Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

HFT
(Homer’s Fucking Translation)

Elle était entêtante à souhait, je l’ai eue dans la tête pendant des jours et des jours. Un truc de dingue, je n’arrivais plus à m’en débarrasser.


Pourquoi ? Je n’en sais rien. 20 ans ou pas loin que ça ne m’était pas arrivé, une obsession musico-chansonnière pareille. Je la trouvais peut-être tout bêtement réconfortante, cette chanson d’Hubert-Félix Thiéfaine, avec ses couplets lointains et surréalistes qui se terminaient par des « je t’aime » et ses intonations douces et chaudes, tellement répétitives qu’elles finissaient par en être rassurantes, pour moi qui me languissais de The Man et qui n’en menais pas large à l’idée de sauter dans ma nouvelle vie.

Bref, je l’ai écoutée et réécoutée je ne sais combien de fois à 8 minutes 29 du début de cette émission de radio que j’avais podcastée par hasard. Puis je l’ai chantonnée (faux), fredonnée, in petto et à voix haute, y compris dans la rue, y compris, oui, même, à Luxembourg (chanter « je t’aime et je t’attends » dans la rue est toujours une expérience intéressante, au vu de la tête des autres piétons). Ça commençait vraiment à m’agacer, pour ne rien vous cacher (on ne se cache rien, hein ?).

Et puis vers la 6 485e écoute, la libération est arrivée parce que j’ai enfin fait gaffe à cette phrase (à 1’37 dans la vidéo) :

« Mais toi tu cherches ailleurs les spasmes élémentaires
Qui traduisent nos pensées comme on traduit Homère
Et tu m’apprends les vers d’Anna Akhmatova
Pendant que je te joue Cage à l’harmonica »

Bon, me suis-je dit, c’est bien joli de se payer un texte chiadé et ultra-référencé, mais en fait, il veut dire quoi, ce texte ?

Ah, je vous vois venir : ne me dites pas que ce n’est pas la peine de se poser la question, hein. Pas à moi, non môssieur, on ne me la fait pas. On ne parle pas impunément de traduction, na d’abord.

Homère, c’est un lointain souvenir pour votre blogueuse dévouée. L’étude de L’Odyssée, en 6e ou en 5e (je me souviens de la prof de français, mais pas de l’année), quelques exercices d’écriture rigolos où il fallait composer des alexandrins comme dans la traduction étudiée (qui devait être celle de Victor Bérard), Télémaque (qui était aussi le titre du manuel d’histoire cette année-là), Pénélope, Ménélas, Calypso, les cours de grec ancien en 4e-3e, tout ça tout ça. Lointain, quoi. Alors pour être tout à fait honnête, je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait dire, là, HFT.

Mais je n’ai pas baissé les bras, lecteur qui je le sais comptes sur moi pour élucider les plus épais mystères de la chanson française traductophile de ce blog. Au contraire, j’ai potassé étudié à fond lu attentivement parcouru survolé trouvé des tas de textes fort érudits parlant de la traduction d’Homère. Un qui m’a laissée sur ma faim, par ici. Un autre, par là, qui commençait de façon engageante :

Homère est une plaie pour les traducteurs, ainsi que pour les lecteurs de traductions. Toutes ces phrases tournées d’une manière qui ne peut pas se rendre en français, tous ces mots étranges composés d’autres mots, ont de quoi torturer tous ceux qui voudraient écrire un texte en vrai français, sans éliminer toute la poésie de l’original. Souvent obnubilés par le grec original, les traducteurs ont voulu faire très près du texte, et en ont oublié leur langue maternelle. Mais le pauvre lecteur peut se sentir écoeuré dans cette langue qui n’est pas vraiment la sienne, et qui est généralement très éloignée de la grâce de l’original.

Ah, c’est ça ? Les spasmes élémentaires ne traduiraient donc pas très naturellement nos pensées ? Ils donneraient un sentiment d’écoeurement, qui plus est ? Est-ce de la difficulté de « traduire » nos pensées que nous parle HFT ? Peut-être. Ou pas.

Hmm. J’étais toujours perplexe.

Je suis aussi tombée sur cet écrit de Victor Hugo tiré de Littérature et philosophie mêlées, un recueil de textes variés publié en 1834.

Donc traduire Homère, ce n’est même pas la peine, en somme. Genre même Victor Hugo, il te le dit. Monstrueux, chimérique, l’écueil de tous les traducteurs, la montagne impossible à soulever.

Oui, mais et la chanson ? Cette femme, ce « toi », qui cherche les spasmes élémentaires ? Elle cherche, elle cherche, mais sa quête n’est-elle pas vaine, s’ils traduisent les pensées aussi mal qu’on traduit Homère ? Ne court-elle pas après une chimère ? Est-elle plutôt pygmée ou plutôt copiste impuissante, chez Hugo, hmm ? HFT n’est-il pas en train de se foutre un peu de sa gueule, d’ailleurs ? Et de la nôtre au passage ?

Hmm ?

Groumph.

En tout cas, cette obsession musico-chansonnière a fini par me faire acheter l’album. Bien joué, HFT. Pour l’analyse de texte, par contre, je bloque. Et vous, z’en dites quoi ?

Faites-vous plaisir, hein. Je crois que les possibilités d’interprétation sont… disons, ouvertes.

(Le premier qui me dit qu’il est en fait question de la traduction d’Homer Simpson sort immédiatement, je vous préviens. Nanmais pinaise.)

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