Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

ImpÉcr #10
(et vives inquiétudes sur le budget « dialogues » des séries américaines)

Or donc, la saison 4 de Damages est sortie en DVD il n’y a pas longtemps et votre blogueuse dévouée l’a regardée, affalée sur son canapé d’angle une tisane pomme-cannelle à la main (parce qu’il ne faisait vraiment pas chaud, en cette fin de mois de mai). Elle était correctement ficelée (la saison 4, pas votre blogueuse dévouée) et conforme à mes attentes, en somme : un bon divertissement pour occuper mes soirées longuettes.

Dans ladite saison de ladite série (qui, en schématisant, raconte les péripéties de deux avocates à peu près aussi machiavéliques l’une que l’autre mais pas antipathiques, Patti Hewes et Ellen Parsons), on suit deux affaires judiciaires différentes qui, hasard ou coïncidence, sont toutes les deux en rapport avec l’étranger. Et ça, ça nous fait déjà quelques ImpÉcr i.e. quelques sous-titres qui parlent de traduction (mais pas que, soyez patients).

D’un côté, il y a une sombre histoire de mercenaires en Afghanistan, avec un « fixeur » du cru qui explique à Ellen Parsons son rôle sur place…

De l’autre, en intrigue secondaire, il y a un certain Coupet, un Français poursuivi pour une histoire à peu près aussi sombre d’essais cliniques menés n’importe comment. Français dont l’avocat déclare…


Ce à quoi Patti Hewes répond…

(Retenez bien cette réponse, car la suite de ce billet démontre qu’elle est parfaitement exacte.)

Voilà pour les ImpÉcr, et j’allais tranquillement refermer ce billet (après avoir tout de même brièvement envisagé une diatribe sur le droit à la traduction et à l’interprétation dans les procédures judiciaires, et puis finalement non), quand un truc m’a fait dresser l’oreille à l’épisode 7.

Lors d’un entretien un peu mouvementé, Patti Hewes réussit à faire perdre son sang-froid à ce fameux Coupet, qui l’insulte avec un naturel confondant en s’exclamant, en français dans la VO :

« Chienne de manipulation ! »

Ouais. Carrément.

Comme il n’articule pas des masses (et qu’il n’est peut-être pas vraiment-vraiment français, en réalité, le gars qui joue ce rôle, mais ce n’est que mon humble avis), on est content, en fait, quand son interlocutrice déclare quelques secondes plus tard :

He called me a manipulative bitch.

Parce que c’est tout de même plus clair en anglais. Voyez et écoutez plutôt.


Là, je m’interroge et même, je te le dis tout de go, je suis inquiète, lecteur atterré de ce blog. Quel est précisément le budget d’une toute petite série hyper-confidentielle et sans stars au casting comme Damages ?* Quels sont les moyens mis à la disposition des scénaristes ? Les dialoguistes sont-ils payés ?

On est semble-t-il dans l’indigence la plus complète puisqu’il était manifestement impossible de faire vérifier cette réplique. Je veux dire, de la faire vérifier par quelqu’un d’autre que la cousine du voisin de la grand-mère de l’assistant du scénariste (celle qui a passé deux mois au pair en France en 1996, toujours la même). Le budget d’écriture de Damages ne permet en effet pas de débloquer, allez, soyons grand prince, 50 dollars pour faire valider une phrase (hypothétique forfait minimum de l’hypothétique traducteur free-lance qui aurait pu sauver cette scène si on avait pensé à faire appel à lui).

Et plus inquiétant encore, les scénaristes de Damages semblent travailler sans connexion Internet et donc sans accès à Google. Enfin je suppose, hein. Parce que si j’étais à leur place, aux dialoguistes de Damages qui font des effets de français, ça me ferait mal de penser que même Google fait mieux quand on lui demande de traduire « manipulative bitch ». Si si, je vous jure. Et pour que j’en arrive à écrire ça, lecteur qui n’en crois pas tes yeux de ce blog, c’est qu’on est tombé bien bas.


La version Google n’est pas un modèle dans le genre idiomatique (en tout cas, moi je ne l’emploie pas au quotidien, vous je ne sais pas), mais au moins, pour une fois, elle veut dire quelque chose, ce qui n’est pas le cas de la version Damages. Boooouuuhhh !

Alors bon, certes, tout le monde s’en fout. Assez littéralement, je veux dire : la quasi-totalité de la planète ne tiquera pas sur ce passage. Et les Français le verront majoritairement en version doublée. Comme d’habitude, vous me direz. Mais c’est une raison pour faire n’importe quoi, ça, hmmm ?

Tiens, justement, la version doublée. Elle donne quoi, la version doublée ? Elle contourne le problème, tiens, et supprime du même coup de gomme le caractère « bilingue » (hem) de la scène et cette formule bancale pas du tout française. En même temps, reconnaissons qu’il n’y avait que ça à faire. Joli camouflage de misère, beau rattrapage de sauce, excellent sauvetage de meubles.


* Cette question pas du tout rhétorique trouve sa réponse assez facilement, en fait : 2 millions de dollars par épisode.

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