Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Esthétitre, ép. 2
Déplorons allègrement avant d’entrevoir une lueur d’espoir

(Premier blabla)

Il se trouve qu’il y a quelques semaines, par un hasard malheureux, mon pauvre et délicat sens esthétitre s’est trouvé malmené à plusieurs reprises en quelques jours. Quelques jours, quelques séances de ciné, autant d’expériences esthétiquement désastreuses du point de vue du sous-titrage qui ont bien failli me faire perdre tout espoir en l’humanité (non, non, je n’exagère jamais, sur ce blog).

À Paris, l’Action Christine proposait cette semaine-là quatre films noirs qualifiés de « pépites », rien que ça, parmi lesquels trois m’étaient effectivement inconnus. C’était bien sûr un week-end et je me suis donc débrouillée pour aller en voir deux dans le lot, histoire de compléter ma connaissance d’un genre que j’affectionne tout particulièrement. Sur le site du cinéma (et à l’entrée dans la vraie vie, aussi), on pouvait lire cette information au sujet des copies projetées :

Si vous vous demandiez justement à quoi ressemble un film projeté en béta numérique, eh ben sachez que c’est très moche, on a l’impression de regarder un DVD sur grand écran. « De qualité satisfaisante » me semble un doux euphémisme, car l’image n’était vraiment pas bien belle. Mais elle n’était pas piquée et craquelée par l’effet du temps qui passe comme une vieille copie d’époque (laideur toute relative qui a généralement toute ma sympathie), non, elle était plutôt un peu dégueulasse et pas bien nette. Quant aux sous-titres, ils avaient la même tête que des sous-titres de DVD : composés en Arial Narrow ou quelque chose d’approchant, avec un gros crénelage noir sur le contour des lettres qui donnait un effet « d’escalier » pas joli. Lisibles, de la bonne taille, mais vraiment pas bien beaux. Par moment, sacrilège suprême, ils s’étalaient sur trois lignes au lieu de deux, comme s’ils n’avaient pas été conçus pour les bonnes normes de diffusion.

(Cerise sur le gâteau, ils étaient signés « © [Nom d’un éditeur DVD] », sans le nom de l’adaptateur, bravo les gars.)

Évidemment, il n’y a en réalité pas grand-chose à redire : le spectateur était prévenu à l’entrée, et je veux bien croire que l’état des copies d’origine ne permettait pas une projection dans de bonnes conditions.

Mais n’empêche, j’ai boudé. Et mon sens esthétitre s’est senti offensé.

Le même week-end, je me suis laissée entraîner à une projection du Voyageur de l’espace (1960) dans le cadre de la rétrospective Edgar G. Ulmer à la Cinémathèque. Un film de science-fiction inénarrable (quoique sympathique) devant lequel, pour le coup, tout sens esthétique, même embryonnaire, est susceptible d’être sérieusement froissé à la seule vue des costumes et des décors.

Mais passons, car surtout : la copie (piquée, craquelée, mais pas exagérément, tout bien comme il faut) n’étant pas sous-titrée, dans ces cas-là, la Cinémathèque, quand elle daigne proposer des sous-titres, les diffuse sur un petit écran distinct, en dessous du grand. Tout à fait comme les écrans de surtitrage à l’opéra, mais en bas, quoi. Je connaissais le principe, l’avais vu à l’œuvre dans des projections de festivals, mais à la Cinémathèque, c’était pour moi une première. Passons sur le fait que les 5 à 10 premières minutes du film ont été projetées à peu près sans sous-titres sans doute parce que l’opérateur roupillait. Le bon côté, c’est que les fâcheux qui déplorent que le sous-titrage mange une partie de l’écran peuvent se réjouir, puisque ce désagrément disparaît dans cette formule « hors écran ». Mais c’est très déroutant, ces sous-titres détachés de l’écran, en fait. Si on veut vraiment les lire, on passe son temps à faire des allers-retours entre l’image et le texte. Objectivement, les sous-titres ne sont pas beaucoup plus bas que s’ils étaient incrustés normalement dans la pellicule, mais leur lecture oblige à sortir complètement du film, ce qui est très désagréable et gâche passablement le plaisir. La synchronisation (manuelle, c’est-à-dire qu’il faut qu’un opérateur les envoie un par un) n’est en outre pas idéale : lorsque les dialogues se suivent bien, les sous-titres s’enchaînent à peu près normalement, mais dès que les répliques sont un peu plus espacées, ça se gâte. On oublie bien sûr aussi toute idée d’une police esthétique pour ce type de sous-titres.

Donc, j’ai reboudé.

Regagnant ma terre d’exil en rentrant de ce week-end décidément cinéphile, j’ai décidé de faire une folie : tester la Cinémathèque de Luxembourg. Et ça tombait bien, parce qu’ils passaient un petit film obscur et méconnu : Le Crime était presque parfait (Hitchcock, 1954). Comme je ne l’avais vu après tout qu’une dizaine de fois, je me suis dit qu’il y avait des classiques qu’on ne se lassait pas de revoir et que j’aimais suffisamment Hitchcock pour aller passer à nouveau deux petites heures devant ce film. Et puis secrètement, j’espérais avoir la totale, ce soir-là, après mes déceptions du week-end : la péloche piquée, craquelée, tout ça tout ça, et les sous-titres incrustés dedans à l’ancienne comme il se doit.

La copie était vieille à souhait, ça oui (variations de couleurs aux changements de bobine compris), et elle crépitait gentiment sur l’écran. Cependant, nouvelle technique, le sous-titrage était virtuel et projeté sur l’écran, indépendamment du film. Même problème en pire qu’à la cinémathèque de Paris au niveau de la synchronisation : inexistante. Même problème en pire qu’à L’Action Christine niveau esthétique : inexistante. Des sous-titres jaunes minuscules et très difficiles à déchiffrer (j’étais pourtant assise dans les premiers rangs), dont les sautes perpétuelles étaient exaspérantes.

Bref, j’ai pris un carnet de 10 entrées à la Cinémathèque parce que je suis pleine de bonne volonté, mais… j’ai boudé.

Objectivement, c’est bien sûr formidable que toutes ces techniques permettent de s’éviter la gravure des sous-titres dans une pellicule argentique (procédé coûteux), mais mon côté réac-fétichiste ne s’en remet pas. Alors ça y est, c’est fini ? Même en allant voir des vieux films, on ne peut plus compter sur un joli sous-titrage incrusté comme il faut, qui se fond autant que possible dans l’image et ne heurte pas l’œil ? Même dans les cinémathèques, même à l’Action Christine ?

Comme à peu près toutes les questions que se pose votre blogueuse dévouée à clavier haut sur ce blog, celle-ci est relativement rhétorique, et la réponse est non, ce n’est fort heureusement pas fini. Deux projections numériques de vieux films restaurés m’ont depuis vaguement redonné espoir : d’abord Le Criminel (Orson Welles, 1946) revu au Mac Mahon. La copie (numérique, donc) était agréable à regarder car restaurée et irréprochable d’un point de vue esthétitre (vous noterez que j’ai très raisonnablement fait mon deuil de la copie crépitante et des changements de bobine qui font sauter l’image, hein, je ne fais pas d’acharnement thérapeutique). Même topo pour la ressortie quelques semaines plus tard du Grand chantage (Alexander Mackendrick, 1957), vu lors tout à fait dans les mêmes conditions au Champo. Dans le cas du Criminel, il a fallu une interruption de la projection dix minutes avant la fin du film en raison de ce que l’exploitant a présenté comme « un problème de lanterne numérique » pour que le public se rende compte qu’il s’agissait d’une projection numérique. Ce qui montre bien qu’il est tout à fait possible de projeter en numérique avec de jolis sous-titres à l’ancienne et d’embobiner son petit monde sans qu’il se sente floué. Il faudrait juste y penser, en somme.

(Mais tout le monde s’en fout, vraisemblablement, hein, oui, JE SAIS. Zinquiétez pas, j’en suis déjà à la moitié de cette mini-série.)

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