Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

ImpÉcr #12
En fait, on ne saura jamais (et ce n’est pas bien grave).

Un lecteur sympa et anonyme a récemment rappelé Mars Attacks! (Tim Burton, 1996) à mon bon souvenir en m’envoyant cette capture d’écran :

Trou noir, impossible de me souvenir d’une histoire de machine, pardon, d’ordinateur de traduction dans ce film, impossible à vrai dire de me souvenir de grand-chose dans ce film que j’avais dû voir il y a une quinzaine d’années. Comme je n’avais que ça à faire (euh, ce n’est pas loin de la vérité, pour une fois), j’ai donc revu Mars Attacks! dans l’esprit de dévouement extrême qui me caractérise.

Donc résumons : les Martiens débarquent sur notre planète, et par un hasard extraordinaire, c’est aux États-Unis qu’ils atterrissent. Bien sûr, ils ne parlent pas la même langue que la planète Terre (laquelle parle anglais, comme tout le monde le sait).

À l’approche des premiers vaisseaux martiens, donc, un scientifique présente à quelques hauts dignitaires américains cet « ordinateur de traduction » qu’il a mis au point. Un essai est tenté sur les premières phrases martiennes captées par les Américains, et le moins qu’on en puisse dire est qu’il n’est pas concluant :

Eh oui, l' »ordinateur de traduction » produit un gloubi-boulga digne de Googsystranfish qui laisse perplexe l’honorable assemblée réunie.

Et c’est là que, je ne veux pas avoir l’air de dire mais quand même, on se dit que l’honorable assemblée pourrait se méfier un peu et ne pas se fier trop-trop-trop à ce traducteur automatique miraculeux, voire devrait songer à mettre son concepteur à la retraite.

Pourtant non, à l’arrivée du vaisseau des Martiens, le scientifique est toujours là et bricole sa machine avec une assurance qui fait plaisir à voir.

Quelques instants plus tard, le vaisseau martien atterrit, les petits hommes verts prononcent quelques phrases, le scientifique bidouille un peu, et l' »ordinateur de traduction » diffuse un message rassurant…

… démenti assez rapidement par la tournure que prend la scène : un carnage.

Et ainsi, au fil du film qui raconte l’affrontement épique des Martiens et des Américains Terriens, on retrouve à plusieurs reprises ce contraste entre les phrases émises par le traducteur automatique et les agissements des Martiens.

Mais à bien y réfléchir (oui, une intense réflexion s’impose clairement entre deux crânes de Martiens éclatés), je décèle tout de même une contradiction (oh, minime, hein, microscopique, même, disons-le) dans tout ça.

L' »ordinateur de traduction » n’est pas au point, comme le montrent sa première utilisation et l’air atterré des hauts dignitaires américains qui entendent la bouillie incompréhensible qui en sort. Dans ce cas, pourquoi lui faire confiance quand il traduit « Nous venons en paix. » ? Est-ce que lesdits hauts dignitaires ne prendraient pas un peu leurs désirs pour des réalités, hmm ? Non ?

Et dans ce cas aussi, que penser du premier discours du porte-parole des Martiens ? Certes, les scènes ultérieures du film nous apprennent qu’ils ne sont pas en manque d’imagination quand il s’agit de tomber sur le râble des Américains lorsque ces derniers s’y attendent le moins : il y en a qui se déguisent pour s’introduire dans la Maison Blanche, d’autres qui ouvrent le feu par surprise alors qu’on les croit prêts à faire la paix, ça n’arrête pas. Mais finalement, qu’a vraiment dit leur chef (ou leur émissaire, je ne sais pas bien) ce jour-là en descendant de son vaisseau ? L’équivalent martien de « nous venons en paix », ou quelque chose d’autre qui annonçait la couleur ?

(Et d’ailleurs, d’où sort-il, cet « ordinateur de traduction » ? Sur quelle base, sur quels algorithmes, à partir de quelles études a-t-il été conçu ? Nan mais c’est vrai, quoi !)

En fait, on ne saura jamais.

Alors bon, d’accord, on s’en fout de tes interrogations, Les Piles, ce n’est pas à proprement parler le ressort du film. Mais un peu quand même, lecteur chéri quoique sceptique, puisqu’on passe 1h40 à observer entre autres un grand spectacle d’incompréhension interculturelle (si si) qui prend naissance précisément à cet instant où l' »ordinateur de traduction » est enclenché. OK, bon, peu importe, en l’occurrence, reconnaissons-le, puisque nous sommes en pleine science-fiction : ce que les Martiens « disent », c’est ce que diffuse en anglais le haut-parleur relié à l’ordinateur, c’est-à-dire ce que le scénariste a voulu, leur langue n’a aucune existence propre et personne à part moi ne viendra le contredire, le scénariste, on est obligés de le croire.

Pis en 1996, hein, on ne connaissait pas encore les ravages de la traduction automatique aussi bien que maintenant, alors bon, on va dire que Tim Burton et ses personnages ont quelques excuses (en même temps, ils sont tellement crétins pour la plupart, ses personnages, qu’on se dit volontiers qu’ils tomberaient dans le même panneau quinze ans et quelques traducteurs automatiques plus tard).

Et le reste n’est qu’élucubrations malades d’une traductrice vraiment beaucoup trop désoeuvrée en ce moment qui se pose trop de questions inutiles.

Mais bon, il reste qu’on ne saura jamais, tout de même.

Hmm ?

OK, OK, j’ai compris, je vais me coucher.


Merci-merci, lecteur anonyme !

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