Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Petite pharmacopée anti-calquite

Ce billet fait suite à une étude hautement scientifique sur la calquite anglicistique publiée ici même la semaine dernière.

Te revoilà, lecteur en pleine transe calquitopathe, le front brûlant, l’œil vague, le clavier hésitant ? C’est – blague à part – une question qui m’occupe l’esprit depuis plusieurs mois, cette histoire de calquite et des remèdes à y apporter. La liste de « remèdes » (on notera la présence de guillemets) qui suit est, cela va de soi, loin d’être exhaustive, n’hésite donc pas à la compléter.

La base : une bonne hygiène de vie

Le gentil réviseur dont il était question dans le billet précédent – car il existe, oui-oui – est un grand pourfendeur de la calquite anglicistique systématique, celle qui se nourrit d’automatismes doublés d’un début de paresse intellectuelle. La prise de conscience de la calquite et la vigilance à son égard constituent donc sans doute un premier pas dans la lente convalescence du traducteur calquitopathe.

Un certain sens du ridicule aide aussi, me rends-je compte : après tout, n’est-il pas effectivement un peu bêta de vouloir faire compliqué à tout prix ? En quoi « fondamentaux » est-il mieux que « bases » ou « être en charge de », mieux que « être chargé de », au fond ? Ou « digital » mieux que « numérique », pour reprendre l’exemple judicieusement cité par un lecteur dans les commentaires du billet de la semaine dernière ? L’emploi erroné d’« éligible » pour dire « recevable, admissible, entrant en ligne de compte, remplissant les conditions requises, etc. » ne donne-t-il pas lieu à des phrases absurdes ? À quoi sert de détourner le verbe « initier » de son sens réel en français (« révéler ») pour lui donner abusivement celui d’« entamer », d’« engager » ou de « prendre l’initiative », puisque ces trois verbes font très bien l’affaire ? C’est ridicule. On est bien d’accord, le tout est d’y penser deux minutes.

Traitement de fond à prendre au quotidien (léger risque d’accoutumance, qui disparaît généralement de lui-même)

On le devine déjà, la guérison n’est donc possible que si l’on prend le temps de se poser des questions. Mais une fois qu’on a franchi cette première étape (très saine) de questionnement, où trouve-t-on les réponses, je vous le demande ? À cet égard, un ouvrage comme le Meertens, dont j’ai déjà longuement chanté les louanges par ici, est très précieux, justement parce que son auteur s’en est posé, des questions. À « finalize », il nous dit :


Face à « approach », il n’est pas démuni non plus, oh que non :


J’ai dit dans le billet d’août dernier où je vantais les charmes du Meertens que j’avais eu l’impression au départ qu’il s’agissait d’un bouquin pour traducteurs paresseux, puisqu’il mâchait le travail attendu du traducteur. Nuançons : c’est un très bon ouvrage pour traducteurs menacés ou atteints de calquite (par exemple en raison de la proximité permanente de texte mal écrits qui ne demandent qu’à être mal traduits, suivez mon regard). Plus je m’en sers, plus je me rends compte que je suis surtout amenée à l’ouvrir quand je me retrouve face à des mots potentiellement calquitants, des mots pénibles. Mais du coup, si je l’ouvre dix fois de suite en me demandant comment traduire « approach » par autre chose qu’ « approche » dans un contexte donné, la onzième fois, je connais l’article « approach » pratiquement par cœur et je ne l’ouvre que par acquit de conscience ; la douzième fois, l’injection anticalquite répétée a fait son effet et une solution fluide, élégante et idiomatique (mais oui) s’impose d’elle-même. Zou !

Cette petite gymnastique linguistique aide à se débarrasser de l’automatisme un peu facile qui conduit sur la pente savonneuse à associer une unique traduction (pas loin d’être fautive, qui plus est) à un mot, sans se soucier de son contexte. Mais surtout, elle oblige également à lutter contre l’appauvrissement de la langue par excès de calquite. À force de ne pas se servir des mots, on contribue à leur oubli, à leur dépérissement, à leur disparition progressive. Bouhouhou.

Complément thérapeutique essentiel (deux formes d’administration possibles pour une action plus efficace)

Il y a beaucoup plus longtemps, j’ai parlé ici d’un ouvrage de François Lavallée, Le traducteur averti. Il ne se présente pas comme un dictionnaire (contrairement au Meertens, donc) et comporte quelques québécismes croquignolets, mais permet néanmoins de se remettre utilement le vocabulaire en place et s’attache lui aussi à la recherche de tournures idiomatiques, loin des calques faciles. Une bonne lecture pour se rafraîchir les idées. Depuis que je découvre le monde incroyable de Touïteur, je suis de près, entre autres, le compte de l’auteur, qui a le bon goût de partager régulièrement avec ses abonnés ses réflexions en la matière.





Traitements de substitution possibles

Citons ici le Lexique analogique de Jacques Dubé, qui est plutôt bien fichu aussi. Il est un peu plus « brut de décoffrage » que le traitement de fond et son complément thérapeutique, mais peut dépanner aussi.


Deux autres documents intéressants mis à la disposition du grand public par l’ONU m’ont été signalés tout récemment par Roger McKeon et je l’en remercie (parenthèse : Roger McKeon tient un blog répertoriant des ressources intéressantes ainsi qu’un site, TerminoTrad, qui rassemble une masse d’outils impressionnante en un même lieu virtuel, y compris le fort bien nommé « TerminoParesse »). Il s’agit tout d’abord d’une page recensant une palanquée intéressante de calques et d’anglicismes courants, avec exemples d’emploi et suggestions de remplacement, que l’on peut trouver par là.



« L’énoncé perd en précision
si le locuteur renonce à la diversi lexicale
. »
Voilà, tout est dit. (Insérer ici une succession de petits cœurs attendris.)

Et deuxièmement, un document très précieux : le « Vade-mecum du traducteur » de l’ONU. J’en possédais un exemplaire .pdf refilé par une collègue, mais il était théoriquement « à usage interne », m’avait-on dit. C’est une excellente chose qu’il soit désormais consultable par tous. Son intérêt et son utilité l’apparentent bien sûr au Meertens, qu’il recoupe par endroits. À noter, les cent dernières pages déclinent quelques-uns des « mots-clés » que l’anglais aime bien combiner à l’infini, histoire que le traducteur calquitopathe retrouve ses petits encore plus vite.

Ce vade-mecum onusien a un cousin à l’OCDE, intitulé « Glossaire des difficultés générales de traduction », à télécharger ici si le cœur vous en dit.

À garder sous la main en cas de crise de calquite

À partir du Meertens, du vade-mecum de l’ONU, du glossaire de l’OCDE, des gazouillis de François Lavallée et d’autres sources que vous ne manquerez pas de m’indiquer, chers lecteurs, voilà déjà de quoi se faire son propre répertoire de traductions idiomatiques à des fins de prophylaxie ou de traitement de la calquite aiguë.

J’ajoute à la liste les sites et ouvrages consacrés aux cooccurrences. C’est fantastique d’avoir eu l’idée un jour de répertorier les cooccurrences, c’est peut-être l’une des choses les plus utiles qui soient à l’apprentissage approfondi d’une langue, car il est extrêmement difficile d’expliquer objectivement pourquoi on emploie tel nom avec tel verbe, mais pas avec tel autre, si ce n’est par ce « tout informe » que l’on appelle habituellement « usage ». Mais un dictionnaire des cooccurrences est très utile aussi pour un locuteur natif, et donc pour un traducteur, en cas de paralysie ou de trou noir face à un mot. Or la calquite est typiquement source de paralysie et de trous noirs, c’est même une de ses séquelles les plus courantes : le traducteur a repéré et déjoué le piège de la calquite, il croit être tiré d’affaire, il a trouvé le nom commun qu’il va pouvoir utiliser en lieu et place du vil calque, et soudain, c’est le drame. Impossible d’associer ce nom à un verbe ou à un qualificatif, impossible de l’articuler avec le reste de la phrase ou de le loger parmi les autres mots. L’horrible calque semble s’incruster, s’attarder comme un phénomène de persistance rétinienne, et il devient impossible d’imaginer autre chose à sa place.

C’est là qu’un dictionnaire des cooccurrences peut lui sauver la vie, n’ayons pas peur des mots : celui de Jacques Beauchesne (sur Termium), celui de Toni González Rodríguez (disponible ici) ou pourquoi pas, le fort intéressant Corpus français de l’Université de Leipzig (j’ai découvert ce lien tout récemment grâce à la page de ressources de Patoudit que je vous engage à aller consulter), sans oublier, côté papier, le Dictionnaire des combinaisons de mots publié par Le Robert, très complet.

À prendre en cure, façon vitamine C

Et puis de temps en temps, pour un petit traitement intensif, il est bon d’aller voir du côté des pousseurs de coups de gueule. Le dernier que j’ai croisé s’appelle Alfred Gilder et il affirme dans le titre de son ouvrage que Oui, l’économie en français, c’est plus clair ! (chez France Empire (oui-oui), 2012).

Resituons les choses : Alfred Gilder ne propose pas un manuel anti-calquite, d’ailleurs la calquite anglicistique n’est que l’un des maux qu’il aborde dans son ouvrage. On a plutôt affaire à une défense générale de l’utilisation du français (avec une application pratique au domaine de l’économie), sur une ligne proche de Claude Hagège que l’on entend déclarer toutes les semaines dans le générique ouvrant l’excellente émission Tire ta langue : « Mon métier de linguiste n’est ni de me faire le chantre d’une langue commune, en l’occurrence l’anglo-américain, ni de faire entendre des accents de Cassandre, d’être une Cassandre à cocarde. » Voilà, c’est à peu près ça (d’ailleurs, c’est en entendant l’auteur lors de son passage dans Tire ta langue il y a quelques semaines que j’ai eu envie de me plonger dans son livre ; on peut aussi lire un entretien avec lui par ici). Je ne suis pas systématiquement d’accord avec toutes les idées ni tous les arguments qu’il développe dans ce petit bouquin au demeurant sympathique, je ne suis pas fan non plus de son ton parfois assez vindicatif, mais on y trouve des choses très intéressantes sur l’emploi du français.

Alfred Gilder consacre donc plusieurs pages, au fil du bouquin, à la calquite anglicistique, et montre par exemple ce phénomène aboutit souvent à des absurdités ou à une euphémisation de la réalité dans le domaine économique…


De la même façon, il décortique certains phénomènes d’imprégnation linguistique de façon plutôt convaincante.


Je reviendrai peut-être sur cet ouvrage pour d’autres raisons dans un futur billet, mais en attendant, bien qu’il ne s’agisse pas vraiment d’un manuel à destination de la gent traductrice, j’ai apprécié les nombreux exemples développés et noté un certain de nombre de bonnes idées à recaser.

Et pour la veille épidémiologique ?

S’adresser à FranceTerme. Mais si, vous savez bien.

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