Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Jouons avec Philip K. Dick

Lecteur régulier ou pas de ce blog, tu n’as pas idée à quel point ça me fait plaisir quand on me contacte pour un billet invité sur Les piles. Cette fois, sachant que j’ai différents chats à fouetter ces temps-ci, c’est Sophie Dinh, alias Bahan, qui m’a gentiment proposé il y a quelques jours de venir parler ici d’un extrait curieux croisé dans une lecture. Je vous laisse savourer. Un grand merci pour cette découverte, Sophie !

Je suis tombée un peu par hasard sur « Le guérisseur de cathédrales » de Philip K. Dick, traduit de l’américain par Marcel Thaon* et publié pour la première fois en 1969. Et à la cinquième page, je suis arrêtée net par le passage suivant, qui semble avoir été écrit tout spécialement pour Les piles intermédiaires. Le contexte est celui d’un livre de SF de l’époque, qui me rappelle vaguement « 1984 », avec une histoire qui démarre dans un futur triste à pleurer et un héros qui ne nous est pas encore sympathique mais qu’on plaint déjà.

C’est pourquoi il jouait ; tout cela avait préparé les conditions du Jeu.

Il pressa le bouton rouge et décrocha le téléphone. Il attendit un moment, pendant que la ligne crachotante était occupée par la lente machine-relai.
« Scrouiiic », fit le téléphone. Son écran déployait une série de couleurs et de formes abstruses, sortes d’équivalents visuels de la diaphonie électronique.

Il composa le numéro de mémoire. Douze chiffres, dont le premier – le trois – le reliait à Moscou.

« Ici le bureau du vice-commissaire Saxton Gordon », dit-il à l’employé du central russe dont le visage le fixait sur l’écran miniature. Celui-ci lui répondit : « Encore des jeux, je suppose. »

Joe déclara : « Un bipède humanoïde ne peut maintenir l’équilibre de son métabolisme en n’absorbant que de la farine de plancton. »

Après lui avoir jeté un regard aussi désapprobateur que puritain, l’employé le relia à Gauk, dont le visage maigre et maussade de petit fonctionnaire soviétique apparut bientôt. La morosité fit aussitôt place à l’intérêt. « A preslávni vityaz », entonna Gauk. « Dostoini konovód tolpi byezmozgloi, prestóopnaya… »

« Ne faites pas de discours », interrompit Joe, impatient. Il se sentait hargneux, à son humeur matinale habituelle.

« Prostitye », s’excusa Gauk.

« Vous avez un titre pour moi ? », lui demanda Joe, le stylo en attente.

« Le traducteur électronique de Tokyo a été occupé toute la matinée », répondit Gauk. « Je suis donc passé par le petit qui se trouve à Kobe. D’une certaine manière, il est plus – comment dirais-je ? – cocasse que Tokyo. » Il fit une pause, et consulta un bout de papier. Comme celui de Joe, son bureau consistait en une cellule, à peine meublée d’une table, d’un téléphone, d’une chaise en plastique à dossier droit et d’un bloc-note.

« Prêt ? »

« Prêt. » Joe fit une marque au hasard avec son stylo.

Gauk s’éclaircit la voix et lut son papier, un sourire tendu sur le visage ; c’était une expression doucereuse, comme s’il était sûr de son coup. « Celui-ci vient de ta langue », expliqua-t-il en respectant ainsi une des règles qu’ils avaient élaborées ensemble, l’armée éparpillée des occupants de petites cellules, de petites fonctions, ceux qui n’avaient rien à faire, ni tâche, ni souci, ni problème à résoudre. Rien que le terrible vide de leur société collective, auquel chacun s’opposait à sa façon, et qu’ils exorcisaient tous ensemble au moyen du Jeu. « C’est un titre de livre », continua Gauk. « Je ne te donnerai pas d’autre indice. »

« Est-il célèbre ? » demanda Joe.

Gauk ignora la question et lut : « Pourris le liquide stomacal merveilleux ! »

« Monacal ? » demanda Joe.

« Non. Stomacal. »

« Pourris », réfléchit tout haut Joe. « Gâte, liquide stomacal… Acide ? » Il gratta ses associations sur le papier, mais se sentait dans une impasse. « Et c’est le cerveau électronique de Kobe qui vous a donné cette traduction ? Bile », décida-t-il soudain. « Gâte – Bile, le merveilleux, fantastique, extraordinaire, magnifique. » Il écrivit le mot rapidement. « Gâte, ça doit être lié, Gatbi le… » Il l’avait presque. « Gatsby le magnifique, de F. Scott Fitzgerald. » Il jeta son stylo sur la table en signe de triomphe.

« Dix points pour toi », dit Gauk. Il calcula le total. « Ça te met ex aequo avec Hirshmeyer de Berlin, juste devant Smith de New York. Tu veux en essayer un autre ? »

Joe répondit : « J’en ai un ». Il sortit de sa poche une feuille pliée en quatre, l’étala sur la table et lut : « La structure des nerfs du tout-puissant féminin. » Il regardait Gauk avec la chaude certitude interne d’en avoir trouvé un bon, grâce au plus grand cerveau traducteur de Tokyo-centre.
« Un phononyme », dit Gauk sans effort. « Choline. Colline. La Colline de l’adieu. Dix points pour moi. » Il prit note de son score.

Furieux, Joe lança : « Le cochon y graine la donation épuisée. »

« Encore un autre de ‘La bête fabuleuse était la dynastie approbatrice’ », dit Gauk avec un sourire béat. « Pour qui sonne le glas. »

« La dynastie approbatrice ? » répéta Joe sans comprendre.

« Ernest Hemingway. »

« Je laisse tomber », fit Joe. Il était épuisé ; comme toujours, Gauk avait une large avance sur lui dans leur jeu mutuel de retraduire les traductions des ordinateurs dans leur langue originelle.

« Tu veux essayer encore une fois ? » demanda Gauk d’une voie de soie, le visage impassible.

« Encore un », décida Joe.

« Dix amoureux certains d’avaler un canard femelle. »

« Mon Dieu », dit Joe, écrasé. Son esprit était vide, complètement vide. « Dix amoureux. C’est peut-être des amants. Dix amants. Diamants ? C’est probablement ça, mais que veut dire ‘avaler un canard’ ? » Il réfléchit rapidement. « Manger. Dévorer. Engloutir ? » Le mystère s’épaississait. « Le canard femelle doit être une cane. » Il médita en silence encore quelques instants, à la manière yogi. « Non », finit-il par déclarer. Je n’y arrive pas. J’abandonne. »

« Déjà ? » demanda Gauk, le sourcil relevé.

« Ma foi, pas besoin de rester là toute la journée à se creuser la cervelle. »

« Canapé », l’amorça Gauk.

Joe eut un grognement.

« Tu râles ? » fit Gauk. « Parce que c’en est un que tu aurais dû trouver ? Es-tu fatigué Fernwright ? Ça t’épuise de rester là dans ton trou à rats à ne rien faire heure après heure, comme nous tous. Tu préfères attendre seul dans le silence plutôt que de nous parler ? Tu ne veux plus essayer ? Gauk avait l’air terriblement bouleversé ; son visage s’était assombri.

« C’est parce que celui-là était tellement facile », répondit Joe d’un air piteux. Mais il se rendait bien compte que son collègue de Moscou n’était pas convaincu. Il reprit alors : « Eh bien oui, je suis déprimé, je ne peux plus tenir. Est-ce que vous me comprenez ? Vous devez me comprendre. » Il attendit. Le temps anonyme s’écoulait entre eux deux qui restaient silencieux. « Je raccroche », dit Joe qui commença à poser le récepteur.

Incroyable, pensé-je en lisant cet extrait. Il y a 43 ans, un type a imaginé qu’on pourrait s’amuser à essayer de retrouver le texte original d’une traduction automatique ! Et même, que ce serait Le divertissement universel. C’est rigolo, non ?

Alors, comme je suis atteinte de transparentite aiguë, attisée en outre par ce thème tellement d’actualité malgré son grand âge, j’ai cherché la version originale du livre, en me disant qu’à la place de Marcel Thaon, j’aurais pas mal galéré sur ce passage. Je vous livre donc le texte source :

Thus he played; this had created, for him, The Game.

Pressing the red button he lifted the receiver and waited while the creaking, slow relay machinery fed his phone an outside line.

« Squeeg, » the phone said. Its screen displayed nonobjective colors and segments. Electronic crosstalk made blurrily visible.

From memory he dialed. Twelve numbers, starting with the three which connected him with Moscow.

« Vice-Commissioner Saxton Gordon’s staff calling, » he said to the Russian switchboard officer whose face glowered at him from the miniature screen. « More games, I suppose, » the operator said.

Joe said, « A humanoid biped cannot maintain metabolic processes by means of plankton flour merely. »

After a glare of puritanical disapproval, the officer connected him with Gauk. The lean, bored face of the minor Soviet official confronted him. Boredom at once gave way to interest. « A preslávni vityaz, » Gauk intoned. « Dostoini konovód tolpi byezmozgloi, prestóopnaya–« 

« Don’t make a speech, » Joe interrupted, feeling impatient. As well as surly.
This was his customary morning mood.

« Prostitye, » Gauk apologized.

« Do you have a title for me? » Joe asked; he held his pen ready.

« The Tokyo translating computer has been tied up all morning, » Gauk answered. « So I put it through the smaller one at Kobe. In some respects Kobe is more–how shall I put it?–quaint than Tokyo. » He paused, consulting a slip of paper; his office, like Joe’s, consisted of a cubicle, containing only a desk, a phone, a straight-backed chair made of plastic and a note pad. « Ready? »

« Ready. » Joe made a random scratch-mark with his pen. Gauk cleared his throat and read from his slip of paper, a taut grin on his face; it was a sleek expression, as if he were certain of himself on this one. « This originated in your language, » Gauk explained, honoring one of the rules which all of them together had made up, the bunch of them scattered here and there across the map of Earth, in little offices, in puny positions, with nothing to do, no tasks or sorrows or difficult problems. Nothing but the harsh vacuity of their collective society, which each in his own way objected to, which all of them, in collaboration, circumvented by means of The Game. « Book title, » Gauk continued. « That’s the only clue I’ll give you. »

« Is it well known? » Joe asked.

Ignoring his question, Gauk read from the slip of paper.

‘The Lattice-work Gun-stinging Insect.’

« Gun-slinging? » Joe asked.

« No. Gun-stinging. »

« ‘Lattice-work,' » Joe said, pondering. « Network. ‘Stinging Insect.’ Wasp? »
He scratched with his pen, stumped. « And you got this from the translation computer at Kobe? Bee, » he decided.  » ‘Gun,’ so Gun-bee. Heater-bee. Laserbee.

Rod-bee. _Gat_. » He swiftly wrote that down. « Gat-wasp, gat-bee. Gatsby.
‘Lattice-work.’ That would be a grating. Grate. » He had it now. « _The Great Gatsby_, by F. Scott Fitzgerald. » He tossed down his pen in triumph.
« Ten points for you, » Gauk said. He made a tally. « That puts you even with Hirshmeyer in Berlin and slightly ahead of Smith in New York. You want to try another? »

Joe said, « I have one. » From his pocket he got out a folded sheet; spreading it out on his desk he read from it,  » ‘The Male Offspring in Addition Gets Out of Bed.’  » He eyed Gauk then, feeling the warmth of knowledge that he had gotten a good one–this, from the larger language-translating computer in downtown Tokyo.

« A phononym, » Gauk said effortlessly. « Son, sun. _The Sun Also Rises_.
Ten points for me. » He made a note of that.

Angrily, Joe said, « Those for Which the Male Homosexual Exacts Transit Tax. »
« Another by Serious Constricting-path, » Gauk said, with a wide smile.
« _For Whom the Bell Tolls_. »

« ‘Serious Constricting-path’? » Joe echoed wonderingly.

« Ernest Hemingway. »

« I give up, » Joe said. He felt weary; Gauk, as usual, was far ahead of him in their mutual game of retranslating computer translations back into the original tongue.

« Want to try another? » Gauk asked silkily, his face bland.

« One more, » Joe decided.

« Quickly Shattered at the Quarreling Posterior. »

« Jesus, » Joe said, with deep and timid bewilderment. It rang no bell, no bell at all.  » ‘Quickly shattered.’ Broken, maybe. Broke, break. _Quick_–that would be fast. Breakfast. But ‘Quarreling Posterior’? » He cogitated quickly, in the Roman sense. « Fighting. Arguing. Spat. » In his mind no solution appeared. « 

‘Posterior.’ Rear end. Ass. Butt. » For a time he meditated in silence, in the Yoga fashion. « No, » he said finally. « I can’t make it out. I give up. »

« So soon? » Gauk inquired, raising an eyebrow.

« Well, there’s no use sitting here the rest of the day working that one over. »

« Fanny, » Gauk said.

Joe groaned.

« You groan? » Gauk said. « At one you missed that you should have got? Are you tired, Fernwright? Does it wear you out to sit there in your cubbyhole, doing nothing hour after hour, like the rest of us? You’d rather sit alone in silence and not talk to us? Not try anymore? » Gauk sounded seriously upset; his face had become dark.

« It’s just that it was an easy one, » Joe said lamely. But he could see that his colleague in Moscow was not convinced. « Okay, » he continued. « I’m depressed. I can’t stand this much longer. Do you know what I mean? You do know. » He waited. A faceless moment poured past in which neither of them spoke. « I’m ringing off, » Joe said, and began to hang up.

Evidemment, j’ai comparé les deux versions, phrase par phrase, et surtout, surtout, les titres du Jeu.

Et j’ai trouvé intéressant que pour le premier livre, « Gatsby le magnifique », le traducteur ait conservé le titre, alors que pour le second, « The Sun Also Rises » en anglais et « La colline de l’adieu » en français, il a un peu transformé les choses : « La colline de l’adieu » est le titre d’un film de Henry King, adapté du roman « L’adieu aux armes » de… Ernest Hemingway, ça va, on retombe sur nos pieds, puisqu’il y a deux titres d’Hemingway en anglais… Mais c’est un peu tiré par les cheveux à mon avis, d’autant qu’on aurait sans doute pu trouver quelque chose avec « Le soleil se lève aussi ».

Et « Diamants sur canapé » est bien la VF du film « Breakfast at Tiffany’s ». (Je ne vous dis pas le mal que j’ai eu à trouver ça, malgré les indices, n’étant pas du tout aussi cinéphile que votre blogueuse dévouée…**)

Pour en revenir au thème de ces extraits, je conclurai que comme souvent en SF, on s’aperçoit que le monde a pris une direction qui s’éloigne assez de ce que le roman anticipait (à moins que nous ayons bifurqué vers un univers parallèle). Philippe K. Dick imaginait que les traducteurs automatiques se contenteraient de faire des rébus… la réalité est très différente, et je ne crois pas d’ailleurs qu’un tel modèle ait jamais pu être envisagé. Cela dit, il est exact qu’on s’amuse beaucoup avec les traductions automatiques, et qu’il ne se passe pas de semaine sans qu’on voie passer un billet de blog, un tweet, une photo, un e-mail (voire les quatre à la fois) sur ce sujet.

Merci Les piles de m’avoir permis de partager ce texte que j’ai trouvé savoureux !

*Sophie me donne cette précision supplémentaire : Marcel Thaon a préfacé l’édition Pocket française de 1980, qui constitue la seconde traduction du livre. La première avait été publiée sous le titre « Manque de pot ».

** votre blogueuse dévouée rougit, se racle la gorge, et se dit qu’elle n’aurait peut-être pas fait le lien avec Breakfast at Tiffany’s là comme ça au pied levé en lisant la VO (‘l a l’air bon, quand même, ce Marcel Thaon). Du reste, la nouvelle est publiée en France sous le titre Petit-déjeuner chez Tiffany, c’est l’adaptation cinématographique de Blake Edwards qui porte ce titre aussi moelleux que brillant.

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