Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Esthétitre, ép. 3
Agaçons-nous sans compter et passons avec une certaine délectation pour une corporatiste réac

(Premier blabla)

(Deuxième blabla)

En matière d’esthétitre, il y a une catégorie à part : les fansubs, ces sous-titres de films et séries piratés, réalisés illégalement par des fans (illégalement, car rappelons qu’une traduction non autorisée d’une œuvre et diffusée ainsi à grande échelle contrevient au droit de la propriété intellectuelle) (ce petit article sur le sujet remet quelque peu les points sur les i).

Mais je laisse de côté pour aujourd’hui (même si ça me démange) l’aspect juridique de la chose, je laisse même de côté la question complexe de la qualité des fansubs et même, même, même, je laisse de côté la raison de leur existence, pour m’étonner plutôt qu’un nième article sur le sujet paraisse encore ces temps-ci, dans la revue professionnelle de traduction The Linguist publiée par le Chartered Institute of Linguists (numéro 51/4 août-septembre 2012, consultable en pdf ici). Comme c’est souvent le cas des vibrants hommages rendus à la créativité du fansubbing, l’article émane d’une traductrice-chercheuse. Il me semble que vous trouverez peu de traducteurs professionnels 100 % praticiens pour vous expliquer que c’est une bonne idée de faire des sous-titres de quatre lignes illisibles et trop chargés, agrémentés de smileys ou de notes du traducteur ; en revanche, oui, vous trouverez des universitaires pour vous dire ça (ou du moins des « 50-50 », mi-praticiens, mi-universitaires). Manifestement, praticiens et universitaires divergent sur la question. J’en ai entendu une (d’universitaire, donc) de mes propres oreilles expliquer combien ce côté créatif était rafraîchissant et merveilleux il y a quelques années lors d’une mémorable conférence sur les normes en traduction (elle m’a fait froid dans le dos), et on retrouve tout à fait la teneur de ce discours dans l’article d’Adriana Tortoriello :

Fansubbers are bold, and happy to do away with the invisibility of subtitles.

Fansubs differ from traditional subtitles in a number of ways – most, if not all, resulting from the fact that, not being constrained by the demands of the industry, fansubbers are freer to experiment with content and format. While traditional subtitles tend to stick to one font, one colour and a maximum number of characters and lines per subtitle, fansubs display a variety of fonts, sizes, colours and lines of text, they sometimes use capitalisation and emoticons for emphasis, and at times resort to phonetic spelling.
Moreover, they flout another basic convention of subtitling: no additional information or footnotes are allowed in a subtitled programme; subtitles translate only what is said in the dialogue and/or displayed on the screen. Fansubs, on the other hand, tend to add a number of elements, which range from glosses to explain obscure cultural references to ‘prologues’ at the beginning of the programme to outline the translation choices and acknowledge the name (or nickname) of the subtitler.

J’avoue que j’ai beaucoup, beaucoup de mal à comprendre cet enthousiasme. J’en ai d’autant plus quand il est justifié par des arguments de ce type…

Considering the number of years commercial subtitling has been around, innovations are conspicuous by their absence

… et alors même que l’auteur elle-même reconnaît que la chose pose quand même des problèmes :

The main problem is that the reading speed becomes extremely high, and taking in all this information can be very hard.

Sur le même principe, personne (me semble-t-il) n’aurait l’idée de suggérer que la recherche en traduction littéraire devrait s’intéresser un peu, enfin, au renouveau typographique de ce mode de traduction qui n’a vraiment pas évolué depuis des siècles : c’est louche, non, cette bête présentation en caractères noirs sur fond blanc ? Que fait la science, bon sang ? Où sont les financements publics pour révolutionner ENFIN cette façon de faire rétrograde ? Et si, d’un commun accord, tous les traducteurs d’édition présentaient désormais leurs textes en superposant plusieurs paragraphes pour les rendre illisibles, et adoptaient des polices bariolées en taille 23 ? Et s’ils ajoutaient des smileys dans leurs traductions pour expliciter l’intention de l’auteur, du genre : « à la fin de ce paragraphe, le lecteur ♥ ♥ ♥ est invité à loler 😉 » ? Ça, ce serait fun, ça, ce serait créatif, ça, ça dépoussiérerait la traduction littéraire, boudiou !

Les premières lignes de Moby Dick Reloaded : ne vous y trompez pas,
je n’y ai pas mis la moitié de la mauvaise foi dont je suis capable.
Traduction avant massacre : Henriette Guex-Rolle (pardonne-moi, Henriette, où que tu sois.)
Ce n’est bien sûr qu’une simple suggestion de présentation,
je serais heureuse de présenter mes innovations à qui de droit (j’ai plein d’idées).

Toute ironie mise à part (je me retiens, je me retiens, hein), donc, j’ai donc du mal à comprendre. De la même façon, j’ai du mal à comprendre les propos de Jorge Díaz Cintas (expert universitaire – encore – reconnu de la traduction audiovisuelle) cités dans l’article :

« ‘Conventional subtitles are boring’ states Jorge Díaz Cintas, adding that fansubbers’ creativity could bring fresh air to ‘the sobriety of traditional subtitling' »

« Boring », la sobriété ? Ou simplement… nécessaire, non ?

Je veux bien qu’on s’extasie sur des sous-titres sur trois lignes en Comic Sans rose constellés de smileys. Je veux bien qu’on trouve ça marrant, original, sympathique, tout ce qu’on veut, voui-voui. Mais je cherche un peu en vain l’utilité de la chose pour 1. permettre au public de suivre et comprendre en même temps un film (ou un épisode de série) 2. en empiétant le moins possible sur l’œuvre originale, 3. en évitant de sortir le spectateur de l’univers de ladite œuvre, et 4. bien sûr sans l’obliger à revenir en arrière sans cesse parce qu’il n’a pas saisi une réplique. Ce qui reste, tout de même (me semble-t-il), l’objectif premier du sous-titrage…

Et j’avoue ne pas saisir, là encore, cette assimilation de la sobriété à quelque chose d’ennuyeux et de poussiéreux. Un bon sous-titrage, finalement, c’est un sous-titrage Bauhaus. Pas Bauhaus la chaîne de magasins de bricolage, non, Bauhaus l’école de design, d’art et d’architecture, avec ses principes de base efficaces et sobres : une qualité esthétique naissant de la simplicité des formes et de leur adéquation parfaite avec les fonctions de l’objet ou du bâtiment, lui-même soigneusement conçu et optimisé. Principes encore largement appliqués dans divers domaines créatifs de nos jours.

On peut certainement discuter du nombre de caractères par ligne idéal, des mérites respectifs de l’Arial et de l’Helvetica pour faciliter la lecture du spectateur, de la taille optimale des caractères, mais je ne vois pas trop comment l’on peut justifier le reste si l’on veut s’adresser à un large public. À ce sujet, on peut regarder ce petit docu en quatre parties (un peu moins de 30 minutes en tout) intitulé The Rise and Fall of Anime Fansubs qui donne pas mal d’exemples rigolos des excès visuels du fansubbing. Comme je suis sympa, j’indique aussi les liens vers un article de blog en deux parties qui commente ledit documentaire et réfute certains des arguments qu’il développe avec visiblement une bonne connaissance du fansubbing, je vous laisse donc juger de la pertinence de l’un comme de l’autre (première partie, seconde partie). Et j’ajoute que je n’ai honnêtement pas la moindre idée de la proportion de fansubs touchés par le phénomène, ce qui m’interpelle en l’occurrence, c’est plutôt l’intérêt prononcé du monde universitaire pour la question.

Sur cette débauche de Comic Sans rose, fin de la troisième partie.

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