Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Le traducteur superstar

L’exploration de Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, pourrait être un boulot à plein temps, tant il y a de merveilles à y dénicher. Et là ces jours-ci, j’y découvre qu’il fut un temps où un traducteur était… un sérieux argument de vente, manifestement (en complément de jolies gravures et d’une histoire abrégée du théâtre anglais, tout de même).

On connaissait les bandeaux annonçant fièrement « Nouvelle traduction d’André Markowicz », mais de nos jours, c’est plutôt le secteur cinématographique qui a recours à ce genre d’accroches (sur le mode « par les producteurs de… », bien sûr, pas « par l’auteur des sous-titres de… »).

Mais me direz-vous (car je sens bien que tu t’interroges, lecteur éternel curieux de ce blog), qui est-il, alors, ce « traducteur des œuvres de Sir Walter Scott », superstar de l’édition au début du 19e siècle ? Eh bien il s’agit d’Auguste Defauconpret (Auguste Jean-Baptiste, pour être précise, 1767-1843), « le plus prolifique des traducteurs de son temps » nous dit Patrick Hersant dans cet article paru dans la revue Romantisme en 1999 (Persée, quelle mine inépuisable aussi, au passage). Tellement prolifique qu’au bout d’un moment, on n’a même plus eu la place de tout mettre sur les couvertures de ses traductions, alors on a mis « etc. etc. », c’était plus simple.

« Notaire en faillite et en cavale », nous raconte l’article de la revue Romantisme, Auguste Defauconpret s’installe à Londres pour fuir ses créanciers et devient traducteur vraisemblablement par nécessité plus que par amour des lettres. Moins mauvaise langue, une notice biographique (tirée d’une Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes de 1843) indique tout de même que « son aptitude pour les lettres commença à se manifester dès [le collège] par les brillants succès qu’il obtint jusque dans les concours généraux, et, dès sa sortie de l’université, il s’adonna à son goût avec l’ardeur de son âge. » Et voici comment le présente La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts à la toute fin du 19e siècle :

Outre les œuvres de Walter Scott et James Fenimore Cooper, il traduit donc un nombre incalculable de romans anglais, dont il s’attribue parfois carrément la paternité (toujours selon l’article de Patrick Hersant). D’aucuns se posent parfois des questions sur son activité prolifique :

La Biographie universelle de 1843 dément, indiquant : « cette prodigieuse fécondité donna même à penser faussement qu’il avait à Londres un atelier de traduction. » Bon, bon.

Et puis donc, comme le note l’auteur de l’article de la revue Romantisme, « Sur la couverture de ses propres romans [et, on l’a vu, de ses traductions – note des Piles], Defauconpret fait imprimer la mention suivante : « par le traducteur des romans historiques de Walter Scott ». (…) Mieux : dans certains cas, ce modeste descriptif se substitue à son nom. »

Une vingtaine d’années après la parution des traductions de Walter Scott par Defauconpret, l’œuvre est retraduite par un certain Louis Vivien de Saint-Martin, connu surtout pour ses travaux de… géographie (oh, ça mène à tout, hein, ne chipotons pas). La préface qu’il rédige pour l’occasion jette un regard mi-bienveillant mi-langue de pute sur le travail de son prédécesseur (entre deux phrases grandiloquentes du genre : « S’écartant du sentier battu par la tourbe des romanciers, Walter Scott s’est frayé une route où nul ne l’avait précédé ») (j’adooooore, on frôle le « là où la main de l’Homme n’a jamais mis le pied » !) :

Et un peu plus loin :

Critiquable, donc, l’ami Auguste ? Oui, sans doute. La notice de La grande encyclopédie juge son travail sévèrement et en fait un traducteur déjà obsolète :

Et l’air de rien, dans un recueil de Critiques et récits littéraires paru en 1853, un certain Edmond Texier le dégommait déjà au détour d’un article consacré à Jacques Amyot :

Mais dans une étude très précise sur « La traduction en France à l’époque romantique », qui date, elle, de 1971, Jacques G. A. Béreaud lit de près, compare, analyse les versions françaises produites par Defauconpret, et nuance le tableau. Morceaux choisis :

Le premier ouvrage important que Defauconpret ait traduit a été Les Puritains d’Ecosse (Old Mortality) de Walter Scott. Le texte original de Scott ne subira pratiquement aucun changement ultérieur, mais il y a, en revanche, deux traductions de Defauconpret : la première en 1817, la seconde en 1835, et les différences entre ces deux versions sont considérables. Ce qui caractérise tout d’abord la première manière de Defauconpret est le très grand nombre d’omissions. Lorsqu’il juge un paragraphe de Scott trop long, il le résume, il l’ampute – parfois même il introduit des points de suspension après sa traduction tronquée. (…) [euh, ceci est une coupe dans le texte de Béreaud, hein, pas une illustration – note des Piles]

Ces abréviations du texte anglais ne correspondent pas toujours aux passages jugés « ennuyeux ». Elles proviennent souvent d’un désir de changer le ton du récit et sont alors une conséquence de la règle de la bienséance. Voici par exemple la description particulièrement réaliste d’un combat : « the deadly clasp in which they rolled together on the ground, tearing, struggling and foaming, with the inveteracy of thorough-bred bull-dogs » (Scott, ch. 16). En 1817, Defauconpret ne parle que de deux combattants « qui maintenant cherchaient réciproquement à s’étouffer ». La traduction de 1835 est bien meilleure, puisqu’elle nous dépeint deux hommes « qui, l’écume à la bouche, cherchaient à se déchirer et à s’étouffer, avec la rage de deux boules-dogues dressés au combat ».

Les libertés que Defauconpret prend envers le texte original ne sont pas toujours d’ordre restrictif. Il s’accorde des licences plus hardies lorsqu’il entreprend de corriger et d’embellir le roman de Scott. (…)

Les altérations ne portent pas seulement sur des mots ou des paragraphes, ajoutés ou retranchés. Defauconpret change même l’ordre des événements pour le rendre, sans doute, plus dramatique. Cette dernière opération peut déplacer des chapitres entiers. Alors que chez Scott nous avons les chapitres 18, 19, 20, 21, 22 dans cet ordre, Defauconpret a composé un arrangement nouveau : 18, 21, 19, 20, 22. Tantôt il veut retrouver l’ordre chronologique et supprimer un retour en arrière, tantôt au contraire il introduit ce dernier procédé pour créer une progression dramatique nouvelle.

Les transformations que nous avons relevées jusqu’ici étaient toutes d’ordre littéraire, et visaient à adapter le roman de Scott au goût français. Il est une seconde sorte de modifications qui portent sur la substance même de l’œuvre et par lesquelles le traducteur substitue parfois ses propres idées à celles de l’auteur. Ce sont les problèmes religieux évoqués dans le roman qui avaient retenu l’attention de Defauconpret (…). Catholique convaincu, Defauconpret introduit parfois des développements religieux qui lui sont propres. A d’autres moments il omet des arguments favorables aux puritains. La traduction devenait trop souvent, en 1817, prétexte à Defauconpret pour exposer sa propre hantise des guerres civiles et religieuses et sa haine du fanatisme. La version de 1835 supprime toutes ces intrusions du traducteur.

En somme, Defauconpret a… appris l’anglais, non ? C’est l’hypothèse de Patrick Hersant :

Malgré leurs défauts, ses traductions semble-t-il bien adaptées au goût français remportent en leur temps un très vif succès. Au début du 20e siècle, un essai de Louis Maigron intitulé Le roman historique à l’époque romantique : essai sur l’influence de Walter Scott retrace l' »engouement » des lecteurs français pour l’œuvre de Walter Scott (sans jamais mentionner Defauconpret, au passage) :

Et c’est sans doute pour cette raison que les éditeurs qui publient ses versions d’obscurs romans britanniques acceptent, décident, proposent de mettre ainsi en avant le nom de l’auguste (haha) traducteur. Comme nous l’apprend un article (au statut flou, je dois dire) de Maria Filippakopoulou, « Romantic Translation: ‘Fifty deviations' » : « By 1822, Defauconpret’s French translations were so successful in terms of sales to French readers that he was able to command proof sheets of Scott’s novels by Scott’s London agents, Black, Young and Young; his translations, therefore, appeared shortly after the original versions. » Un peu comme si des sous-titreurs stars étaient en mesure d’accélérer la diffusion en France des séries américaines les plus attendues, quoi (ça donne des idées, non ?).

Dans divers ouvrages consultables sur Gallica datant de la fin des années 1830, soit quelques années avant la mort d’Auguste Defauconpret, on trouve cet encart publicitaire qui témoigne de la très grande popularité de ses traductions et de l’estime générale dont elles jouissent malgré tout ce qu’on peut leur reprocher :

(Notons tout de même la très nette contradiction entre la « sage lenteur » évoquée ici et la « rapidité prodigieuse » d’exécution décriée par Louis Vivien en préface à sa traduction (concurrente, donc) parue l’année même où est publié cet encart !)

Dans une obscure Épitre à Walter Scott, fort exaltée et vaguement ridicule (oh quand même, non ?), le nom de son traducteur est même loué de façon appuyée (nous sommes en 1826) :

(OK, j’aurais pu faire plus court, là. Mais vous auriez loupé « Rivoli-street », hihi.)

Enfin, consécration parmi les consécrations (ou pas), son nom apparaît dans… UN MANUEL DE THÈME ANGLAIS !

Soit dit en passant, comparer « phrase par phrase » la traduction à l’original doit donner quelques maux de tête à l’apprenti angliciste, vu l’analyse de Jacques Béreaud reproduite un peu plus haut…

Arrêtons là, cessons de casser du sucre sur le dos de ce cher Defauconpret. Et rappelons-nous simplement qu’il fut un temps, donc, où le traducteur était… roi, en quelque sorte ? Bon, notaire ruiné, poursuivi par ses créanciers, contraint à l’exil et vraisemblablement à la tête d’un sweat-shop de traducteurs avant Deluxe Digital Studios l’heure, mais un peu roi quand même, dans le petit royaume de l’édition française.

Quelques sources ?

Patrick Hersant, « Defauconpret, ou le demi-siècle d’Auguste », Romantisme, 1999, n° 106. Consultable sur le portail Persée

Jacques G. A. Bereaud, « La Traduction en France à l’époque romantique », Comparative Literature Studies, Vol. 8, No. 3 (Sep., 1971), pp. 224-244, Penn State University Press. Consultable sur JSTOR, qui je le signale permet désormais de consulter gratuitement trois articles en ligne (disponible pour deux semaines, ensuite le compteur est remis à zéro) moyennant la création d’un compte utilisateur.

Maria Filippakopoulou, « Romantic Translation: ‘Fifty deviations' », sur academia.edu

Et bien sûr, les merveilles de Gallica :

La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres ; sous la dir. de MM. Berthelot, Hartwig Derenbourg, F.-Camille Dreyfus, A. Giry, [et al.], 1885-1902.

Scott, Walter (1771-1832), Oeuvres complètes de Walter Scott / Traduction nouvelle par Louis Vivien avec toutes les notes, préfaces et modifications ajoutées à la dernière édition d’Édimbourg, de nouvelles notes par le traducteur ; et une préface générale par M. Jules Janin. 1838-1839

Texier, Edmond Auguste (1816-1887). Critiques et récits littéraires, 1853

Cordellier-Delanoue, Étienne Casimir Hippolyte (1806-1854). Épître à sir Walter Scott, 1826

Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes, publ. sous la dir. de M. Michaud ; ouvrage réd. par une société de gens de lettres et de savants. 1843

Louis Maigron, Le roman historique à l’époque romantique : essai sur l’influence de Walter Scott, H. Champion, 1912

Sadler, Percy, Exercices anglais, ou Cours de thèmes gradués pour servir de développements aux règles de la Grammaire anglaise pratique, 1837

Photo « en majesté » d’Auguste Defauconpret issue du recueil Portraits d’écrivains et hommes de lettres de la seconde moitié du XIXe siècle, t. 2, d’Édouard Cadol à Camille Doucet, 1855-1890

Ajout du 5 août : j’avais oublié l’essentiel, mais on peut bien sûr consulter les traductions d’Auguste Defauconpret sur Gallica ou, de façon plus maniable mais plus limitée, sur Wikisource.

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