Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Ce petit quelque chose

Il y a environ mille ans (en 2012, donc), Copine C.-G. est allée passer quelques jours en Suisse et m’a rapporté des photos rigolotes. Il y a un siècle (vers 2013), j’ai voulu en faire un billet groupé avec d’autres photos rigolotes que j’avais prises dans ma terre d’exil luxembourgeoise. Et puis j’ai oublié. En l’an 1 de cette nouvelle ère (il y a un mois environ), Copine C.-G. m’a rappelé l’existence de ces photos, et du coup, boum, cette fois vous n’y couperez pas.

La photo qui m’avait tapé dans l’œil dans les envois de C.-G., c’était celle-là :

« C’est interdit d’aller sur le lac ! » est une phrase parfaitement correcte, si on y réfléchit deux minutes. Seulement, elle provoque assez rapidement l’hilarité le sourire du francophone-de-naissance qui la lit. Pourquoi ? Parce qu’aucun locuteur natif n’écrirait ça spontanément sur une pancarte. À la rigueur, il pourrait opter pour « Il est interdit de… » et, plus vraisemblablement, il finirait par choisir le bon vieux « Interdiction de… », formulation classique pour ce genre de panneaux. Bon, et puis en définitive, comme il s’agit en fait d’un lac gelé, ledit locuteur natif écrirait sans doute plutôt « Interdiction de marcher sur la glace », comme le fait la Mairie de Paris.

La personne qui a rédigé cette pancarte helvète parle sans doute français. Sans doute bien, même. En toute bonne foi, elle a écrit une phrase qui lui paraissait naturelle et correcte. Et si, alors que j’effectuais ma ronde au bord du Lac de Constance, j’apercevais un quidam sur le point de chausser ses patins à glace pour se lancer dans un fougueux tripe lutz sur le lac gelé, je n’hésiterais pas à le héler de ma légendaire voix de stentor pour le rappeler à l’ordre : « Hep-hep-hep, vous là-bas ! Oui, vous, ne faites pas l’innocent, mon p’tit bonhomme ! Zavez pas vu la pancarte, c’est interdit d’aller sur le lac ! » (j’ai bien conscience du caractère hautement improbable de cette scène, mais oh, zut, c’est pour les besoins de ma démonstration de haut vol, vous allez me faire perdre le fil de ma pensée, là).

Mais voilà, on n’est pas en train de remplir un phylactère de BD, on parle d’un panneau d’avertissement. Mauvais choix, donc. Un panneau d’avertissement n’est pas fait pour provoquer le rire (normalement).

Des affiches et panneaux dans ce style, j’en ai croisé aussi au Luxembourg. En voici deux à vocation commerciale et publicitaire que j’ai gardés sous la main :

Même principe. « Des tas d’offres spéciales », ce n’est pas incorrect, mais c’est bizarre, maladroit. On n’écrirait pas ça spontanément. Quant à l' »aspect super » des « purs jus de fruit » et à la question malhabile qui introduit la deuxième pub, ils se passent de commentaires. (Et puis, Õh !, on a utilisé une lettre qui n’existe pas en français, mais c’est pas grave.)

Pourtant, tout cela est juste d’un point de vue linguistique. Il manque ce détail, ce petit quelque chose de bien fruité peut-être pas du tout anecdotique qui fait la différence entre un locuteur natif et un traducteur qui traduit vers une langue acquise. (Qui a écrit ces phrases ? Aucune idée. Un traducteur ? Peut-être, peut-être pas, peu importe.) Même dans des phrases a priori sans difficulté, le sens du contexte et les subtilités de registres sont peut-être les « détails » les plus complexes à maîtriser. Il y a toujours des effets qu’on contrôle mal, des nuances qu’on ne perçoit pas tout à fait, même si on a le sentiment de maîtriser parfaitement la langue acquise, même si on pense être en mesure de traduire des messages d’intérêt public et des publicités. Et faute de ce petit quelque chose, la traduction ne fait pas mouche, voire loupe complètement son effet.

Ces photos exhumées des tréfonds de mon ordinateur m’ont rappelé un entretien avec l’excellent Wendell Ricketts (dont on ne dira jamais assez de bien), traducteur de l’italien vers l’anglais, qui décrit deux exemples du même type dans sa combinaison de langues (mais en parlant de bilinguisme, cette fois) :

The second problem is that being “bilingual” doesn’t imply being bicultural. In other words, you might understand English extremely well but be unable to pass what I call the “Come Si Dice” test. During your March 12 seminar, for example, you posed the question of the translation from Italian into English of “pulsante apriporta.” The answers you got (door-opening button, etc.) expressed the concept, but they failed the “Come Si Dice” test: that simply isn’t what we would write on a door, and someone who hadn’t grown up in an English-speaking country probably wouldn’t know that.

One of my favorite examples, which I’ve put on my website, was a discussion on a translators’ list about how to translate “non capovolgere,” which was the legend on a carton of retail merchandise. An Italian translator working passively from Italian into English posed the question, and another passive-language translator looked in the dictionary and found that the verb “capovolgere” meant “to turn over” or “to turn upside down.” Thus he suggested: “Do not turn over.” Linguistically, it’s accurate. But it flunks “Come Si Dice,” and perhaps only a native English speaker would know that the correct English translation of the identical concept in an identical context—a true translation, that is, and not simply the slavish substitution of English words for Italian ones—is: “This End Up.”

J’adore le « come si dice test », parce que c’est le seul qui vaille dès lors qu’on a évacué le problème du sens de ce qu’on traduit et l’éventuelle terminologie spécialisée à employer. Et franchement, on s’y casse déjà suffisamment les dents quand on traduit vers sa langue maternelle, vous ne trouvez pas ?

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