Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Les faux-amis de Vanderperren

J’étais dans le bureau de Collègue X. (non, toutes mes collègues ne s’appellent pas Xavière) en train de discuter le bout de gras d’une révision quand j’ai aperçu une étrange tranche dans la rangée d’ouvrages de référence qui s’étendait devant moi :

L’étrange tranche.

C’était un volume assez épais. « Un dictionnaire de faux-amis de 1450 pages, surtout en allemand-français, est-ce bien nécessaire ? » me suis-je demandé. Je veux dire, une fois qu’on sait que « rasant » en allemand veut dire « rapide », que « salopp » signifie « décontracté » ou « négligé », et « nett », « gentil », on a à peu près fait le tour de la question, non ? Mais rappelons que je me trouvais alors sur la lancée de ma bizarrerie germanique express et de ma croisade anti-calquite, et que je suis par ailleurs curieuse de nature quand je tombe sur un dico inconnu, alors je l’ai quand même emprunté à Collègue X. histoire d’y jeter un coup d’œil. (Ne cherchez pas un euphémisme dans ce terme d' »emprunté », hein, je le lui ai rendu depuis.)

Et en effet, ce dictionnaire des faux-amis est un peu à l’intersection des deux récents billets évoqués ci-dessus (coup de bol, pas vrai ?). Ouvrons-le et voyons ce qu’il raconte. Un avant-propos nous rappelle que « le français a influencé pendant des siècles le vocabulaire allemand », ce qui explique que…

L’allemand moderne possède un grand nombre d’emprunts au français qui trahissent manifestement leur origine, par exemple adressieren, Allüren, amourös, blamieren, Kavalier, etc. À première vue, ces mots semblent faciliter l’apprentissage ou la traduction des deux langues. En fait, il n’en est rien et ils constituent souvent des pièges insidieux et une source d’erreurs. On a donné, à juste titre, le nom de « faux-amis » à ces faux frères du genre : Balance – balance, Flair – flair, fidel – fidèle, penetrant – pénétrant, qui n’ont en commun que la forme et la prononciation.

Bien-bien, rien de neuf sous le soleil. L’ouvrage se veut pratique, si pratique qu’il s’affranchit de contraintes un peu bébêtes telles que l’étymologie (si si) :

La philologie n’a pas sa place dans le présent ouvrage. (…) Notre critères a été la ressemblance des mots, non leur étymologie. (…) C’est pourquoi nous enregistrons die Rakete (la fusée), un mot d’origine italienne, uniquement parce qu’il ressemble au français la raquette. Nous ne tenons pas compte du fait que raquette appartient à un champ sémantique différent et est, probablement, d’origine arabe.

On regrette un peu du coup de ne pas en apprendre plus sur les glissements de sens, l’histoire des emprunts recensés, l’époque à laquelle ils ont fait leur apparition en allemand, etc. Cela dit, l’ouvrage est déjà dense et imposant en l’état.

Mais cessons d’ergoter sur l’avant-propos et allons voir quelle est l’utilité potentielle de ce dico pour votre blogueuse dévouée. Elle semble variable, à vrai dire. Il y a du bon et du moins bon, et puis de l’utile au traducteur de langue française et du plus utile au traducteur de langue allemande. Prenons par exemple la courte entrée consacrée au « Savoir-vivre », puisque ce terme a fait l’objet d’une étude poussée et mémorable sur ce blog il n’y a pas longtemps :

Certes, la distinction entre les deux significations de « das Savoir-vivre » en allemand est là. Mais on ne peut pas dire que les traductions proposées soient très heureuses : essayez de caser « nous voulons vous faciliter la découverte de l’art de jouir de la vie » dans une trad pour le Club Med, je doute qu’on vous rappelle. Et on a envie de hurler les termes d' »hédoniste » ou de « bon vivant » pour la traduction de la seconde phrase, non ?

En revanche, lorsque mes yeux sont tombés sur l’entrée suivante, « Schal / châle », j’ai sursauté (si si). Je l’avais oublié dans mon paragraphe consacré à la calquite alsacienne, le « châle », pourtant on l’entend beaucoup dans l’Est de la France : « mets ton châle », « quel joli châle », alors qu’il s’agit généralement d’un foulard ou d’une écharpe. OK, disons donc que ce dictionnaire des faux-amis a le mérite d’appeler à la vigilance les traducteurs alsaciens, mais en l’occurrence, il n’apporte rien de plus qu’un bon vieux dico bilingue. Poursuivons notre exploration. De la même façon, cet article sur l’emploi de « Niveau » en allemand présente un luxe de détail peut-être un peu superfétatoire du point de vue du traducteur de l’allemand vers le français, puisqu’en gros, « Niveau », c’est… « niveau ». Mais comme « niveau », ce n’est pas toujours « Niveau », on comprend bien sûr l’intérêt de l’article pour le traducteur du français vers l’allemand :

Au fil des pages, voici un article qui paraît nettement plus utile à ma petite personne :

Le point 3 est intéressant, car « Akzent(e) » est beaucoup employé (et un peu à toutes les sauces) dans ce sens en allemand, ce qui en fait souvent une plaie à traduire. Je me garde notamment sous le coude « les priorités ont changé » et « nous ne pouvons donner ici que des indications », qui pourront certainement être recasés à l’occasion, avec quelques adaptations au besoin. Alors, y aurait-il du Meertens chez Vanderperren ? Peut-être un peu, oui.

L’article qui suit « Niveau / niveau » est également dans cette veine du point de vue des nuances dont il fait état et des exemples qu’il propose :

Et voici encore deux articles consécutifs pas mal fichus pour ce qui est de la partie allemand > français :


Après l’avoir feuilleté de près, je vous le dis tout de go : malgré ses faiblesse, il me plaît, ce dico des faux-amis de Vanderperren, et je le verrais bien sur mon bureau quand arrivera dans quelques mois ce jour béni où je reprendrai mes activités en indépendante. Il me semble plus intéressant en tout cas que cet autre classique qu’est le bouquin de Hans-Wilhelm Klein intitulé Schwierigkeiten des deutsch-französischen Wortschatzes: Germanismen – Faux Amis. Celui-là, j’en ai une édition qui date de la fin des années 60, mais il est très rare que je l’ouvre pour y trouver une bonne idée. « Savoir-vivre » et « Akzent » n’y figurent pas, vérification faite, et à titre de comparaison, voici l’entrée « nobel » :

Malheureusement, « le » Vanderperren, lui, est épuisé à peu près partout malgré une réédition en 2001 (je vous interdis de dire que c’est vieux, 2001, c’est l’année de mes 20 ans, boudiou !). Il apparaît bien sur certains sites de vente d’ouvrages d’occasion, en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne et ailleurs, mais même quand il n’est pas signalé comme « épuisé » ou « indisponible », il est impossible de le commander. Inconnu au bataillon itou dans les occasions de Gibert ou de la Maison du dictionnaire. J’ai fini par en trouver tout de même la trace sur une librairie en ligne canadienne. Pour l’instant, on ne m’a pas dit que « non, tout compte fait, on ne l’a pas ». Pour l’instant, on ne me l’a pas non plus expédié. Donc prudence.

Si vous êtes curieux, voici deux recensions de cet ouvrage : dans la Revue belge de philologie et d’histoire (pour l’édition de 1995, celle que j’ai eue entre les mains) et dans TransLittérature (pour l’édition 2001).

Enfin, en lien avec la calquite germanistique, je vous invite à consulter les très savoureuses pages de l’administration suisse (oui, cette formulation peut surprendre, mais elles sont plutôt drôles) rassemblées sous l’intitulé Pièges de traduction, qui valent leur pesant de röstis. Et pendant que j’y suis : dans mes pérégrinations, je suis également tombée sur un autre petit dico des faux-amis allemand-français par ici, à toutes fins utiles.

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