Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Le salon du livre, ce n’est pas ce que vous croyez

La touriste citadine bibliophile auteur de ces lignes quitte parfois son fief sibérien à la grisaille tenace et au béton armé pour aller passer quelques jours, déconnectée, au fin fond de la garrigue languedocienne. Oui, par là.

Entre les grandes tablées familiales au soleil, le nectar local, le farniente intensif et les piaillements le joyeux babil des enfants, la vie n’est pas facile, pas facile du tout, je vous prie de me croire.

À bien y réfléchir, il ne lui manque qu’un tout petit quelque chose, à la touriste citadine bibliophile. Oh, trois fois rien, hein. De quoi assouvir son appétit quotidien de papelard imprimé, de couvertures toilées et de reliures à dos carré collé. DES LIVRES, DONNEZ-LUI DES LIVRES (elle n’en a emporté que cinq ou six, vous comprenez, ce n’est vraiment, vraiment pas facile tous les jours, les vacances). Elle se contenterait – pas gourmande – d’une petite librairie associative ou d’un étal de bouquiniste ambulant qui traverserait le village de temps en temps, juste pour le plaisir de palper du bouquin et de voir circuler ces petits parallélépipèdes.

Et c’est là que le miracle se produit. Car au détour d’une ruelle, l’improbable est au rendez-vous.

Craignant les effets de la chaleur et du rosé autochtone sur son cerveau ramolli, la touriste citadine bibliophile cligne des yeux, regarde autour d’elle : non, pas d’hallucinations, pas de porte de Versailles en vue, pas de file d’attente de 20 minutes à l’entrée, pas de « ai-je pensé à mon justificatif Agessa pour entrer gratos ». Non-non, rien de tout cela. Un salon du livre, donc, mais sans barnum.

C’est à deux pas, littéralement au coin de la rue, du coup la touriste citadine bibliophile, toute frétillante, va sans plus attendre y faire un tour. « L’atelier rue du soleil« , qui organise la manifestation, est un bel espace clair et frais où on a envie de s’attarder, ça tombe bien.

Mais la bonne surprise, c’est la palette d’éditeurs présents (ils sont treize, excellent présage) : POL, Le Castor Astral, Nous, Plein Chant, Editions de l’Attente, La Bibliothèque Oulipienne, L’Association, Le crayon qui tue, Iconomoteur, Éditions les petits livres-Fabienne Yvert, Atelier rue du soleil, Atelier la Feugraie, Plurielles (j’avais cru comprendre que La Bibliothèque Oulipienne et Le Castor Astral ne faisaient qu’un, mais peut-être me goure-je). Nous sommes en terres oulipiennes et ça fait plaisir. D’ailleurs la petite description de ce salon du livre qui me plaît déjà beaucoup plante le décor :

L’oulipien, pour écrire certaines de ses œuvres, s’impose des « contraintes ». Contraintes de forme, de sens, de langue, etc. Il n’est certes pas le premier à les pratiquer avec jubilation – la littérature fourmille de formes et de règles, parfois oubliées. Mais lui s’attache à les recenser, à les ressusciter, à en créer de nouvelles. La démarche oulipienne joue avec la langue, avec la littérature. Elle enthousiasme certains lecteurs, en laisse d’autres perplexes (ce sont parfois les mêmes).

J’ai franchement rarement vu une telle concentration de petits éditeurs sympathiques (quand je dis « petits », ça n’a évidemment rien de dédaigneux sous mon clavier – et je n’ai pas vu le stand de POL, qui n’entrerait sans doute pas dans la catégorie « petits », mais peut-être s’agit-il d’un autre POL que le POL auquel je pense) et de bouquins d’une telle qualité. Pour le plus grand bonheur de la bibliophile, les ouvrages présentés sont des objets au pire soignés et bien finis, au mieux, magnifiques. Rééditions de la Bibliothèque oulipienne (voir les Ulcérations de Perec par ici) ; sérigraphies étranges et fantaisies anagrammiques chez Iconomoteur (qui vous offre quelques anagrammes sous forme d’animation sur son site) ; éditions fort jolies de Pasolini et de Walter Benjamin chez Nous et très intrigant beau livre de photos intitulé 6 mètres avant Paris qui a fait craquer la parisienne qui m’accompagnait (je ne citerai aucun nom, inutile d’insister) ; charmants petits ouvrages de Fabienne Yvert ; poésie chez L’Atelier la Feugraie ; sans compter quelques sympathiques édités à compte d’auteur.

Bref, des ouvrages qu’on a plaisir à tenir entre ses mains, à manipuler amoureusement, à caresser du regard. Et en plus, il y a des choses intéressantes dedans, ce qui ne gâte rien. Aux anges, je vous dis, aux anges. Le tout dans une ambiance short, lunettes de soleil et papotage à bâtons rompus qui change, décidément, de la Porte de Versailles. Le salon organisait aussi des lectures que j’ai loupées, ce sera pour une prochaine année (on y croit).

Butin, bilan, me direz-vous ? (I thought you’d never ask!!!)

Je reparlerai peut-être ici du bouquin sous-titré « An English translation in progress », d’ailleurs (devinez pourquoi il a attiré mon attention). Bref, le salon du livre à Fraïssé-des-Corbières, c’est inattendu, bienvenu et ça mérite d’être connu. Il a lieu à des dates variables (septembre en 2011, août cette année, donc), autant guetter la chose sur le site de L’atelier du soleil, qui organise par ailleurs d’autres manifestations dans l’année.

Et si le coin vous tente, allez donc faire un tour chez les cousins (qui m’ont promis juré craché ou pas loin qu’ils songeraient à retirer ce bouton « English Translation » de leur site, si si), leur gîte est très chouette et la région, toujours aussi incroyablement belle.

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