Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Jamais sans mon Meertens
(ode un brin lyrique et non sponsorisée)

Aujourd’hui, mesdames zé messieurs, sous vos yeux ébahis, votre blogueuse dévouée réinvente l’eau tiède et le fil à couper le beurre.

Eh oui, mea culpa, mea maxima culpa, j’ai pendant près de dix ans ignoré ce qu’était réellement le Meertens (car on dit le Meertens, il va falloir vous y faire). Comme il s’intitule Guide anglais français de la traduction, j’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’un (excellent, sans doute) manuel destiné à apprendre à traduire et j’ai remis sa lecture à une autre vie ma pile « à lire » virtuelle, celle des « ça il faudrait que je regarde ce que c’est à l’occasion, mais ce n’est pas urgent ».

Mais voilà, quand on m’a remis la liste d’ouvrages à emprunter de façon permanente à la bibliothèque lors de ma prise de fonctions en avril dernier, le Meertens figurait parmi les titres incontournables, alors bonne fille, je suis allée le chercher, le Meertens, puisqu’on me le demandait gentiment.

Le Meertens s’est très bien adapté à son nouvel environnement
et côtoie des voisins prestigieux sans prendre la grosse tête.

Et j’ai donc découvert ce qu’était le Meertens, à savoir sans doute le meilleur investissement possible pour un traducteur anglais>français en train de s’équiper à qui il resterait une trentaine d’euros de budget après l’achat du Grevisse et du Robert.

Je ne me lancerai pas sur le terrain glissant de la définition précise du genre de l’ouvrage – dictionnaire, lexique, guide, il y a apparemment débat, mais « guide » me convient. Cela dit, il se présente comme un dictionnaire, avec ses entrées présentées dans l’ordre alphabétique et tout et tout.

Il s’adresse aux traducteurs en exercice (ça tombe bien) (mais j’aurais aimé l’avoir quand j’étais en école de traduction, maintenant que j’y pense), et recense pour chaque mot des traductions possibles, y compris dans le contexte d’expressions plus ou moins idiomatiques. « Oui, bon, un dictionnaire, quoi », me direz-vous. La différence avec un dictionnaire généraliste, c’est que ce guide est sélectif et qu’il se concentre sur les termes généralement casse-pied pour les traducteurs, un peu dans l’esprit du Traducteur averti dont j’avais parlé ici il y a quelques années, mais en beaucoup plus complet et nettement plus pratique à utiliser.

Brève illustration avec un terme qui revient de temps en temps quand on traduit de l’anglais un peu blablatant et/ou à forte teneur en langue de bois (communiqués et dossiers de presse, sites, présentations PowerPoint, rapports, etc.) : « encapsulate », qui fait quand même vachement chic si on veut impressionner son auditoire.

(Admirez, admirez ce styyyyyle !) Là où le Robert & Collins Super Senior indique deux sens, « incarner [l’essence de] » et « mettre en capsule », le Meertens se focalise sur le premier des deux et propose plutôt des solutions de traduction concrètes qu’on utilise vraiment et qui sont plus faciles à caser qu' »incarner l’essence de » (fort joli au demeurant, mais bon) (quoique, peut-on incarner une essence ?) :

Sur la même page, pour le verbe « to endorse », Bob & Co. propose « appuyer, souscrire à, adhérer à, approuver, sanctionner, recommander » (ce qui est déjà pas mal). Dans le Meertens, les propositions sont plus nombreuses, plus détaillées, et les exemples, parlants (hem, il faudra me croire sur parole pour la fin de l’article, la photo laisse à désirer) :

Certes, dans les premiers temps, je me suis fait la réflexion que ce « guide » était un truc pour traducteurs paresseux. Après tout, c’est quand même vaguement notre boulot, de faire preuve d’un peu d’imagination pour traduire tel ou tel terme problématique et typiquement anglais… Mais à l’usage, j’ai vraiment révisé mon jugement. Quand on passe sa journée à chercher la bonne expression en luttant contre les calques (si si, on lutte, et l’opération est digne de Saint Georges terrassant le dragon, croyez-moi) et aussi, dans mon cas, à se débattre avec des textes écrits majoritairement par des non-anglophones qui ont tendance à brouiller le peu de clarté d’esprit qu’il me reste une fois que j’ai terrassé les calques, sans oublier la légère (oh, très légère) tendance à la langue de bois desdits textes, le Meertens est vraiment précieux. J’émets in petto un « hem hem » gêné, parce que la phrase qui suit va paraître tout droit sortie d’une plaquette publicitaire, mais elle reflète tout à fait la réalité (et je n’ai pas d’actions chez René Meertens Inc.) : vraiment, je crois qu’il ne se passe pas un jour sans que je le consulte.

Conçu par un traducteur pour les traducteurs, il met donc souvent pile le doigt sur les problèmes que l’on rencontre au quotidien dans la traduction de l’anglais. René Meertens étant passé par plusieurs organisations internationales, j’avoue que les exemples qu’il propose me paraissent souvent correspondre particulièrement bien à mes propres casse-tête, mais les solutions proposées sont transposables à bien d’autres domaines, me semble-t-il : les « involve », les « issues », les « ensure », les « alternative », les « focused », les « provide », les « input », les « operate », les « eligible », les « claims », ils sont venus ils sont tous là, et les bonnes idées de traduction suggérées sont nombreuses et généreuses (je veux dire qu’un paquet de possibilités de traduction sont souvent proposées pour une même acception du mot), généralement pertinentes et élégantes, adaptées ou facilement adaptables.

Dorénavant, donc, jamais sans mon Meertens.

René Meertens, Guide anglais-français de la traduction, chez Chiron. La dernière édition date d’avril dernier (voir le site de l’auteur pour une présentation complète et un extrait en pdf).

René Meertens a également un blog, par ici, et contribue par ailleurs au blog Le mot juste en anglais.

Et puis on peut encore lire un article connexe intéressant (bien que le Meertens n’y soit cité que dans les commentaires) sur les cooccurrences, par là.

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