Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Text messages are the new intertitles

Il y a des petites choses qui m’amusent, au cinéma (voui, un rien m’amuse, c’est vrai). Ayant baigné pendant de longues années dans un environnement cinématographique antérieur à 1960, j’étais fascinée quand j’étais ado par l’objet téléphonique dans les films (américains, surtout). Le lourd combiné que l’on soulève…

les appareils plus ou moins rétros…

l’incontournable « Operator?« …

la frénésie des standardistes en cas d’affluence téléphonique…

Tout cela avait un charme fou à mes yeux. Et puis petit à petit, j’ai commencé à voir des films vaguement plus contemporains et l’usage du téléphone dans les films que je côtoyais a commencé à rattraper l’usage du téléphone que je connaissais au quotidien.

Téléphone portable compris.

Parce qu’il constitue un « progrès technologique » que j’ai vu apparaître, peut-être, et sans doute aussi parce que dans la vraie vie j’ai horreur de téléphoner (a fortiori horreur d’être théoriquement joignable partout), je l’ai guetté dans les films, le téléphone portable. Au temps de la sympathique revue Synopsis, consacrée au scénario (cela devait être au début des années 2000, disons), je me souviens par exemple qu’un concours proposait aux lecteurs de réécrire l’histoire du Crime était presque parfait d’Hitchcock en remplaçant les téléphones fixes, qui jouent un rôle important dans l’intrigue, par des téléphones portables. L’intérêt de cet exercice de style était certes limité, mais il témoignait en tout cas de l’importance sérieuse que commençait à prendre l’objet téléphone portable dans les films et des questions narratives qu’il posait. Dans le même genre, je ne vous spoilerai pas la fin de cet excellent film noir dont un photogramme est reproduit ci-dessous en vous révélant bêtement son titre, mais vous conviendrez qu’avec un iPhone, la mort du personnage par fil de téléphone entortillé devient difficilement concevable.

Au sujet de ce glissement du fixe au portable dans la narration, on peut lire par exemple cet article du Guardian intitulé « Text T for totally implausible » (signé Mark Lawson, publié le 6 septembre 2009) dont le chapeau résume assez bien le sujet : « In the age of mobile phones, some of our finest dramas now make little sense. We look at the plots that are dying – and the ones taking their place. »

Mais contrairement à ce que pourrait laisser penser cette über-longue introduction, ce n’est pas tellement l’enjeu narratif de la chose qui m’intéresse là tout de suite aujourd’hui dans ce billet, mais plutôt l’esthétisation des écrans de portable et des textos depuis quelques années. Il me semble que jusqu’à une date récente, quand la fiction faisait intervenir un texto (ou un portable en général), ça se passait comme ça :

– l’acteur (et le public, tant qu’à faire) entend son portable biper/sonner
– l’acteur sort son portable de sa poche
– cut, gros plan sur l’écran du portable, ce qui permet à tout le monde de lire le message (ou le nom de l’interlocuteur qui appelle)

Voilà, le schéma classique, quoi. Dans le téléfilm allemand que votre blogueuse dévouée avait sous-titré en 2002-2003 en guise de mémoire de traduction, je me souviens que c’est exactement ce qui se passait (même si les mots « téléfilm allemand » peuvent te faire penser – et à juste titre – lecteur full of clichés de ce blog que nous ne parlons pas là de la pointe la plus avant-gardiste de la création audiovisuelle mondiale). Mais ça marchait toujours très bien quelques années plus tard dans 24h chrono, par exemple, et sans doute dans tout un tas de films et de séries que j’ai oubliés.


24h chrono, saison 4, un appel de Môman.



24h chrono, saison 6, un texto qu’on ne verra même pas à l’écran.

Ce n’est pas pour rien que je parle de 24h chrono ici, car c’est une série où tout le monde passe son temps à téléphoner – et généralement, l’un des deux interlocuteurs au moins est en vadrouille (pour désamorcer une bombe, reprogrammer une bombe, poser une bombe, localiser une bombe ou éventuellement pour sauver le président des États-Unis, les États-Unis, la planète ou la fille de Jack Bauer, c’est selon) et utilise donc un téléphone portable. Mais malgré la débauche de technologies supersoniques sur laquelle mise la série, elle innove très peu quant à la façon de montrer ces technologies : des plans sur des écrans d’ordinateur remplis de signes cabalistiques défilant à toute allure et des images de terroristes vachement méchants la main crispée sur leur téléphone, c’est à peu près tout ce qu’on en voit. À part le chronomètre emblématique de la série, rien dans l’habillage (je veux parler là des éléments graphiques rajoutés sur l’image filmée) ne connote une utilisation particulière de la technologie.


Il y a quelques mois, des fictions d’un genre très différent que j’ai vues – vraiment par hasard – à quelques jours d’intervalle ont attiré mon attention sur un autre phénomène : l’intégration progressive du texto dans l’esthétique des séries et films. Je n’exclus pas du tout qu’il puisse s’agir d’un phénomène sans aucun intérêt plus ancien qui aurait échappé à ma vigilance (et d’ailleurs, les fictions en question ont été tournées entre 2009 et 2012, ce qui représente déjà une période de plusieurs années), mais la coïncidence m’a surprise.

Premier exemple, le plus anecdotique : dans l’épisode 21 de la saison 4 de How I Met Your Mother (1e diffusion au printemps 2009), le narrateur Ted Mosby envoie un texto à une jeune femme qui lui plaît (Holli) et regrette aussitôt son geste, le contenu dudit texto étant assez plat et contenant notamment la phrase « I thought I’d send you a little texty text » qu’il trouve à la réflexion complètement crétine. L’envoi du texto est matérialisé par une volée de lettres blanches qui s’élève avec la grâce d’un pigeon voyageur (si si) :


(J’ai piqué ces captures qui me convenaient à merveille sur ce site consacré à la série.)

« Anecdotique », disais-je, parce que la matérialisation du texto est surtout prétexte à un effet comique, Ted Mosby tentant en vain de rattraper son « texty text » qui vole inexorablement vers le téléphone de la charmante Holli.

Le phénomène l’est beaucoup moins, anecdotique, dans Adieu Berthe (l’enterrement de mémé), le dernier film des frères Podalydès. Dans cette fantaisie mélancolique (c’est un genre à part entière), Armand (Denis Podalydès) est tiraillé entre sa femme Hélène (Isabelle Candelier) et sa maîtresse Alix (Valérie Lemercier). Et la nuit, Alix envoie des textos (rouges) à Armand, lequel lui répond (en bleu) après s’être un peu éloigné du lit conjugal. Ça dure comme ça un bon moment…



On ne voit jamais de gros plan sur l’écran (du téléphone), uniquement ces textos hyper-stylisés qui occupent tout l’écran (du cinéma). Parfois on assiste même à l’écriture des messages en direct…

Dans la suite de la scène, Hélène, l’épouse d’Armand, « interrompt » (en vert) la conversation. Armand retourne auprès de sa femme, envoie un ultime texto à Alix, s’aperçoit qu’il s’est emmêlé les pédales et l’a en fait envoyé à Hélène… et découvre du coup que ladite Hélène se fait draguer par le sinistre Charles (en noir, puisqu’il est entrepreneur de pompes funèbres, hi hi).

Bref (oui, c’était un peu long), ces textos-là jalonnent le film, même si cette séquence précise est la plus dense en la matière. Ils renouent joliment, je trouve, avec une des fonctions des intertitres du cinéma muet, destinés à pallier l’absence de dialogues audibles pour le spectateur.

Folies de femmes, de l’homme au monocle Erich von Stroheim (who else?), 1922. Source : le tumblr Silent Film Intertitles, un régal pour les yeux.

The Single Standard (John S. Robertson, 1929)

Sauf qu’ils franchissent un cap supplémentaire en se substituant intégralement aux dialogues, contrairement au films muets dans lesquels de vrais dialogues ont soi-disant lieu, simplement on ne les entend pas. Clin d’oeil à l’histoire du Septième art, donc, mais complètement contemporains dans la fonction très concrète qu’ils remplissent : quand on ne peut pas se parler de vive voix pour X raison, on se textote (ah, si Emma Bovary avait eu un smartphone, hein, elle aurait pu en échanger, des SMS avec Rodolphe dans le dos de Charles).

Cette intégration graphique du téléphone portable reste raisonnable dans Berthe : quand Alix-Valérie Lemercier consulte le GPS de son téléphone pour trouver sa route ou quand l’infâme Charles fait une démonstration de ses plus beaux cercueils sur smartphone, aucune image ne nous en est montrée. Sans doute parce que ça ne serait pas passionnant, mais sans doute aussi parce que c’est la « fonction verbale de substitution » du texto qui intéresse le réalisateur, pas le reste. Et par ailleurs, il y a d’autres « écrits » très parlants et très vivants dans le film : la correspondance que retrouve Armand-Podalydès dans les affaires de sa grand-mère Berthe tout juste décédée, une suite de brefs échanges (pas si éloignés que ça du format texto, en somme) sur des cartes postales et de petites feuilles de papier à lettre entre Berthe et un magicien qu’elle a aimé. Autre époque, autres dialogues, autre écriture, autres questions-réponses.

[Attention, ce paragraphe révèle des moments-clés du film, comme on dit]. Les textos-intertitres servent aussi de conclusion au film, une fin ouverte dans laquelle Armand envoie le même texto aux deux femmes de sa vie, des mots identiques auxquels elles donneront chacune une interprétation différente.

[Fin du spoiler.]

J’en arrive à mon troisième cas, encore différent de Berthe et de How I Met Your Mother : la fort plaisante série britannique Sherlock (créée par Mark Gatiss et Steven Moffat) qui raconte des aventures contemporaines du détective bien connu.

Esthétiquement, la série a un côté sophistiqué et un peu branchouille qui me fait me demander si elle vieillira bien (j’ai des questionnements existentiels). Mais là tout de suite, elle paraît très bien fichue et parfaitement adaptée au goût du jour. Un gros travail de post-production a été fait pour ajouter un habillage textuel qui vient renouveler un peu l’intérêt de la série policière. Ainsi, quand Sherlock se retrouve face à un premier cadavre dans la saison 1, des inserts nous dévoilent ce qui se passe dans sa tête lorsqu’il enclenche son exceptionnel pouvoir de déduction :

Et puisqu’on épouse complètement ses pensées à ce moment-là, lorsqu’il sort son portable pour vérifier quelque chose pendant son examen du cadavre, le geste est aussi explicité sous forme d’inserts :


Mais ces textos-inserts posent un problème de traduction (aaahhh, on se demandait quand il allait ENFIN être question de traduction), puisqu’ils obligent plus ou moins le diffuseur étranger à refaire intégralement cet habillage graphique et textuel très précis. Du coup, sur le DVD français, impossible de voir à quoi ressemblait l’habillage original anglais, on n’a accès qu’à l’image avec inserts français. Je ne doute pas de la fidélité de l’habillage français à son modèle original, hein, mais j’aurais bien aimé jeter un coup d’oeil à la « vraie VO », moué. Évidemment, on comprend qu’il est compliqué de proposer une « vraie VO avec sous-titres », car les textos-inserts apparaissent souvent pendant une conversation elle-même sous-titrée, comme dans cette scène où Sherlock demande à Watson d’envoyer un texto dont il lui dicte le contenu : quelques secondes après que Sherlock a dicté les mots, on les voit apparaître en décalé sous forme de texto-insert.

Il serait impossible (et ridicule) de sous-titrer simultanément les dialogues et les inserts. De même, dans cette autre scène (de la saison 2), l’image d’une jeune femme recevant un texto et téléchargeant sa pièce jointe, les inserts correspondants et les sous-titres de la voix off d’un autre personnage s’entremêlent, rendant parfois difficile la lecture des inserts, qui se fondent un peu trop bien dans le décor, à force.

Là encore, il est bien sûr plus simple d’avoir recours à un habillage francisé. Mais il reste que ces inserts nécessairement traduits, même dans une VOST, brouillent la notion de « version originale », puisque la « vraie VO » n’est pas disponible dans l’édition DVD française.

Dans Sherlock, on n’est évidemment pas du tout dans le même genre d’oeuvre (policière, trépidante, sophistiquée, branchouille) que dans Berthe (plus poétique, plus classique) : le tempo assez frénétique des péripéties du duo enquêteur ne se prête pas à des pauses, à des respirations telles que celles que ménage Podalydès dans son film. Pas question d’interrompre le fil d’une discussion ou d’une réflexion, en somme. Du coup, ces textos-inserts (et les inserts en général dans la série, car répétons-le, ils ne se limitent de loin pas aux textos ou aux écrans de téléphone) sont une aubaine narrative, puisqu’ils permettent de caser une étape supplémentaire de la réflexion ou de la conversation en sandwich entre deux répliques ou deux actions à l’écran.

On suit ainsi les tentatives de Sherlock de débloquer un téléphone simlocké au fil de l’épisode 1 de la saison 2 :


Damnède : Sherlock découvre que le portable est verrouillé.

Une tentative…



Une autre tentative…


L’avantage, diront d’aucun(e)s, c’est qu’on reste en gros plan sur le visage de Benedict Cumberbatch (car d’aucun(e)s le trouvent trooooop chou), mais c’est surtout me semble-t-il un moyen de montrer simultanément deux actions sans couper le plan, puisque la superposition de l’insert et du visage du héros suffit. Imaginons ce qu’on pourrait avoir, à chaque fois : plan sur Sherlock tapotant sur son clavier, plan sur l’écran où s’affichent les chiffres puis le message d’erreur, re-plan sur Sherlock dépité, etc. Comme une façon de contourner un montage plan-plan et attendu, et de proposer autre chose. Bon, ne nous emballons tout de même pas trop, hein, Sherlock n’est pas non plus le Cuirassé Potemkine du 21e siècle. Mais c’est une façon intéressante de nous plonger, nous spectateurs, dans les raisonnements sherlockiens :

Enfin, en me repassant cet épisode pour y glaner mes captures d’écran, je suis retombée sur une courte séquence que j’avais oubliée, dans laquelle on retrouve le même « gimmick » du texto qui s’envole que dans How I Met Your Mother :


Comme dans la sitcom américaine, c’est surtout un prétexte, ce texto qui s’envole, un petit truc qui en jette pour faire le malin, plus qu’un élément vraiment significatif. Mais c’est curieux, tout de même, cette envie de re-matérialiser de cette façon nos communications devenues virtuelles, de leur redonner une forme visuelle fluide, ondulante, comme un morceau de papier emporté par le vent (et qui finit par voler en éclats, dans la dernière capture d’écran de Sherlock).

En somme, deux phénomènes semblent à l’oeuvre ici : d’abord, parce que nos téléphones ne sont plus simplement utilitaires mais nous sont vendus comme des objets design, ultra modernes, à la résolution accrue, de plus en plus éloignés des écrans ternes aux lettres crénelées d’il y a quinze ans et de plus en plus proches d’écrans de télévision miniatures, une convergence esthétique naturelle se produit entre les différents types d’écrans et, partant, entre les éléments qui peuvent y apparaître. La fluidité des inserts de Sherlock ou la police des intertitres de Berthe renvoient aux smartphones et pas aux téléphones portables d’il y a quinze ans. Ensuite, plus nos smartphones nous sont vendus, justement, comme des objets design capables de tout dématérialiser (« Toujours plus fin !« ), plus le virtuel nous envahit, et plus nous recherchons, peut-être, des images qui redonnent une substance à ces messages, ondes et autres paquets de données qui circulent en silence un peu partout.

Enfin ça, c’est ce que j’ai envie de croire, en tout cas.


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