Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Mot du jour (16)

Nouveau mot du jour appris à l’écoute d’une émission de radio :

luftmentsh/לופֿטמענטש/Luftmensch

Contexte : Je ne fais plus de yiddish, à mon grand désarroi. Il n’y a manifestement pas de cours à Luxembourg, j’ai cherché, écrit, appelé, mais peine perdue (il faudrait aller à Trèves, soit pas très loin, mais pour suivre un cursus universitaire en journée, ce qui est modérément compatible avec mon boulot, ah ben ouais, t’as voulu un poste à horaires fixes à Luxembourg, tu l’as, ma fille).

Il reste que cette langue continue de m’intéresser, même si j’ai à peu près tout oublié de ce que j’avais commencé à apprendre il y a deux ans à Paris, que mon regard continue de s’éclairer quand il est question de yiddish quelque part et que quand le philologue et philosophe Heinz Wismann a employé le terme « Luftmensch » dans l’émission « Tire ta langue » l’aut’ jour, quelque chose m’a dit que ça ne devait pas être un mot allemand, mais un mot yiddish.

Ce n’est pas : une fille de l’air.

C’est :

C’est compliqué. Enfin c’est un de ces termes apparemment simples qu’on croise tout le temps quand on pratique l’allemand : deux mots élémentaires réunis en un mot-valise, en l’occurrence « Luft », l’air, et « Mensch », l’homme au sens de l’humain, de la personne (« luft » et « mentsh » pour la version yiddish, « לופֿט » et « מענטש » pour la totale avec l’alphabet qu’il faut). L’homme de l’air, l’homme dans l’air, l’homme fait d’air, on commence à voir de quoi il s’agit. Dans l’interview de « Tire ta langue » citée plus haut, Heinz Wismann évoque le concept en passant, sans trop s’attarder, quand on l’interroge sur la notion d’appartenance :

J’ai toujours trouvé qu’il fallait s’affranchir des appartenances, mais on ne peut pas être – ça c’est le Luftmensch, l’être qui se déplace dans l’air ou qui est même fait d’air – on ne peut pas être complètement nulle part. Donc je me suis posé la question : « Qu’est-ce qu’on peut construire pour être quelque part sans être cloué au sol de l’appartenance ? » Ou de l’enracinement, qui était le mot favori des fascismes européens.

Mais c’est un mot aux multiples connotations, et j’ai du mal à me faire une idée précise de la chose, je dois te l’avouer, lecteur guère plus yiddishophone que moi de ce blog.

Par exemple, on le trouve dans des dictionnaires d’anglais (l’anglais – surtout américain – a on le sait intégré pas mal de termes yiddish, ça mériterait plusieurs billets, mais en même temps, il existe des bouquins entiers sur la question, alors bon), comme le Merriam-Webster en ligne :

luft·mensch
noun \ˈlu̇ft-ˌmen(t)sh\
plural luft·mensch·en

Definition of LUFTMENSCH

: an impractical contemplative person having no definite business or income

Origin of LUFTMENSCH

Yiddish luftmentsh, from luft air + mentsh human being
First Known Use: 1907

La définition anglaise rapproche beaucoup le Luftmensch de celui qui « vit de l’air du temps », en français, si l’on veut chercher une autre image aérienne. Le 7 avril 2008, le même Merriam-Webster consacrait sa rubrique « Word of the day » à ce terme et on peut y lire, en plus de ce qui précède :

Are you someone who always seems to have your head in the clouds? Do you have trouble getting down to the lowly business of earning a living? If so, you may deserve to be labeled a « luftmensch. » That airy appellation is an adaptation of the Yiddish « luftmentsh, » which breaks down into « luft » (a Germanic root meaning « air » that is also related to the English words « loft » and « lofty ») plus « mentsh, » meaning « human being. » « Luftmensch » was first introduced to English prose in 1907, when Israel Zangwill wrote, « The word ‘Luftmensch’ flew into Barstein’s mind. Nehemiah was not an earth-man. . .. He was an air-man, floating on facile wings. »

Et, confirmant tout cela, le Yiddish Dictionary Online indique sans surprise, à l’entrée « luftmentsh » : « person without a definite occupation; idler ».

Mais on peut avoir envie de creuser un peu la question (« Ah, on te reconnaît bien là, Tatie Les piles ! » Vouivoui, je sais), et d’aller voir ce qu’il en est vraiment des origines de ce mot. Ainsi, dans un article de Delphine Bechtel publié sur le site du Centre interdisciplinaire de recherche centre-européenne et intitulé « Le marginal de Prague à Łódź. Individu et communauté chez Franz Kafka et Yisroel Rabon », on peut lire en note de bas de page cette précision historique :

On désignait en yiddish par le terme de luftmentsh « homme suspendu en l’air » les Juifs désœuvrés de l’Empire russe que la législation antisémite empêchait de trouver un gagne-pain. Ce terme a été popularisé en allemand par des sionistes comme Herzl ou Nordeau (sic).

Allons donc voir ce qu’en dit ce Max Nordau, alors (père fondateur du sionisme, auteur de plusieurs ouvrages de sociologie controversés, nous dit sa longue fiche Wikipedia). On trouve un recueil de ses Ecrits sionistes au style inénarrable sur Gallica, publié en France en 1936 chez Lipschutz (« textes choisis avec introduction, bibliographie et notes par Baruch Hagani »), soit treize ans après la mort de l’auteur ; et dans ce bouquin, un mini sous-chapitre est effectivement consacré au luftmentsh (considéré sous l’angle socio-économique, au vu du contexte plus large) :

Mais bien plus nombreuses sont les sources qui renvoient en fait à un luftmentsh archétype littéraire, comme cet article de la Yiddish Review of Books intitulé « Requiem for a Luftmentsh« , dans lequel Dara Horn dresse le portrait d’Isaac Rosenfeld (« the mid-century American Jewish intellectual—essayist, novelist, literary critic, thinker, wastrel, provocateur, son, husband, father, lover, prodigy, genius, failure, dead at his desk of a heart attack at the age of 38 ») et écrit un long développement sur le terme qui nous intéresse (« nous », si si, j’insiste) :

[Some] reviewers missed the most remarkable aspect of Rosenfeld’s brief life: not the career he might have had, but the one that he actually did have, and most significantly, what that career represented. Rosenfeld was a public intellectual of a very specific sort that is nearly extinct today, and it is very much worth exploring why that is so. What we are talking about is not the decline of the intellectual, or even of the Jewish intellectual, but rather the decline of an explicitly Jewish subset of the intellectual: the luftmentsh. The implications of the luftmentsh’s demise for both Jewish and American culture are vast—and almost entirely positive. For the death of the luftmentsh may mark the beginning of an entirely new understanding of what intelligence should be.

The Yiddish word luftmentsh literally means “air-man,” but it is tempting to translate it as “airhead,” since the term is considerably closer to insult than compliment. In Eastern European Jewish culture, it describes a man—and as we shall see, a luftmentsh is always a man—who has enormous ambition, but whose achievements are confined to castles in the air. The luftmentsh loves to think and dream, but resists at all costs the pull of gravity that might return him to earth to confront his limitations. Instead he looks to the clouds with pure, beautiful, delusional optimism: not merely hopeful, but entirely convinced that he indeed knows how to fly. The most famous luftmentsh in the Yiddish literary canon is Sholem Aleichem’s Menachem-Mendl, a character who spends his life pursuing various financial schemes with the unwavering conviction that he is always on the verge of success—and whose failures only encourage him to try again. But as hospitable as the world of finance is (or was) to dreams unrelated to reality, the luftmentsh’s most natural habitat is the world of letters. In literary and intellectual circles, the luftmentsh can truly thrive, pursuing his lofty ideas to their most impractical extremes and all the while being praised for his genius, without ever needing to demonstrate any kind of accomplishment at all. Indeed, to the true luftmentsh, actual accomplishments—whether businesses built, coherent works composed, students instructed, disciples cultivated, children raised, bills paid, lovers satisfied, problems solved—are almost considered shortcomings, interfering as they do with his far more majestic potential. If this type doesn’t sound familiar to you, then perhaps you aren’t acquainted with previous centuries’ incarnations of the Jewish nerd.

Je trouve intéressant (mais si, allez) que l’auteur de l’article souligne le caractère négatif (insultant) du terme luftmentsh. Mon impression est qu’en réalité il désigne tantôt un rêveur attachant, tantôt un étourdi agaçant, tantôt un va-nu-pied que l’on méprise, tantôt une variante du Juif errant, etc. selon la plume sous laquelle il apparaît, selon aussi le contexte, l’époque à laquelle on l’emploie. C’est pour cela que j’écrivais plus haut que j’ai du mal à m’en faire une idée précise, pas tant du point de vue du sens que de celui des connotations variables qu’il semble porter.

Par ailleurs, le personnage littéraire de Menachem-Mendl que cite Dara Horn est très souvent évoqué dès qu’il est question d’expliquer ce qu’est le luftmentsh. C’est le protagoniste de deux (plus ?) oeuvres de Cholem Aleichem (également auteur du fameux et comédiemusicalé Violon sur le toit), Menahem-Mendl, le rêveur et La peste soit de l’Amérique. On lit par exemple au passage dans un ouvrage intitulé Enforced Marginality: Jewish Narratives on Abandoned Wives (Bluma Goldstein, University of California Press, 2007), la remarque suivante sur ce personnage : « (…) the prototype of a luftmentsh, a « Menakhem-Mendl », a name that in the twentieth century became a commonplace alternate appelation for a luftmentsh ».

L’autre nom qui revient très souvent en lien avec le luftmentsh, c’est celui du peintre Chagall. Et là, comme votre blogueuse dévouée il y a cinq minutes, vous allez bientôt dire : « Mais c’est bien sûr » (ou quelque chose de moins daté), car même sans être un expert de Chagall, vous avez dû voir au moins une fois dans votre vie un de ses tableaux où les personnages semblent flotter dans… l’air, voilà, on y est. Dans le numéro 10 (2003) de la revue Plurielles (« publiée sous les auspices de l’Association pour un Judaisme Humaniste et Laique (AJHL), parait une fois l’an. Elle est consacrée à des questions de culture et de société touchant l’identité juive. »), on trouve un très intéressant article d’Itzhak Goldberg : « Le petit Chagall illustré. Petit lexique personnel ». Abordant une série de mots en rapport avec le peintre, il explique, à l’entrée « Luftmensch » :

(« Piéton de l’air », j’aime beaucoup.)

Marc Chagall, Au dessus de Vitebsk (1914),
un tableau emblématique du motif du luftmentsh chez le peintre, donc

Marc Chagall, Au dessus de la ville, 1915,
pas mal non plus dans le genre

D’une manière générale, cet archétype du luftmentsh inspire beaucoup. Ainsi, on le rapproche volontiers du personnage de Charlot, aussi (« For film scholar Patricia Erens, the Tramp is a variation on ‘dos kleine menshele’ or ‘little man’ of Yiddish literature, the poor and long-suffering antihero, the shlemiel (a little man with no luck), and the luftmensch (the ‘man of air’ who lives on dreams) », lit-on ici). Des articles étudient encore la brûlante question de savoir si Einstein était ou non un luftmentsh. Et, et, et, plus utile pour votre blogueuse dévouée qui va pouvoir pratiquement retomber sur ses pieds, luftmentsh est aussi un qualificatif que s’attribuait George Steiner, traductologue et spécialiste de littérature comparée bien connu. Dans un article intitulé (ça tombe bien) « George Steiner, Grand Seigneur et Luftmensch » (numéro 80 des Cahiers de l’Herne, novembre 2003), l’écrivain Claudio Magris écrit que Steiner « est du tout petit nombre des derniers maîtres parfaitement à l’aise dans la littérature universelle ; dans le même temps il est un déraciné, un errant, qui vit dans son intelligence et sa sensibilité la dure vérité kafkaïenne de la diaspora ». George Steiner pour sa part semble avoir déclaré lui-même (mais comme la citation exacte a l’air difficile à retrouver avec certitude, je ne mets ici que ses premiers mots supposés) : « I am a wanderer, a luftmensch, liberated from all foundations. » (Ce qui, curieusement, pour la seconde partie de la phrase, rejoint un peu les propos de Heinz Wismann cités en début de billet (scroll-scroll-scroll), alors que ledit Heinz Wismann refusait manifestement de se voir comme un luftmentsh. Allez savoir, quoi.) On trouvera un intéressant article de Sylvie Courtine-Denamy à ce sujet, intitulé « Pour les Juifs, le Mot est la seule patrie », sur le site de l’Institut des textes & manuscrits modernes.


La lecture en plus, que Tatie Les Piles n’a pas le courage d’aller explorer parce qu’il se fait tard :

Luftmenschen: Zur Geschichte einer Metapher (« Luftmenschen : histoire d’une métaphore »), une étude d’un certain Nicolas Berg publiée en 2008 et dont on peut lire de copieux extraits sur GoogleBooks. Mais là, je vais me coucher.

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