Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Gâchage de plaisir

Un beau jour, à 31 ans bien sonnés, devenue résidente luxembourgeoise et donc plongée dans un ennui sans fin, j’ai jugé qu’il était temps de m’attaquer à Lovecraft et de combler une lacune béante dans ma culture littéraire.

OK, ça ne s’est pas exactement passé comme ça. Disons plutôt qu’un beau jour, à 31 ans bien sonnés, en transit à Metz sur le chemin qui me conduisait à Strasbourg ou à Paris et donc plongée dans un ennui sans fin, j’ai cherché un bouquin à acheter à la librairie de la gare. Après avoir éliminé le dernier Marc Levy, les quick-books sur l’élection présidentielle, les livres de régime et de développement personnel ainsi que les quelques bouquins potables que j’avais déjà lus (il y avait au moins un Agatha Christie dans le lot et peut-être quand même Madame Bovary) (mais qui achète Madame Bovary dans une librairie de gare, hein ?), il ne restait qu’une petite pile d’ouvrages de la collection Bouquins (Robert Laffont) à explorer. Comme j’aime bien la collection Bouquins et que j’avais encore 45 minutes à meubler avant mon train, je me suis penchée avec attention sur ladite pile.

Et c’est comme ça que je suis ressortie de la librairie de la gare avec ce bouquin (haha) sous le bras.

J’ai lu le premier groupe de nouvelles avec un bonheur intense. Si si, un bonheur intense, je pèse mes mots. Et pour une lectrice qui n’arrive plus à s’intéresser à la fiction depuis quelques années et qui aime surtout la fiction réalistico-documentaire, il faut avouer que c’était vraiment une bonne surprise. La traduction, signée Paule Pérez, était un plaisir à lire : prenante, fluide et élégante, tout ce qu’on attend d’une traduction.

Et puis je suis arrivée au recueil suivant, non sans une certaine impatience puisqu’il s’agissait du fameux Démons et merveilles, et j’ai tiqué en lisant sur la première page l’avertissement suivant :

Traduit de l’américain par Bernard Noël. (…) Compte tenu de l’importance de plus en plus grande occupée par Lovecraft, nous aurions souhaité procéder à une nouvelle traduction de ce texte mais, contractuellement, cela ne nous a pas été possible.

« Voilà qui n’est pas très charitable », s’est dit votre blogueuse dévouée, un peu perplexe. Débiner l’air de rien le traducteur qu’on publie, ça ne se fait pas.

Dans une édition 10-18 des mêmes Démons et merveilles que j’ai eue entre les mains depuis, j’ai constaté que le nom du traducteur ne figurait carrément nulle part (il s’agissait bien de la même traduction que chez Bouquins, en l’occurrence). Pourquoi tant de haine, finalement ?

Je n’ai pas d’avis autorisé sur cette traduction, pour être tout à fait honnête, dans la mesure où je n’ai jamais lu une ligne de Lovecraft en anglais (la lacune béante, toussa toussa). Quant à mon impression de lectrice débarquant dans un texte traduit complètement inconnu, elle a été disons ni bonne ni mauvaise. Je ne me suis effectivement pas sentie emportée par le souffle des premières nouvelles du volume, les phrases coulaient moins naturellement et il y avait par endroit de petites bizarreries. Mais ça ne m’a pas empêchée d’aller jusqu’au bout, ce qui est tout de même positif (non ?) (vous insinuez que j’étais coincée dans mon ennui luxembourgeois sans fin et que je n’avais rien de mieux à faire ?) (que nenni, je suis en plein dans l’intégrale d’Oz, une occupation très prenante) (ma vie est décidément palpitante). Et au final, j’ai plutôt aimé ce que j’ai lu.

Alors j’ai cherché un avis plus autorisé, et j’ai trouvé celui de David Camus, confrère auteur d’une « retraduction/révision de l’intégralité du recueil des Contrées du Rêve de H.P. Lovecraft aux Editions Mnémos », qu’ils disent en introduction de son interview ici. L’article était intitulé « Lovecraft – Il faudrait tout retraduire », ça commençait bien. Certes, le confrère a toutes les raisons de « vendre » la nécessité d’une nouvelle traduction, mais d’une part il a eu l’occasion de se pencher relativement de près sur la question et d’autre part, son analyse et les exemples qu’il cite sont assez convaincants.

Sur son blog à lui, on peut lire une note rédigée en 2010 dans laquelle il détaille un certain nombre d’erreurs qu’il qualifie d’hallucinantes dans la traduction de Bernard Noël : c’est sur cette page, faire Ctrl+F et taper « Dimanche 19 septembre 2010 » pour tomber dessus car les billets sont tous à la suite. Il faut avouer que l’énumération est relativement accablante.

Et voilà, il m’a gâché le plaisir, puisque « tout ça pour dire que si vous pensiez, comme moi, avoir lu Démons et merveilles parce que vous l’aviez lu en français (ou plutôt en bernard noël), eh bien ce n’est absolument pas le cas. On a là un OVNI littéraire – dont on me dit cependant qu’ils étaient relativement fréquents à cette époque-là (1955), du temps de la Série noire… » (je le cite, toujours dans le même billet).

Donné un peu envie de lire sa traduction, quand même, aussi, mais quand même aussi gâché le plaisir rétrospectivement. Consolation : la couverture du « nouveau » recueil met en avant le fait qu’il s’agit d’une nouvelle traduction – pour une fois, ne boudons pas notre plaisir, le traducteur est à l’honneur.

Je ne suis pas rancunière, hein. Mais du coup, je crois que je vais attendre un peu, avant de poursuivre le comblement de ma béante lacune lovecraftienne.

Et si je me mettais à Marc Levy, en attendant ?

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