Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Traduire un documentaire en prod et en post-prod : quelle différence ?

Mais oui, quelle différence ? Je suis sûre que tu ne t’es jamais posé la question que la question te taraude, ô lecteur curieux de ce blog, alors aujourd’hui, comme ça, hop, je te propose d’y répondre.

De quoi parle-t-on, tout d’abord ? (Soulagement palpable chez le lecteur non-traducteur de l’audiovisuel.) Le gros du marché de la traduction de documentaires passe par des entreprises de post-production (appelés « laboratoires », ou « labos » de leur petit nom). Une chaîne de télévision (ou un éditeur DVD) a acheté à l’étranger un programme audiovisuel, parfois une série de programmes audiovisuels, qu’elle veut diffuser en France. Elle fait donc appel à un labo et lui sous-traite la réalisation de la version française du documentaire : traduction, relecture, enregistrement et mixage des voix, auxquels s’ajoutent éventuellement du sous-titrage et la fourniture d’éléments visuels qu’on appelle « habillage » (synthés indiquant qui parle, cartes traduites, générique en français, etc.). Le labo sous-traite à son tour la traduction à bibi un traducteur indépendant.

Quand on travaille pour le marché de la post-prod, on est donc en contact avec un prestataire technique (le labo) et éventuellement avec une chaîne (mais c’est rare, les labos n’aimant pas être court-circuités). Dès lors que la chaîne fait confiance au labo et que le labo fait confiance au traducteur, on fiche à peu près la paix audit traducteur et on le laisse faire son boulot.

Il arrive cependant que l’on travaille au stade de la production et non de la post-production, c’est-à-dire au stade de la fabrication proprement dite du documentaire : une société de production réalise de A à Z un documentaire, généralement pour le compte d’une chaîne, et, pour peu que le sujet soit exotique ou le réalisateur étranger, il y a de la traduction à faire (j’avais déjà évoqué cela en 2011, par là).

On pourrait croire que ça ne change rien au travail du traducteur et, dans les faits, sur le papier, il va effectuer à peu près les mêmes tâches (traduction d’un commentaire et d’interviews, sous-titrage d’archives). Mais à bien y regarder, ce n’est pas tout à fait la même chose.

1. On a parfois affaire à des boîtes de production qui ne savent pas du tout ce qu’est la traduction audiovisuelle, combien de temps elle prend, à quel tarif elle est rémunérée, quels éléments de travail elle requiert. Il faut donc faire preuve de pédagogie et c’est l’occasion ou jamais de renvoyer à la formidable (répétons-le) brochure éditée par l’ATAA, « Faire adapter une œuvre audiovisuelle – Guide du sous-titrage et du doublage » qui explique tout ça.

Tu me diras, lecteur narquois de ce blog (oui, je t’entends ricaner), qu’on a parfois aussi affaire à des boîtes de post-production qui n’ont pas l’air de savoir ce qu’est la traduction audiovisuelle. Mais limitons-nous aux prestataires qui connaissent leur métier, tu veux bien ?

2. On a toujours affaire à des gens qui connaissent à fond leur projet et qui bossent d’arrache-pied dessus depuis des mois. Comme le traducteur intervient souvent sur la fin du processus, il débarque là-dedans un peu comme un éléphant dans un magasin de porcelaine et doit s’intégrer dans une production unique, qui a une histoire. C’est délicat, il faut savoir trouver sa place, s’intégrer sans empiéter et sans se laisser marcher sur les pieds pour autant.

En post-production, le documentaire est en général un programme parmi d’autres, il figurera tout au plus quelques semaines dans les plannings de l’entreprise. Ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas le considérer comme une œuvre unique quand on le traduit, mais concrètement, il ne fait que passer chez le prestataire de post-production.

3. On a aussi affaire à des gens qui sont attachés à ce fameux documentaire, parce que c’est un peu leur bébé.

En post-production, dans le meilleur des cas, la chaîne est fière d’avoir dégoté un beau documentaire, souhaite que la version française soit à la hauteur de l’original et cadre dans le ton général de ses émissions. Mais souvent, il faut bien le dire, elle balance une série de programmes au labo sans vraiment faire le détail et veut simplement qu’on lui livre des versions françaises dignes de ce nom et prêtes à diffuser dans les délais impartis. En somme, la plupart du temps, le donneur d’ordres n’a pas de lien particulier avec le documentaire dont il sous-traite la traduction, pas d’attachement spécial.

Au stade de la production, au contraire, les interlocuteurs du traducteur ont une idée très précise de ce que sera le documentaire fini et ont malheureusement eu le temps d’imaginer mille fois à quoi ressemblerait la traduction des passages en langues étrangères (voire, d’en produire une traduction littérale de qualité aléatoire). Ils se méfient un peu de ce traducteur qui arrive après la bataille, qui n’a pas suivi toute l’aventure. Alors il faut être prêt à discuter, calmement, à justifier ses choix et à défendre son travail (plus que d’ordinaire, je veux dire). Mais aussi être à l’écoute et trouver le degré d’ajustement qui permettra à la traduction de rester de qualité (« non, on ne peut pas traduire ça littéralement, ça ne veut rien dire et ce n’est pas correct ») et au client d’être content (« mais en revanche on pourrait dire ça encore autrement, qu’en pensez-vous ? »). Lorsqu’on est en contact direct avec le réalisateur du documentaire, on n’oubliera pas non plus de prévoir une paire de gants bien épais avant toute discussion sur l’adaptation de la narration qu’il a écrite avec son cœur et ses tripes. On a beau travailler sous statut d’auteur quand on est traducteur de l’audiovisuel, l’auteur du documentaire reste le boss, indéniablement.

4. On a affaire à des gens pour qui le documentaire en question représente un gros enjeu : le projet a été commandé par ou vendu à une chaîne et développé sur plusieurs mois, il a mobilisé des moyens, il y a toute une équipe à rémunérer, c’est peut-être l’espoir de futures commandes pour la boîte si tout se passe bien, etc. En 2011, le CNC évaluait à près de 150 000 euros le coût moyen d’une heure de documentaire produite en France pour la télévision. On est très loin des budgets du cinéma de fiction, mais ça reste des sommes importantes pour de petites structures.

En post-production, au contraire, rares sont les documentaires qui présentent un enjeu d’audience particulier, sauf quelques productions « de prestige » pour lesquelles on fait appel à de grandes voix pour la VF (je me souviens, il y a des lustres, d’un projet dont les voix françaises étaient assurées par Michel Bouquet et Jean-Pierre Cassel, et que la Chaîne Kulturelle avait suivi de très près). Si la chaîne est consciencieuse, il est normal qu’elle tienne à maintenir une qualité égale sur l’ensemble de sa programmation ; si elle a envie d’abuser de sa position de client tout-puissant, il est classique qu’elle mette la pression à ses prestataires ; pour autant, elle n’a en réalité pas de raison de se focaliser sur un docu particulier.

Un traducteur qui intervient au stade de la production, en revanche, se retrouve face à des interlocuteurs stressés. Et stressants, du coup. Ils appellent souvent, pour faire le point, pour savoir « où en est la traduction » et « s’ils pourraient avoir déjà un petit échantillon » alors que le traducteur a encore théoriquement quatre jours devant lui pour finir son travail. C’est fatigant, vraiment, et un brin agaçant. Mais comme c’est somme toute assez compréhensible, il faut savoir se montrer ferme et poli, et surtout, rassurer, rassurer, rassurer.

5. Et puis on a souvent affaire à des gens qui travaillent à l’arrache.

En post-production, les délais sont parfois serrés, c’est vrai. Mais en règle générale, le labo est en mesure d’établir un calendrier relativement fiable pour la réception des éléments (transcription, vidéo) et la remise de la traduction. Au traducteur d’accepter ou non ce qu’on lui propose.

Avec une boîte de production, les échéances sont souvent beaucoup plus vagues et fluctuantes. Après deux changements de planning, je revis actuellement, avec une autre boîte, pour une autre chaîne, à peu près la même chose que ce que j’avais décrit en 2011 (moins l’épisode de l’île Saint-Louis) :

Alors il faut l’avouer, c’était un peu rock’n’roll : tournage pas tout à fait bouclé encore le mardi (le montage on n’en parle même pas), écriture du commentaire à l’arrache, traduction en parallèle à mesure que le texte allemand et les images définitives prennent forme, récupérage de la vidéo sur une clé USB auprès d’un cadreur qui, ça tombe bien, voit le réal le mercredi et vient faire un tournage sur l’île Saint-Louis le jeudi, arrivée du texte allemand par petits fragments généralement vers 3 h du matin quand le réal tombe de fatigue et décide d’éteindre enfin son ordi, le tout pour une projection du docu à la chaîne française qui l’a commandé le samedi matin, au terme d’une semaine au rythme du coup assez infernal.

Flexibilité, donc (pratique quand le reste du planning du traducteur est bien rempli). Et fermeté quand le grand n’importe quoi va trop loin. C’est tout un art aussi (que personnellement j’ai plus de mal à maîtriser)(mais j’ai sauvé mon week-end prochain, c’est déjà ça).

6. Mais au moins, est-ce que ça paie mieux ?

Théoriquement, quand on sort du système de sous-traitance par labos interposés, on peut pratiquer des tarifs plus élevés et plus proches de ceux que recommande le Snac. Dans les faits, on obtient parfois effectivement quelques euros de plus sur le tarif au feuillet (35 € étant mon record dans ce contexte, personnellement). Mais si l’on compte le stress supplémentaire et les plannings fluctuants, je ne suis pas sûre qu’on y soit vraiment gagnant. Et le traducteur arrivant en fin de production, il arrive aussi en fin de budget, ce qui laisse objectivement moins de marge à la boîte de production (qui aurait dû mieux budgéter sa traduction, bien sûr, mais comme toujours on ne peut qu’espérer naïvement que la pédagogie qu’on fait servira pour une prochaine fois).

En résumé, traduire un documentaire en production, c’est sympa… de temps en temps. On a des interlocuteurs un peu plus passionnés que la moyenne. On touche du doigt le processus de création et d’écriture documentaire (et moi, ça m’intéresse drôlement). Mais c’est aussi un sprint usant doublé d’un exercice d’équilibriste qu’on n’a pas forcément envie de s’imposer toutes les semaines. Non, c’est sûr. Pfiou.

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