Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Un peu de Constance, je vous en prie

C’est trois fois rien, un détail.

J’ai aimé lire The Importance of Being Earnest en anglais dans le texte quand j’étais ado. Les cucumber sandwiches de Lady Bracknell, les « as far as the piano is concerned, sentiment is my forte », le bunburying, tout cela était délicieux, spirituel, mordant, wildien.


J’ai découvert plus tard avec bonheur que la pièce s’intitulait en français L’importance d’être Constant, cette habile traduction permettant de transposer de façon assez satisfaisante le célèbre jeu de mots sur l’adjectif « earnest » et le prénom « Ernest » de la version originale. « Constant », quelle bonne idée, non ? Hihi. Le binôme « constant/Constant » renvoie certes à un sens quelque peu différent de « earnest/Ernest » dans une pièce dont les deux protagonistes masculins s’inventent un prénom ou un vieil ami malade ; mais on passe sans trop de dégâts, me semble-t-il, de la notion de « sérieux » ou de « sincérité » à celle de « constance », cette constance pouvant être celle de l’identité, des sentiments, etc. Une autre variante existe, L’importance d’être Fidèle ; s’éloignant un peu plus de l’original, Anouilh tenta quant à lui Il est important d’être Aimé et ma foi, pourquoi pas.

Or voilà qu’une nouvelle production de la pièce se donne actuellement au Théâtre Montparnasse à Paris. Les critiques semblent plutôt emballés et je me disais presque que j’allais peut-être y faire un tour un de ces week-ends, mais voilà, je suis un peu perturbée par… trois fois rien, un détail… le titre français de cette version :


« Sérieux », sérieux ? S’il s’agissait de souligner qu’il s’agit d’une nouvelle traduction, c’est réussi (et rendons grâce au théâtre qui l’indique sur l’affiche avec le nom du traducteur, spécialiste reconnu de la traduction théâtrale entre autres casquettes prestigieuses). Mais fallait-il forcément laisser tomber le jeu de mots choupi du titre ?

Une critique du Figaro signale :

Il y a plusieurs façons de traduire le titre de l’une des plus célèbres comédies du grand auteur qu’est Oscar Wilde. The Importance of Being Earnest est un jeu de mots qui a toujours avivé l’esprit des traducteurs: «Constant» est le plus courant, mais Anouilh avait choisi «Aimé». Voici que Jean-Marie Besset, lecteur scrupuleux, préfère «sérieux»… On perd un prénom pour une précision de sens…

Je ne suis pas complètement convaincue, même si Jean-Marie Besset justifie son choix comme suit :

Je suis revenu au titre original. Selon moi, il n’y a pas de jeu de mots en ­anglais: earnest signifie «sérieux», «hon­­nête», «franc». Constant est un prénom qui n’existe pas en Angleterre et il comporte des sous-entendus. Dans le milieu homosexuel de Londres, earnest désignait quelqu’un qui «en était» ou était «de la jaquette», comme on disait.

« Pas de jeu de mots en anglais » ? Bigre, il va falloir expliquer ça à quelques générations d’exégètes et de spectateurs de Wilde… Ces quelques phrases laissent plutôt penser qu’il y a un double jeu de mots dans le titre (Jean-Marie Besset n’est pas le seul à le dire, d’ailleurs), mais du coup, pourquoi décider de n’en garder aucun des deux ? D’autant que si je comprends bien, le personnage (imaginaire) de la pièce s’appelle toujours « Ernest », dans cette nouvelle version. Ou l’art de faire tomber à plat l’un des ressorts des dialogues (voir la vidéo à la fin de ce billet) en faisant un non-choix de traduction, puisque le prénom « Ernest » n’évoque rien de particulier pour le public français.

Trois fois rien, comme je vous le disais, mais de quoi me laisser perplexe (il m’en faut peu, vous le savez).

Et tiens, au passage, comment s’en tirent les autres langues ?

L’allemand se prête parfaitement au jeu de mots, sur le même adjectif : Ernst sein ist alles ou Es ist wichtig, Ernst zu sein (« ernst » signifie aussi sérieux et le prénom s’écrit exactement de la même façon).

En néerlandais, le mot « ernst » existant aussi tout comme le prénom, le problème semble réglé : Het belang van Ernst ou Het belang om Ernst te zijn.

En italien, la pièce est bêtement connue sous le titre L’importanza di chiamarsi Ernesto, nous dit Wikipedia, mais des variantes plus futées existent : L’importanza di essere Probo, L’importanza di essere Franco, L’importanza di essere Fedele, L’importanza di essere Onesto, autant de noms propres/adjectifs qui fleurent bon la bonne moralité.

En portugais, il semble qu’on hésite aussi entre A Importância de se chamar Ernesto ou A Importância de ser Honesto. Avec ou sans jeu de mots, donc.

Côté Espagne, voici ce qu’on apprend sur ce blog consacré à l’enseignement de la littérature anglaise :

Surfing the net, I learn that Ricardo Baeza seems to be the Spanish translator who came up in 1919 with the sorry title La importancia de llamarse Ernesto. Gosh. The Argentinean translator Agustín Remón went instead for the bland, unimaginative La importancia de ser hombre serio. Later Spanish versions tried to play with the pun included in Wilde’s title, and resulted in much better variations, such as Alfonso Reyes’s La importancia de ser Severo. This, however, has not caught on. As the Wikipedia author wisely notes, if in Catalan the usual title is La importància de ser Frank, since the Catalan adjective ‘franc’ means ‘honest’ as in English, one wonders why we don’t have La importancia de ser Honesto (which rhymes with Ernesto!) Or Perfecto, which would have amused Wilde indeed.

En tchèque, Ernest devient Philippe dans Jak je důležité míti Filipa, tandis qu’un dictionnaire en ligne m’indique que le nom « filip » signifie aussi « jugeote ». Way to go!

En russe, en revanche, on a apparemment jeté l’éponge (The Importance of Being Earnest occupant même un paragraphe de la fiche Wikipedia en russe consacrée à l’intraduisible) et on appelle la pièce tantôt Как важно быть серьёзным, tantôt Как важно быть Эрнестом, soit « l’importance d’être sérieux » ou « l’importance d’être Ernest ».

Les Polonais confrontés au même problème (Bądźmy poważni na serio) ont préféré rebaptiser l’œuvre Brat marnotrawny, ce qui doit vouloir dire « le frère prodigue » sauf erreur de ma part. Tout comme les Suédois, qui ont opté pour Mister Ernest. Hem.

En somme, le français fait un peu partie des langues privilégiées du point de vue de la traduction du titre de cette pièce, puisqu’il permet plusieurs variantes : Constant, Fidèle, Aimé, mais pourquoi pas Innocent, Juste ou encore Urbain, hein ? À bon entendeur…

Le texte anglais est disponible ici en intégralité. Et voici du rab de colin (Firth) dans la scène où il est question de ce fameux Ernest (adaptation d’Oliver Parker, 2002). Oui, moi aussi j’ai le droit de faire des jeux de mots stupides sur les prénoms, nanmais.

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