Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Chère jeune consœur, cher jeune confrère, cher petit scarabée, (2/2)

Merci de revenir pour la suite de ces vingt anti-commandements de vieille conne à destination des jeunes diplômés en traduction qui s’apprêtent à se lancer à leur compte ! Les dix premiers sont à lire là.

11. Si tu consultes un professionnel ou une association de traducteurs pour avoir des infos, ou (mieux encore) si tu prospectes auprès d’agences ou de clients finaux, ne prends pas la peine de relire ton mail ou d’y passer un correcteur d’orthographe avant de l’envoyer (ça fait toujours bon effet).

Non mais franchement, tu n’as aucun amour-propre ? Ou tu ne connais pas la gent traductrice, ces personnages étranges qui ont une forte propension à renvoyer un mail d’excuse quand il s’aperçoivent a posteriori qu’ils ont laissé une coquille dans un message adressé à un vieux pote, ces gens qui corrigent les tweets avant de les retweeter, ces curieux internautes qui envoient de gentils petits mots aux gens qui fréquentent les mêmes forums qu’eux ou qui tiennent un blog pour leur signaler une faute d’accord, ces névrosés qui ont du mal à aller jusqu’au bout d’une offre de location d’appartement si elle est rédigée en dépit des règles élémentaires de la grammaire et de l’orthographe (ai-je vraiment envie de payer un loyer à quelqu’un qui ne sait pas accorder un participe passé, franchement ?).

Bref, un traducteur qui reçoit un mail truffé de fautes d’orthographe n’a qu’une envie : appuyer sur le bouton « supprimer ». Soit tu n’obtiendras jamais de réponse, soit tu recevras un mail très désagréable qui te rappellera d’un ton hautain qu’un traducteur est censé écrire un français impeccable et que toi, petit scarabée, tu as l’air mal barré de ce point de vue-là (personnellement, je pratique la première option, mais j’en connais qui adoptent la seconde, non sans une certaine jubilation sadique). Et si tu t’adresses à un client, réfléchis deux minutes à l’impression calamiteuse que tu vas produire sur ton interlocuteur. Ça semble aller de soi, mais crois-moi, mieux vaut le rappeler…

12. Pour prospecter, envoie des CV aux services RH des boîtes qui t’intéressent et attends qu’ils te répondent.

Ce serait chouette de trouver du boulot comme ça, hein ? Ça ne mange pas de pain de le faire, d’ailleurs, on a parfois de bonnes surprises avec des CV envoyés au petit bonheur la chance plusieurs mois ou plusieurs années auparavant. Mais d’une manière générale, c’est loin d’être suffisant.

Déjà, sauf exception, on ne s’adresse jamais au service des ressources humaines : les RH servent à recruter des salariés, or le traducteur indépendant ne l’est pas, salarié, il est grosso modo un prestataire de services extérieur à la boîte. On va donc plutôt viser des directeurs ou responsables de collections (dans l’édition), des chargés de postproduction ou des directeurs techniques (dans l’audiovisuel), des project managers dans les agences de trad et d’une manière générale toutes les personnes susceptibles de faire appel à des traducteurs dans les entreprises (service export, communication internationale, achats, etc.). Évidemment, le ciblage des destinataires des candidatures joue pour beaucoup dans le nombre de réponses que l’on obtient.

Mais une fois qu’on a rectifié le tir en envoyant des CV à des interlocuteurs un peu plus pertinents que les DRH des entreprises qu’on vise, on ne s’arrête pas là, non non ! On écrit dans la lettre ou le mail accompagnant le CV qu’on se permettra d’appeler pour en discuter et ON APPELLE (sinon ça ne sert à rien). Et puis non seulement on décroche son téléphone, mais on se déplace, on se rend en personne sur des salons professionnels ou à des événements en lien avec les domaines où l’on veut exercer, on tâche de rencontrer aussi des consœurs zé frères pour se faire un petit réseau, bref, on sort de sa coquille. Forcément, on est assez peu préparé à ça, me direz-vous. Eh bien tant pis, on se bouge les fesses et on apprend, parce qu’en résumé, même en mettant toutes les chances de son côté, ce n’est pas facile, alors autant dire qu’on trouve rarement des clients (et encore moins des clients intéressants) sous le sabot d’un cheval.

Pour en savoir plus, on peut par exemple suivre la formation proposée par Chris Durban et Nathalie Renevier pour la SFT, qui est en tournée permanente et triomphale dans la France entière dans différentes régions (tarif réduit pour les étudiants) et est, me répète-t-on, formidable (je m’étais inscrite à une session il y a quelques semaines à Metz, mais une bronchite, un début de surmenage et un dégât des eaux m’ont dissuadée de m’y rendre le jour J, j’en étais fort marrie).

13. Si tu démarres dans la traduction audiovisuelle, vante-toi d’une longue expérience dans une team de fansubbing super efficace (tu verras, les pros adorent).

Si tu ne vois pas le pourquoi de ce conseil, lis par exemple ce texte sur premiere.fr.

14. Endette-toi sur dix ans pour acquérir dès que possible un coûteux logiciel de TAO, un plus coûteux encore logiciel de sous-titrage, sans oublier un encore encore plus coûteux logiciel de doublage, histoire de pouvoir faire face à toute éventualité dans les quinze jours qui suivent l’obtention de ton diplôme.

Les agences de traduction ne manqueront pas de t’envoyer bouler si tu n’as pas SDL Trados Studio, te dis-tu. Si tu veux faire du sous-titrage, il est impératif que tu t’équipes, te dis-tu aussi. La vieille conne te dit : attends.

Attends de voir de quoi tu as besoin exactement et quels sont les logiciels qui te paraissent utiles et confortables à utiliser. Une licence de base SDL Trados Studio coûte dans les 700 euros (je crois), un logiciel de sous-titrage pro tourne autour de 1000-2000 euros selon les éditeurs et les versions. Ce sont des investissements lourds, qui s’ajoutent à certaines dépenses d’installation indispensables (ordinateur performant, chaise un chouia ergonomique, dicos et ouvrages de référence, théière grande contenance, etc.) et peut-être aux mensualités d’un prêt étudiant ou à d’autres joyeusetés de ce genre.

Teste des outils comme OmegaT (logiciel libre utilisé avec bonheur par certains professionnels comme Pierre-de-la-Poutre-dans-l’œil), fais connaissance avec des confrères qui accepteront de te prêter ou de te louer un logiciel de sous-titrage, privilégie les clients qui n’exigent pas ce genre d’équipement (il y en a, oui-oui) ou te laissent le choix de ton logiciel (encore heureux, dis, ça veut dire quoi le « free » dans « free-lance » ?) ou mettent à disposition de leurs traducteurs des postes de sous-titrage/doublage ou encore ceux qui te loueront un logiciel sans t’arnaquer.

Bref : prends ton temps. Les logiciels ne font ni les commandes ni la qualité du travail. Et par ailleurs, un logiciel utile et rentable est un logiciel qu’on maîtrise bien et qu’on sait pleinement exploiter, sans quoi il ne sert qu’à perdre du temps et à s’arracher les cheveux.

15. Travaille sans contrats et sans bons de commande, on est en confiance.

Oui, il y a plein de commandes de traduction qui se passent très bien. Mais non, nous ne vivons pas dans un monde de Bisounours. Tu débarques sur un marché que tu ne connais pas, tu t’adresses à des entreprises dont tu ignores tout ou à peu près, tu ne sais pas trop distinguer a priori un requin d’un client réglo : la prudence est de mise.

D’ailleurs elle devrait toujours être de mise, mais avec le temps, on entend parler de telle ou telle boîte qui est recommandable ou véreuse, on crée des relations vaguement de confiance avec des clients très bien, bref, il peut paraître moins dangereux de baisser la garde. Dans ton cas, au contraire, quelques principes méritent d’être rappelés :

  • Pas de traduction pour l’édition sans contrat de cession de droits. L’ATLF propose un modèle de contrat sur son site qui vaut la peine d’être lu de près. Ne pas oublier que pour la traduction d’un livre, on doit percevoir un tiers de l’à-valoir à la signature du contrat, un tiers à la remise de la traduction et le dernier à l’acceptation de la traduction (jamais « à la publication », car l’ouvrage peut, après tout, ne jamais être publié…).

  • Théoriquement, pas de traduction pour l’audiovisuel sans contrat non plus. Je dis « théoriquement » car dans les faits, beaucoup de boîtes – pas forcément malhonnêtes – fonctionnent sans contrat, tandis que celles qui font signer des contrats à leurs auteurs ne sont pas nécessairement réglos. En remplacement, pour avoir au moins une trace de la commande, le mieux est de demander au client de renvoyer un ARCA complété (accusé de réception de commande d’adaptation), histoire d’avoir une trace de la commande complète et de ses conditions de réalisation. Un modèle peut être téléchargé en cliquant ici. Un indice sur votre écran : si le client rechigne à le renvoyer, c’est mauvais signe.

  • Pas de traduction pour une agence sans un bon de commande de ladite agence.

  • Pas de traduction pour un client direct inconnu sans un devis signé par le client et portant la mention « Bon pour accord ».

  • (Ajoutons, pour la traduction audiovisuelle, qu’il faut toujours exiger a posteriori l’« attestation de traduction » qui te permettra ensuite de déposer ladite traduction auprès de la Sacem ou de la Scam.)

Disons-le clairement, rien de tout ce qui précède n’empêchera un client véreux de continuer à vérer s’il le veut. Mais montrer qu’on sait comment se passent les choses et qu’on sait qu’il existe des contrats et des bons de commande, exiger une trace écrite de toute commande, etc. permet de se protéger un peu. Un peu.

16. Quand tu traduis, ne consulte aucune source de documentation hors Internet (c’est vieux, c’est du papier, c’est poussiéreux, c’est nuuuuul).

Rhââ, je sais, ça paraît fou, là encore. Et ta blogueuse dévouée fait elle aussi BEAUCOUP de recherches sur Internet. Mais l’erreur consisterait à croire qu’on y trouve toutes les réponses et qu’il n’y a pas d’autre source d’information, or j’ai l’impression que c’est de plus en plus le réflexe de beaucoup de traducteurs qui démarrent aujourd’hui. On peut le comprendre, car on trouve effectivement une masse d’infos incroyable en ligne, dont beaucoup d’une qualité très fiable. Ce n’est pas pour autant qu’il faut systématiquement négliger deux autres grandes sources d’infos : les bibliothèques (avec leurs ouvrages de référence qui ne portent pas ce nom pour rien) et les spécialistes, qu’on peut contacter pour leur demander des explications, une info sur un terme, etc.

En résumé, partir du principe que « si je ne trouve pas une info sur Internet, c’est qu’elle est introuvable » (je vous livre là un bout de vécu de relectrice), ou se dire que l’à-peu-près-sans-confirmation-mais-bon-ça-va-quoi qu’on a trouvé en ligne fera bien l’affaire, c’est un peu… léger.

17. Si tu travailles en équipe avec des traducteurs plus expérimentés ou si tu es en contact avec des professionnels compétents qui révisent tes traductions, surtout, reste persuadé(e) que tu sais tout mieux qu’eux en toutes circonstances.

Je sais, là encore, c’est difficile. Il faut bien prendre confiance en soi et apprendre à défendre ses choix de traduction, non ?

Bien sûr. Mais méfie-toi quand même un peu, vas-y mollo, ménage le traducteur expérimenté et le réviseur compétent : si ça se trouve, l’un ou l’autre sait ce qu’il fait et l’expérience lui a appris des choses que tu ne sais pas encore. Si-si.

Évidemment, s’il est inutilement cassant, s’il se montre désagréable, s’il est manifestement incompétent et/ou s’il dénigre systématiquement ton travail, ne te laisse pas faire (on peut être un bon partenaire de binôme et un bon réviseur en expliquant gentiment ce qu’on fait) (c’est même mieux) (c’est même l’idéal). Mais d’une manière générale, écoute vaguement ce qu’il a à te dire, on ne sait jamais, ça pourrait même te servir plus tard.

18. Si tu dégotes un ou deux clients réguliers, arrête de prospecter.

Tu as décroché tes premiers contrats, le client semble mordre à l’hameçon et te donne désormais du boulot toutes les semaines ? BRA-VO ! Tu as même trouvé un deuxième client régulier, et le travail que te confient ces deux premiers clients t’occupe à plein temps et te permet de payer ton loyer et même un peu plus ? BRA-VO bis !

Ne commets pas l’Erreur Fatale, ne t’arrête pas là. Non, deux clients, ce n’est pas suffisant. Je ne sais plus si ce conseil figure dans The Prosperous Translator ou si je l’ai entendue en parler par ailleurs, mais Chris Durban préconise de ne pas dépendre à plus de 20 % d’un même client et elle a bien raison. Si je calcule bien, ça nous fait un minimum de cinq clients réguliers, ça. Pourquoi ? Parce qu’on ne met pas tous ses œufs dans le même panier, pardi. On n’est jamais à l’abri d’un client qui fait faillite, qui change de prestataire, qui décide de payer moins, qui arrête d’externaliser ses traductions, qui cesse d’avoir besoin de traductions régulières, etc. Et puis les gens changent de poste dans les entreprises, les affinités avec tel ou tel client sont susceptibles de faire varier la masse de travail confiée à tel ou tel traducteur, le successeur de ton interlocuteur préféré chez ton client chéri peut arriver avec son propre carnet d’adresses et choisir de travailler avec d’autres professionnels. Bref, en un mot comme en cent : la diversification, il n’y a que ça de vrai. Attention, je ne dis pas que c’est facile, hein. Ni que ça se fait en deux semaines. Mais à long terme, ça évite de gros problèmes : se remettre de la perte d’un client qui représente 15-20 % de son chiffre d’affaires, c’est faisable. Se remettre de la perte d’un client qui en représente 70 %, c’est très dur.

Donc deux clients, c’est super, et si j’étais toi je m’offrirais peut-être même une paire de ballerines André (tellement choupettes, non ?) (on ne voit pas bien sur la photo, mais elles ont des poils) (j’adore) pour marquer le coup. Mais ça ne suffit pas. Les bottines Chie Mihara, ce sera pour fêter le cinquième client.

19. Vis dans l’instant, fuck la paperasse : oublie l’affiliation à l’Agessa et les déclarations à la Scam ou à la Sacem.

Tu t’es dépatouillé des questions de statut, tu es désormais traducteur/adaptateur de l’audiovisuel et content de l’être ? Assieds-toi avant de lire ce qui suit : ce n’est pas fini. Hélas. Miséricorde. Bouhouhou. Snif-snif.

Dans un avenir relativement proche, il te reste deux démarches à effectuer dont tu ne percevras pas les bénéfices tout de suite, mais à moyen et long terme. La première, c’est l’affiliation aux sociétés de gestion collective des droits d’auteur, la Scam et la Sacem. Oui, il faut payer un droit d’inscription, se taper l’épluchage des programmes télé pour guetter la moindre diffusion ou rediffusion des fictions ou documentaires qu’on a traduits (surtout dans le cas de la Sacem), faire signer des attestations de traduction et remplir des bulletins de déclaration, tout cela prend un peu de temps. Mais franchement, fais-le. Prends la peine de déclarer tes premières « œuvres », même si tu as l’impression que c’est pour des clopinettes. Au bout de quelques années, si tu travailles régulièrement pour l’audiovisuel, tu seras content de t’en être occupé, je te le promets.

La seconde démarche, c’est l’affiliation à l’Agessa quand tu dépasseras un certain seuil de revenus (8 379 euros par an actuellement). Dès lors que tu établis une note de droits d’auteur, l’Agessa prélève sur tes revenus des cotisations de sécurité sociale (+ quelques autres trucs). Mais tu n’es pas affilié à l’Agessa, c’est-à-dire que tu cotises dans le vide, tu ne bénéficies pas des prestations du régime auquel tu contribues. C’est dommage, avouons-le. Une fois que tu es affilié, non seulement tu peux bénéficier du régime de Sécu général, mais en plus tu cotises aussi pour la retraite (générale) et la retraite complémentaire. Et ça, même si tu n’en vois pas trop l’intérêt aujourd’hui à 23 ans, c’est une bonne chose aussi. Sans parler du fait que c’est obligatoire, bien sûr.

NB : Je ne crois pas qu’on puisse passer à côté des cotisations à un régime de retraite quand on est autoentrepreneur ou profession libérale, mais vérifie bien sûr que tu es dans les clous, hein.

20. Vis pleinement ta condition de travailleur indépendant et ne pense qu’à ta gueule.

Tout le monde ne croit pas à l’action collective, c’est un fait. Très subjectivement, ta blogueuse dévouée trouve bien dommage que tous les traducteurs du monde ne veuillent pas se donner la main : si tu veux mon avis, on réglerait pas mal de problèmes en faisant preuve d’un chouia de solidarité confraternelle (au lieu de la jouer perso par exemple dès qu’une baisse de tarifs – souvent très collective, elle – pointe le bout de son nez).

Mais même si tu ne partages pas ma façon de voir les choses, cher petit scarabée, envisage quand même de rejoindre l’une des nombreuses associations de traducteurs indépendants qui nous aident tous à mieux exercer notre bô métier, en défendant nos intérêts et en œuvrant pour la reconnaissance de ce travail méconnu. Et si vraiment, vraiment, tu n’es pas convaincu, va lire ce billet que j’avais écrit au printemps 2012, qui récapitule quelques bonnes raisons profondément égoïstes pour adhérer à l’une ou l’autre de ces organisations. Et adhère.

Allez, c’est fini, je ne te retiens pas. N’oublie pas qu’il y a d’autres billets intéressants qui te concernent sur les blogs des consœurs zé frères, comme ceux qui sont répertoriés dans la rubrique « Étudiants et jeunes traducteurs » par ici. N’hésite pas à faire usage de la rubrique « Contact » de ce blog si tu veux râler, ou à m’écrire à lespilesintermédiaires(arobase)yahoo.fr. Et puis rassure-toi : la vieille conne en apprend encore tous les jours, dans ce métier.

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