-titrages, à ne plus savoir où donner de la tête. C’est exact, mais je ne parlais pas de ça.

Je pensais à des sous-titrages destinés non pas à un public différent (francophone ou germanophone, entendant ou malentendant, etc.), mais à un même public, simplement désireux de profiter des films de plusieurs façons différentes.

Le DVD devrait être le support idéal pour cela. Il est vrai que de nombreuses éditions DVD de comédies proposent déjà en bonus des sous-titrages variés. Ma préférée est sans doute l’édition spéciale dite « ultimate definitive final » de Monty Python : Sacré Graal ! (Terry Gilliam et Terry Jones, 1975) sortie au Royaume-Uni en 2002, qui annonce parmi ses bonus ô combien spéciaux : «NEW! Subtitles For People Who Don’t Like The Film » [NOUVEAU ! Sous-titres pour ceux qui n’aiment pas le film], lesquels consistent en un remix de vers issus de la seconde partie d’Henry IV, de Shakespeare[1]. Cependant, il s’agit là de sous-titrages « gags », de détournements, plutôt que de « traductions » à proprement parler. En 2010, Jean-Luc Godard a semble-t-il réalisé un vieux rêve en présentant Film Socialisme à Cannes avec un sous-titrage déconcertant. Le DVD américain édité par Kino Lorber propose un sous-titrage classique, mais permet également de visionner les sous-titres du cinéaste en « anglais navajo[2] ».

Lorsque les spectateurs se rendent compte qu’il existe autant de versions d’un sous-titrage que de traducteurs, leur curiosité est souvent piquée. Quelques courageux éditeurs ont relevé ce défi.

Prenons par exemple le DVD zone 1 d’Ebola Syndrome (Yi boh laai beng duk, Herman Yau, 1996), édité en 2007 par Discotek. Il offre à la fois des « sous-titres délirants de Hong Kong[3] » et des sous-titres anglais classiques, plus récents.

Je l’avoue, je reste dubitative. Les sous-titres « de Hong Kong » paraissent par endroits trop « délirants » pour être honnêtes, comme dans cette réplique à laquelle la traduction anglaise apporte un double sens supplémentaire[4] (dans l’ordre, le sous-titrage « classique » et le sous-titrage « délirant ») :

[NdT : « To play with oneself » est également un euphémisme pour « se masturber ».]

Le spectateur peut opter pour l’un ou l’autre de ces sous-titrages pour suivre le film.

Ebola Syndrome n’est pas le seul film de Hong Kong dont le DVD offre un tel choix. L’édition zone 1 de Bio Zombie (Sang dut sau shut, Wilson Yip, 1998), commercialisée par Tokyo Shock en 2000, propose également plusieurs sous-titrages anglophones (bien que cette particularité ne soit pas mise en avant sur la jaquette du DVD). Outre la version originale en cantonais et un doublage en anglais, le spectateur peut en effet visionner la version originale accompagnée de sous-titres anglais ou de sous-titres en « Engrish[5] ».

Ces derniers proviennent d’une édition DVD antérieure parue chez l’éditeur hongkongais Mei Ah. Les différences entre les deux pistes de sous-titres sont assez distrayantes, comme en témoigne cette courte séquence dans laquelle les deux anti-héros du film font leurs armes de tueurs de zombies. Voici les sous-titres anglais classiques :

Et voici la même scène sous-titrée en « Engrish » :

Par moments, les sous-titres en « Engrish » ne permettent plus du tout de saisir le sens des dialogues originaux, comme dans l’exemple suivant (le sous-titre « correct » est le premier) :

Si vous comprenez le cantonais et connaissez ce film, n’hésitez pas à vous manifester pour nous expliquer comment la traduction d’une même réplique peut aboutir à ces deux sous-titres ! Ailleurs, les deux versions accomplissent même l’exploit de dire le contraire l’une de l’autre :

 

Les spectateurs n’ayant eu accès qu’aux sous-titres en « Engrish » de l’édition Mei Ah semblent pourtant se faire une raison (voir cette page ou celle-là, en anglais), jugeant que le faible prix du DVD compense une traduction pour le moins exotique.

Autre exemple de sous-titres hors des sentiers battus que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer : ceux de l’édition du Château de l’araignée (Kumo no Sujō, Akira Kurosawa, 1970) parue en 2003 chez Criterion, qui propose deux sous-titrages identifiés par le nom de leur auteur respectif, Linda Hoaglund et Donald Richie.

Le livret accompagnant le DVD contient également deux courts textes dans lesquels les adaptateurs détaillent la manière dont ils ont abordé ce sous-titrage. La traduction de Linda Hoaglund tend vers un registre légèrement archaïsant, tandis que celle de Donald Richie vise la fluidité et une lisibilité maximale. Elles sont différenciées par des polices distinctes :

Dernier exemple tout à fait réjouissant d’alternative offerte au spectateur, le DVD zone 1 de L’Embuscade (Machibuse, Hiroshi Inagaki, 1970) édité en 2005 par Animeigo propose de choisir entre les options « japonais intégralement sous-titré » et « japonais partiellement sous-titré ».

Trouvant l’idée très intéressante, je supposais initialement que les sous-titres « partiels » apportaient une traduction classique des dialogues et que les sous-titres « intégraux » étaient enrichis de notes de traduction (explications, notions propres à la culture japonaise, etc.). Renseignements pris auprès d’Animeigo, le sous-titrage « partiel » ne traduit pas les dialogues, mais affiche uniquement des notes explicatives et la traduction des inscriptions apparaissant à l’écran.

Le sous-titrage « intégral » traduit les dialogues en sus des notes et inscriptions :

Contacté par e-mail, l’éditeur m’a expliqué que l’ajout de cette option répondait à une demande des consommateurs. En effet, beaucoup de spectateurs comprennent suffisamment le japonais pour apprécier les dialogues d’un film, mais pas assez pour lire les idéogrammes apparaissant dans les cartons et les sous-titres originaux, ou pour saisir les références culturelles. Il semble qu’Animeigo procède désormais souvent de cette façon pour ses nouvelles sorties.

Cependant, me direz-vous, il s’agit là d’exemples anecdotiques, tirés d’une poignée de films destinés pour la plupart à un public de niche. Sont-ils vraiment probants ?

Il me semble que oui, pour plusieurs raisons :

  • 1. Donner le choix entre plusieurs sous-titrages permet de souligner le fait qu’une traduction audiovisuelle de qualité ne tombe pas du ciel.

  • 2. C’est aussi une façon de rappeler aux spectateurs que la qualité des sous-titres influe directement sur la façon dont ils vont apprécier le film. Bon nombre d’éditions DVD semblent bricolées à la va-vite, sans qu’un grand soin soit apporté à la qualité de la copie ou à l’ergonomie des menus (et ne parlons même pas de la pertinence des choix de traduction). Le fait de proposer un assortiment de sous-titrages pourrait s’inscrire dans une prise de conscience plus globale de l’importance de la conception des DVD (oui, je sais bien que les ventes de DVD ont reculé de près de 20 % en 2012 par rapport à 2011, mais je reste optimiste ; à l’instar du livre, il me semble que ce n’est pas parce qu’il existe d’autres sources de divertissement que l’extinction du DVD est imminente).

  • 3. La citation du nom du sous-titreur – comme celle du nom des traducteurs de l’écrit – est une pratique souhaitable, ainsi que le répète inlassablement Chris Durban. Une traduction de qualité doit être dûment récompensée.

  • 4. La visibilité accrue des traductions parmi les options et bonus des DVD permet de sensibiliser au rôle indispensable que jouent les traducteurs dans la réalisation et la distribution des films.

  • 5. Les sous-titres ont un fort potentiel ludique et divertissant ; à ce titre, plus ils sont délirants, mieux c’est.

  • Pour autant, est-ce l’avenir du sous-titrage ? Probablement pas. L’expérience – quelque peu lassante, du reste – nous montre que les distributeurs et les éditeurs de DVD traitent le sous-titrage avec une grande désinvolture. Pourtant, de nombreux films mériteraient une réédition de luxe assortie de traductions-bonus. Songeons à Jeunes filles en uniforme (Mädchen in Uniform, Leontine Sagan, 1931) : ce serait formidable d’avoir accès au sous-titrage français d’époque signé par Colette, ou aux sporadiques sous-titres anglais (au nombre de 124 !) qui figuraient sur la première copie traduite projetée au Royaume-Uni en 1932. Et quid de Day Watch (Dnevnoy dozor, Timur Bekmambetov, 2006), dont les éditions DVD américaine et britannique ont déçu les spectateurs qui espéraient retrouver les sous-titres réjouissants de la sortie en salles[6] ? Lorsqu’un sous-titrage fait l’objet de controverses et de récriminations, le support DVD offrirait un bon moyen de le comparer et de le confronter à d’autres : la version des 400 coups (François Truffaut, 1959) ressortie par le British Film Institute au Royaume-Uni en 2010, par exemple, a donné lieu à de nombreuses doléances. Un nouveau sous-titrage a dû être réalisé en urgence, les spectateurs ayant signalé qu’une bonne partie des dialogues originaux ne se retrouvaient pas dans les sous-titres.

    En attendant, il serait déjà appréciable que les éditeurs DVD offrent le choix entre sous-titrage sourds et malentendants et sous-titrage de traduction. Ils sont trop nombreux à rogner sur ce poste (ils se reconnaîtront). Cela a assez duré. D’ailleurs, n’hésitez pas à faire connaître ceux qui ne jouent pas le jeu.

    Carol O’Sullivan © 2013

    [1] NdT : dans l’édition française du DVD (Studio Canal, 2003), l’option « Sous-titres pour ceux qui n’aiment pas le film » existe également et consiste en une adaptation de répliques du Cid de Corneille.

    [2] NdT : ces sous-titres en « anglais navajo » figurent aussi sur l’édition DVD française du film parue chez Wild Side en 2010.

    [3] Les sous-titrages « made in Hong Kong » constituent un phénomène désormais reconnu. Réalisés par des sous-titreurs dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, ils proposent des solutions de traduction surprenantes, voire parfois désopilantes. Pour de plus amples informations, voir David Bordwell, Planet Hong Kong: Popular Cinema and the Art of Entertainment, Madison, Irvington Way Institute Press, 2011, p.78.

    [4] Dans les sous-titres français de Jean-Marc Bertrix présentés sur l’édition DVD sortie par Metropolitan en 2006 : « Li, va jouer dehors, / je dois parler avec Kai. »

    [5] NdT : c’est-à-dire dans un mauvais anglais que les locuteurs d’un anglais plus normé jugent typique des pays asiatiques. Voir par exemple le site http://www.engrish.com/.

    [6] NdT : je n’ai trouvé aucune mention d’un sous-titrage particulièrement inventif pour la sortie française du film (il a du reste connu un succès très modeste en France). Au sujet des sous-titres diffusés outre-Atlantique, voir Alice Rawsthorn, « The director Timur Bekmambetov turns film subtitling into an art », New York Times, 27 mai 2007, consultable sur http://www.nytimes.com/2007/05/25/style/25iht-design28.1.5866427.html?pagewanted=all&_r=1&.

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