Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Qu’est-ce qu’on traduit exactement, quand on traduit un documentaire ? (ép. 4)

C’est un genre d’arlésienne : voilà pas loin de deux ans que la fa-sci-nante série de billets sur l’adaptation des documentaires était en friche. Mais comme mieux votard, vieux motard, bref, tant pis si j’ai tardé, voici l’épisode 4, publié simultanément sur le blog de l’Ataa sous le titre « Traduire… pour qui ? Le cas des documentaires diffusés à la télévision ». Le début reprend des éléments des précédents billets de cette série, mais c’est juste histoire de rafraîchir les mémoires. Et si on veut, on peut retrouver ladite série par là. Bonne lecture !

Traduire… pour qui ?
Le cas des documentaires diffusés à la télévision

1. Adaptation, vous avez dit adaptation ?

Ce n’est pas un hasard si l’ATAA est l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel. L’adaptation, c’est même un élément essentiel pour les professionnels de la traduction audiovisuelle. Mais que signifie exactement ce terme ? Au sens le plus large, il désigne le fait d’écrire une version française (sous-titrée ou doublée) qui, au-delà des techniques de traduction proprement dites et des spécificités de la langue cible, tienne compte

  • des contraintes propres à chaque spécialité de la traduction audiovisuelle (contraintes de temps et de lisibilité en sous-titrage, par exemple) ;

  • du caractère oral des dialogues que l’on traduit ;

  • de l’image, indissociable des éléments parlés de l’œuvre ;

  • enfin, du public auquel est destinée l’œuvre traduite.

C’est surtout ce dernier point qui nous intéresse et nous semble mériter quelques explications, car il peut paraître étonnant. Après tout, « traduire », si l’on en croit l’édition 2010 du dictionnaire Le Robert, c’est « faire que ce qui était énoncé dans une langue naturelle le soit dans une autre, en tendant à l’équivalence sémantique et expressive des deux énoncés » ; cette définition renvoie bien à l’idée de fidélité et de respect de l’énoncé original. Autrement dit, s’adapter au public cible d’une œuvre, n’est-ce pas prendre le risque de trahir l’œuvre d’origine ? La question se pose de façon particulièrement aigüe dans la traduction de documentaires en voice-over pour la télévision : rappelons en effet que dans ce cas, les voix des comédiens français viennent se superposer ou se substituer aux propos prononcés dans la version originale du programme. C’est par conséquent sur cette forme de traduction audiovisuelle que nous allons nous concentrer.

« Adapter », c’est aussi la grande constante des consignes transmises aux traducteurs de l’audiovisuel par leurs clients.

« d’une manière générale, ne pas hésiter à ADAPTER. »

… concluent ainsi les lignes directrices fournies par un laboratoire de postproduction parisien.

Adaptation du script

  • Trois priorités :
    – Alléger
    – S’approprier le texte + traduire l’esprit plus que les mots
    – Respecter justesse de la langue et des infos
  • Style : style oral mais correct, dynamique, précis, aéré, phrases courtes, fluides, valeur ajoutée / image, gommer les répétitions et les récap, créer apartés
  • Vocabulaire : accessible et cohérent

… indiquent les consignes de la chaîne France 5, établies il y a quelques années dans le but avoué de « créer un ton + moderne, à l’opposé du docu-sieste » (citation extraite du document transmis par la chaîne à ses prestataires de postproduction et à ses traducteurs). Mais concrètement, en quoi consiste l’adaptation ?

2. Il y a adaptation… et adaptation

Commençons par un exemple très élémentaire : lorsque, dans un documentaire anglophone, une distance est exprimée en miles, l’adaptateur qui traduit pour un public français convertira sans états d’âme la distance en kilomètres. C’est une mesure de bon sens, le degré zéro de l’adaptation, en quelque sorte : il en va simplement de la bonne compréhension du documentaire par son public.

Autre exemple tout aussi évident : les documentaires, britanniques ou américains, notamment, comportent en général des coupures publicitaires toutes les 15 minutes. Lorsque ces programmes sont destinés à être diffusés en un seul bloc en France, il est logique pour le traducteur de supprimer les phrases annonçant les coupures publicitaires (« Dans un instant… », « Après la pause… ») et les récapitulatifs de la narration. Il peut soit les remplacer par une phrase un peu passe-partout, soit décaler à cet endroit une autre phrase de narration présente ailleurs dans la version originale, soit laisser quelques secondes de silence dans la narration. Là encore, c’est une simple question de bon sens.

Mais le travail de l’adaptateur va généralement plus loin que cela, et si la plupart des commanditaires de traductions audiovisuelles ont pour mot d’ordre : « Adaptez ! », cette consigne recouvre parfois des exigences assez différentes, qui varient en fonction des diffuseurs des documentaires, c’est-à-dire des chaînes de télévision.

  • Dans certains cas, il s’agira simplement de contrôler les informations vérifiables données dans le documentaire (dates, ordres de grandeur, noms propres, etc.) et de corriger le cas échéant les erreurs. Présenté sous cette forme, cela n’a l’air de rien. Mais cela signifie tout de même que l’on attend du traducteur/adaptateur qu’il refasse en quelques jours une partie du travail de recherche effectué parfois sur plusieurs mois par le réalisateur du documentaire. Adapter, c’est donc tout d’abord rectifier.

  • Il est généralement bien vu aussi de gommer les redondances qui peuvent survenir au sein d’un même documentaire : si une information a déjà été donnée au spectateur une minute auparavant, il paraît en effet peu utile de la répéter. Un exemple issu d’un documentaire allemand sur une clinique des Petites Antilles : à la cinquième minute du programme, un chirurgien détaille le mode de financement de l’établissement :

    « Il y a des patients fortunés qui viennent se faire soigner ici. (…) On leur facture 30 dollars par consultation. Cette somme nous permet de soigner gratuitement deux autres personnes qui ne peuvent pas payer leurs soins. Ici, les hommes politiques sont très riches, par exemple. Quand l’un d’eux vient se faire soigner ici, je n’ai aucun scrupule à lui faire payer deux fois les honoraires que payent les autres – jusqu’à 60, 90 ou 120 dollars. »

    40 secondes plus tard, la narration allemande indique, littéralement :

    « Les médecins délibèrent sur le cas [du patient n°1]. Une opération de la colonne vertébrale coûterait au moins 5 000 dollars. Une somme qu’ils doivent d’abord gagner auprès de patients aisés. »

    Et une minute plus tard :

    « Sur cinquante patients quotidiens, un sur deux seulement se voit présenter une facture. Comme [le patient n°2]. Il contribue alors à payer les frais d’un patient qui doit être opéré.« 

    Dans ces deux paragraphes de narration, il est possible, sans priver le spectateur d’informations importantes, de supprimer les redondances sur le financement de la clinique (en rouge). Adapter, c’est donc aussi alléger.

  • Le traducteur/adaptateur est souvent incité à rendre le texte du documentaire « plus vivant ». Cela peut passer par des formulations plus percutantes que celles de la narration originale (dont l’effet somnifère est parfois puissant, il faut l’avouer), mais aussi par un resserrement du texte, lorsque c’est possible sans nuire au contenu, par exemple en supprimant un élément de contexte redondant pour le spectateur.

    Exemple tiré cette fois d’un documentaire allemand sur les trains canadiens :

    « Neben dem Bahnsteig stehen Busse bereit. Morgens bringen sie die Fahrgäste hierher, wenn der Zug nach Whistler abfährt und am späten Nachmittag, wenn er wieder zurück ist, geht’s nach Vancouver Downtown. »

    Littéralement : « Près du quai, des bus se tiennent prêts. Le matin, ils transportent les passagers jusqu’ici pour le départ du train vers Whistler, et en fin de journée, lorsqu’il est de retour, il les conduit au centre de Vancouver. »

    Le spectateur a déjà été informé de la destination du train dont il est question et de la fréquence de ses trajets (départ le matin, retour le soir) ; il est donc possible de raccourcir le texte comme suit :

    « Non loin du quai, des bus attendent les passagers. Matin et soir, ils assurent la navette avec le centre de Vancouver. »

    Tant qu’il n’y a pas de déperdition d’information pour le public, il est toujours préférable d’opter pour des formulations aussi directes que possible. Ici, adapter, c’est toujours alléger, mais encore resserrer, voire dynamiser.

  • Dans certains cas, cette double exigence de « légèreté » et de « dynamisme » est poussée encore un peu plus loin. Si la version originale du documentaire est particulièrement répétitive, si les informations données dans la narration sont peu intéressantes, si le ton général est laborieux, le traducteur/adaptateur est invité à fournir une version française fortement remaniée. Adapter consiste alors très clairement à pimenter et à réécrire, quitte à s’éloigner grandement du documentaire original et à supprimer des phrases entières de narration.

  • Des adaptations peuvent également être bienvenues dans le ton du documentaire. Tonalité trop larmoyante (dans certains programmes, souvent de type télé-réalité, où l’on « sort les violons » toutes les deux minutes), déclarations péremptoires sur la supériorité du pays dont est issu le documentaire, ou encore affirmations susceptibles de choquer par exemple, sont alors à modérer dans la mesure du possible lors de la traduction, afin que le documentaire gagne en neutralité. Adapter, c’est alors neutraliser, parfois aplanir.

  • Des exigences de style sont parfois imposées au traducteur : le diffuseur peut lui demander de modifier dans sa traduction le registre d’expression de tel ou tel intervenant, voire le registre de la narration. Curieusement, cela peut aller ou dans le sens d’une élévation du niveau de langue ou dans le sens au contraire d’une « familiarisation » de celui-ci. On pourra ainsi lire l’article de Francine Kaufmann paru dans Meta : journal des traducteurs (volume 49, numéro 1, avril 2004) et intitulé « Un exemple d’effet pervers de l’uniformisation linguistique dans la traduction d’un documentaire : de l’hébreu des immigrants de ‘Saint-Jean’ au français normatif d’ARTE » pour trouver un bon exemple d’« expurgation » des incorrections et des maladresses de langage dans les propos recueillis dans un documentaire. À l’inverse, nous nous souvenons d’un programme consacré à une colonie de singes, dont la narration, dans la version originale, était rédigée dans un style tout à fait classique (sans doute trop aux yeux du diffuseur, dont nous tairons le nom par charité). Dans la version française, la chaîne avait demandé que toute la narration soit réécrite dans un style « jeune », en utilisant au besoin du verlan. Nous laisserons les lecteurs juger du bien-fondé de cette exigence. Adapter, c’est parfois aussi déformer et trahir, pour dire les choses crûment.

  • Certaines chaînes demandent de surcroît que le texte de la version française soit moins dense en informations et moins compliqué que la version originale du documentaire. Là, adapter devient simplifier, voire rendre simpliste, et parfois appauvrir son vocabulaire. Les consignes en la matière sont variables, en voici trois qui nous ont été transmises lors de la traduction d’une série documentaire sur l’archéologie :

    – supprimer le plus possible les noms propres d’origine étrangère (ce qui est extrêmement pratique lorsque le documentaire relate les travaux d’archéologues britanniques et allemands en Inde…) ;

    – remplacer systématiquement « non loin de » par « près de », « demeurer » par « rester », « extrêmement » par « très », etc. ;

    – sabrer les raisonnements et les explications afin de les alléger au maximum. Et peu importe si au final, cela donne parfois des séquences sans queue ni tête, où l’on passe sans transition d’une prémisse à une conclusion. Il n’y a plus qu’à espérer que le téléspectateur regarde le documentaire un peu distraitement et ne soit pas trop exigeant sur la rigueur des démonstrations…

3. Problématique, l’adaptation ?

Tant qu’il s’agit de rectifier, d’alléger et de dynamiser un documentaire, les mesures d’adaptation demandées par les chaînes de télévision sont tout à fait acceptables. Elles font partie du travail normal du traducteur/adaptateur – et il est d’ailleurs assez agréable, pour ce dernier, d’avoir la liberté de s’éloigner un peu du texte d’origine lorsqu’il comporte des redondances et des lourdeurs évidentes. La vérification d’informations (et leur correction éventuelle) semble également aller de soi dans le cadre du travail de recherche qu’effectue le traducteur/adaptateur spécialisé dans le documentaire.

L’opération devient problématique

  • lorsque les mesures d’adaptation demandées en amont au traducteur risquent de déformer, trahir, simplifier à l’extrême, aplanir et appauvrir le documentaire d’origine. On se trouve alors face à un problème déontologique de fidélité à l’œuvre d’origine et de respect des intentions de l’auteur du documentaire.

  • lorsque les mesures d’adaptation souhaitées par la chaîne entraînent en aval d’importantes modifications du texte du traducteur, parfois contre son gré. Dans la mesure où son nom apparaît au générique du documentaire, il n’est pas normal que le traducteur soit obligé d’accepter une réécriture parfois radicale de son texte sans être consulté du tout ou sans avoir la possibilité de refuser ces modifications (ce dernier cas est certes rare, mais il existe).

Si de telles situations peuvent se présenter, c’est sans doute parce qu’en voice-over, contrairement à ce qui se fait en sous-titrage (mode de traduction des documentaires qui a pratiquement disparu à la télévision, mais qui garantit une plus grande fidélité de l’adaptation en raison de la présence simultanée de la traduction écrite et du texte original parlé), le documentaire traduit est souvent traité comme un « produit audiovisuel » bien plus que comme une « œuvre ». Les chaînes de télévision qui acquièrent des programmes ont leur propre ligne éditoriale et se font une idée précise de ce qu’elles veulent diffuser. Autrement dit, si la version originale des documentaires qu’elles ont achetés ne correspond pas tout à fait à leur ligne éditoriale, elles souhaiteront tout de même que la version française corresponde à ce « moule » et attendront du traducteur qu’il s’adapte à ce cahier des charges, quelle que soit la version originale… Or rappelons que le droit au respect de l’œuvre implique que nul ne peut modifier cette œuvre sans l’accord de son auteur ; dans les deux cas cités ci-dessus, ce grand principe du droit d’auteur se trouve enfreint.

La question du rôle du traducteur se pose également : il est parfaitement normal que l’on exige de lui qu’il fournisse une traduction comportant un certain degré d’adaptation ; mais la réécriture complète du documentaire et la suppression subjective et/ou aléatoire d’éléments d’information dont la présence est a priori justifiée sont-elles vraiment de son ressort ? On peut considérer aussi qu’il s’agit là d’un travail différent qui devrait incomber aux rédacteurs des chaînes en amont de la traduction, surtout au vu des variations observées dans les consignes transmises par un même diffuseur à ses traducteurs en fonction des documentaires ou des séries de programmes concernés. Une plus grande clarté dans les exigences posées, voire (on peut rêver) un signalement des passages à exclure d’emblée de la traduction, permettrait de perdre moins de temps en allers et retours entre traducteurs, prestataires de postproduction et chaînes, et d’éviter de nombreuses crises de nerfs.

Enfin, on peut évoquer aussi le point de vue du public : les chaînes de télévision continuent de viser, encore et toujours, un « grand public » aux contours imprécis. D’une part, les chaînes dites thématiques se multiplient (et parmi elles, celles qui diffusent pour l’essentiel des documentaires) et s’efforcent de conquérir de nouveaux publics dans un paysage audiovisuel où le nombre de diffuseurs a littéralement explosé ; d’autre part, les grandes chaînes historiques voient leurs propres parts d’audience décliner par un effet mathématique et tentent de les remplumer en s’adressant elles aussi à un public aussi large que possible. Autrement dit, il n’existe pas réellement de « spectateur-type ». Le « grand public » susceptible de passer une soirée devant un documentaire historique, par exemple, compte aussi bien des spectateurs qui allument par hasard leur télévision et suivent d’un œil distrait le programme sans avoir la moindre connaissance préalable sur les faits qui lui sont présentés, que des passionnés connaissant en profondeur l’époque évoquée, et qui seront donc particulièrement vigilants et critiques face à un documentaire à la tonalité simpliste. De notre point de vue, le nivellement par le bas demandé par certains télédiffuseurs qui jugent que leurs spectateurs regardent les documentaires « tout en faisant la cuisine » (cette expression est celle d’une personne chargée des versions multilingues d’une grande chaîne publique) n’a donc pas lieu d’être.

Partir du principe que les téléspectateurs regardent les documentaires d’un œil distrait et n’ont qu’un temps de cerveau disponible limité, déclarer aux traducteurs qu’il ne faut pas trop se creuser la tête parce que « ce n’est jamais que de la télé », tout cela est insultant à la fois pour le travail des traducteurs et pour le public. Après tout, lorsqu’une chaîne achète une série de documentaires consacrée à un sujet scientifique ou historique pointu, on peut espérer qu’elle en visionne au moins quelques épisodes et qu’elle a donc conscience d’acquérir des programmes exigeants. La meilleure volonté du monde ne permet pas de transformer un documentaire sur les philosophes antiques en talk-show.

Ou alors, il ne faut plus acheter que de la télé-réalité…

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