Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Petites mutations du français courant, épisode 2

La rubrique « blogueur invité » de votre blog chéri est décidément en pleine expansion : la preuve, j’ai reçu aujourd’hui ce mail alléchant et parfaitement ciblé. Avouez que ça vous tente, des articles sur l’éclairage LED pour changer des râleries sur le sous-titrage et des chroniques sur l’évolution de la typographie en Allemagne, hmm ?

(Perso, j’en pince pour le marché des LED blanches.)

Brrrref. Après la disparition du futur (perspective glaçante s’il en est) la semaine dernière, voici un deuxième volet (au titre non moins grave) de ce panorama des mutations du français courant par Amenel. Vous noterez que la catch-line de La mutante 2 est parfaitement en adéquation avec le sujet, j’en suis assez fière (y a pas de quoi pourtant ? OK.) On ne le dira jamais assez : re-merci, Amenel !

Phénomène 2 : la transformation des verbes par désamour des prépositions

En grammaire française, je distingue (non, je n’ai pas de problème d’égo, merci) trois types de verbes non pronominaux : les verbes intransitifs, les verbes transitifs directs et les verbes transitifs indirects. Comme exemples, on a respectivement « mourir », « visiter » et « nuire ». En réalité, la catégorisation est plus complexe que cela mais je ne suis ni un littéraire, ni un linguiste de formation, ni un grammairien; j’opte donc pour la simplification. [J’utilise « catégorisation » parce que, en informatique théorique, il y a une différence entre « catégorisation » et « classification »: dans le premier cas, l’objet rangé peut appartenir à plusieurs ensembles (exemple typique, les tags d’un blog : un post a généralement plusieurs tags) ; dans le deuxième cas, l’objet rangé appartient à un maximum de 1 ensemble (exemple parlant pour tous : un élève n’appartient qu’à une classe, lorsqu’il est scolarisé…)][J’exclus les verbes pronominaux parce qu’ils ont la fâcheuse habitude de me donner des maux de tête.]

Certains verbes, frappés d’un trouble de la personnalité multiple, sont dans deux catégories à la fois, voire, à l’instar de « parler », dans les trois catégories. En fait, et cela dépend du sens attaché au verbe considéré, c’est le cas de beaucoup de verbes. Par exemple, « donner quelque chose à quelqu’un » prend parfois la forme « donner à quelqu’un quelque chose », devenant ainsi un transitif direct indirect maltraité qui se présente sous un air de transitif indirect direct. On a aussi « Ça fait quelques semaines que son bébé parle. », « Elle parle quatre langues. », « Je parle à un ami. » et « C’est bien que tu aies obéi. »

Pour les verbes transitifs directs, la règle est que l’objet DOIT suivre le verbe et SANS préposition. « Je visite une maison. » mais pas « Je visite. » et pas « Je visite dans/à/pour/par/de/sur/etc. une maison. »

Dans le cas des verbes transitifs indirects, un objet DOIT suivre le verbe et DOIT être précédé d’une préposition.

L’un des artifices (à défaut d’un meilleur terme) que la langue française a inventés est… la forme pronominale. Oui, la même qui me file la migraine quand il faut faire les accords du participe passé. On aura donc « La maison en vente se visite aujourd’hui. » (notez la forme pronominale renégate, à la Ned Kelly) ou « Il s’est tué. »

Artifice moins efficace parce qu’il ne marche pas toujours, l’utilisation d’un semi-auxiliaire : le maquereau « Je visite. » s’achète une conduite en devenant « Je fais visiter. » Notez que je ne cautionne pas. Elle est bonne, non ? OK, je vous la fais plus explicite: je ne cautionne pas ce comportement. Vous choisirez lequel. Si vous êtes attentifs, vous savez que j’essaie de noyer le poisson (non, pas le maquereau) mais je ne serais pas surpris qu’il y ait meilleur exemple que « Je fais visiter. » Pour rappel, je ne suis pas linguiste ; j’aime juste les langues et je me pose facilement beaucoup de questions. Et puis, je ne fais que traduire ou relire des textes.

Vous vous demandez où est ce fameux désamour et quel est mon problème ? Suivez le guide. Mon problème est qu’un verbe, dans un sens spécifique, a une utilisation normée et cela contribue à ce qu’on se comprenne mutuellement. Les langues sont faites de règles, de conventions et, malheureusement pour les nouveaux apprenants de toute langue, d’usages (et, malheureusement pour les nouveaux apprenants du français, d’un nombre renversant d’exceptions, d’exceptions à l’exception, de contre-exceptions, de multiexceptions, d’antiexceptions, de… oui, bon, d’accord, j’arrête). Et si je suis bien conscient que certains changements de catégorie sont justifiés, parfois grammaticalement (comme avec nuire – « fumer nuit » – ou mourir – « mourir de la peste »), parfois par le fait d’expressions consacrées (par exemple, « emboîter le pas à quelqu’un ») ou encore par l’usage (« un Mac, ça ne plante pas »), je pense que ce n’est pas le cas de tous les verbes.

Florilège d’instances relevées sur trois jours:
Jean-François Copé, invité sur Radio Classique/Public Sénat dans En route vers la présidentielle à 8h15 le 03/05/2012 : « même Alain Juppé avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger, trouvait que c’était très intéressant ». J’aurais alors pensé « pauvre illettré ! » que ça ne m’étonnerait pas. J’avoue que la transformation de « échanger », dans le sens « discuter/communiquer avec », en verbe intransitif me file des boutons. Elle est cependant très courante dans le monde professionnel, ce que j’ai découvert avec grand déplaisir en août 2010. On échange des fluides corporels, on échange des idées, on échange des bons plans, on échange une ou des choses mais on n’échange pas tout court. J’espère bien que ça ne passera pas dans la langue formalisée. Vous vous voyez dire « Je communique. » et vous arrêter à ça ? Moi non. Mais je ne suis pas un coach en développement personnel.

« De nombreux entraîneurs déconseillent les joueuses quand il y a des enjeux à cause du risque de blessure ou de passer à côté d’un panier facile en match. » (Source.) Raaaaalala, et ça se dit journaliste. J’espère que ma future femme ne dira jamais « Mon mari me déconseille. » sinon, je n’aurai plus qu’à suicider. Ben oui, quitte à virer les prépositions, autant se débarrasser des formes pronominales ; la langue française en sera au moins de 50% plus facile à apprendre et à écrire.

Vous croyiez que le jeu se jouait seulement entre transitifs ? Que nenni!

« La société AMIS a été fondée en 1988 et à ce jour, elle continue d’évoluer son savoir-faire dans le domaine de l’assurance santé. » (Source.) Encore heureux ! Je vous ai choisis comme mutuelle.

(Là, votre blogueuse dévouée se tape l’incruste deux secondes pour vous conseiller vraiment vraiment d’aller jeter un coup d’oeil audit site : des heures de rigolades vous attendent, tout est du même acabit.)

Bref, ce qui est petit est mignon et, si je ne me trompe pas, nos prépositions sont monosyllabiques/bisyllabiques et ont peu de lettres. Je vote pour qu’on leur laisse leur place au lieu de les stigmatiser comme si elles étaient… des immigrés !

(À suivre…)

Épisode 1 : la disparition du futur

Épisode 3 : l’usage à tort et à travers du sens figuré

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