Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

How low can you go?

Je ne sais pas pourquoi je m’excite, en fait. Ce n’est après tout qu’une annonce parmi tant d’autres croisées ces dernières années. Et je ne suis même plus concernée, même plus sur le marché de la traduction audiovisuelle, même plus freelance, alors de quoi tu te plains, de quoi tu te mêles, Les piles ?

(En même temps, si je ne me mêlais que de ce qui me regarde stricto sensu, ce blog compterait en tout et pour tout dix billets consacrés à mes chaussettes, donc bon.)

Mais voilà, les annonces que publie une certaine plateforme qui sert paraît-il à fournir du boulot aux professionnels de la traduction ne s’arrangent pas.

Oui, oui, je devrais être blasée, à force. Je sais.

Reste que la boîte qui a mis en ligne l’offre de mission objet de mon courroux bloguesque est une récidiviste. J’ai retrouvé un échange de mails que j’avais eu en 2008 avec la dame qui signait et signe encore les annonces de l’entreprise. À l’époque, j’avais pris la peine de m’offusquer parce qu’elle offrait 12 euros par feuillet de voice-over traduit (on compte environ 250 mots par feuillet, ce qui nous fait 0,048 euro le mot, pas lourd). Mon côté Don Quichotte, mes moulins à vent à moi, ma foi inébranlable dans le pouvoir de la pédagogie, ma confiance incommensurable dans le genre humain, tout ça tout ça.

Mais c’était Byzance, en fait, par rapport à ce que la même boîte proposait un an et demi plus tard : 80 euros le script de 5 000 mots, soit 4 euros le feuillet ou 0,016 euro le mot.

Et l’annonce de 2009 était encore vachement généreuse par rapport à la dernière en date : 20 euros les 2 500 mots (2 500 mots « plus ou moins 20 % », sympathique (im)précision de bon aloi), théoriquement pour du doublage. Ça nous fait 2 euros le feuillet ou 0,008 euro le mot, envoyez-moi un mail si je me suis plantée dans les divisions, parce que j’ai du mal à y croire moi-même. Évidemment, rappeler à des gens comme ça l’existence d’un tarif syndical pour le voice-over ou le doublage (tarif syndical que certaines boîtes appliquent, et dont d’autres s’approchent) ne sert pas à grand-chose, sinon à déclencher des crises d’hilarité sans fin.

(Mais peut-être est-ce la finalité de ces annonces : provoquer les professionnels de la traduction pour se tailler une bonne tranche de rire, puis leur dire « Naaaan, poisson d’avril, on paie 30 euros le feuillet, en vrai » ? Euh… Non, je ne crois pas.)

Finalement, tout est déprimant, dans ces annonces à deux balles. La désinvolture avec laquelle sont présentées les offres, l’imprécision des termes (doublage sur papier (mais c’est quoi exactement, ça ?) ou traduction de script ? facturation en honoraires ? en droits d’auteur ?), les tarifs évidemment, les espèces de conditions d’exclusivité qu’impose le rythme de travail, la suggestion de sous-traiter les programmes à une autre boîte (il restera quoi, pour les traducteurs, après marge et commission ?), le fait que la plateforme qui publie ces offres refuse obstinément de fixer des tarifs plancher en-dessous desquels elle retoquerait les annonces, le peu de cas qui est fait des téléspectateurs qui regarderont les programmes ainsi torchés et, last but not least, le fait que des dizaines de personnes postulent.

(À moins que des dizaines de personnes utilisent le formulaire de réponse pour envoyer des insultes ? Euh… Non, je ne crois pas.)

Deux choses surnagent, tout de même, dans le sentiment d’abattement que m’inspire tout ça.

L’anglais fait avaler tellement d’énormités. Si si. Je me demande combien de traducteurs postuleraient à une offre rédigée dans un français équivalent. Ce qui donnerait grosso modo : « Nous chercher traducteur pas cher à cause volume très grand et traduire très facile ».

Nan mais franchement ?

Et puis il y a l’argument du marché, qui fait lui aussi avaler tellement d’énormités. « S’il n’y avait pas des gens pour bosser à ces tarifs-là, il n’y aurait pas d’offres » (c’est en substance ce que m’avait répondu la dame susmentionnée en 2008).

Gens, vous suivez l’évolution du marché, ou plutôt de votre segment du marché (le très bas de gamme, disons les choses comme elles sont) : c’est beau, c’est moderne, c’est faire preuve d’une admirâââble capacité d’adaptation, c’est la splendeur de la loi de l’offre et de la demande. Mais le jour où votre marché décrétera que la traduction vaut zéro, que ferez-vous ? Préparez-vous, parce qu’à 0,008 euro le mot, on s’en approche dangereusement.

Gens, si vous avez postulé, vous pouvez aller lire le programme de désintoxication en douze étapes de Wendell Ricketts pour arrêter de vous faire du mal. Ne me remerciez pas.

Mais remercions M., en revanche, qui m’a signalé cette annonce et à qui je décerne sans plus attendre le titre de pourvoyeuse officielle de sujets de billets masochistes.

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