Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

On fait quoi ?

Copine A. est une fille que j’ai connue au lycée, il y a une bonne grosse quinzaine d’années. On n’a pas énormément gardé le contact, mais on s’écrit ou on se voit tout de même de temps en temps et comme elle travaille dans l’audiovisuel – plus précisément dans la réalisation de documentaires – ça nous fait des sujets de conversation.

Ce qui devait arriver est arrivé il y a quelques jours : Copine A. m’a écrit un mail un peu désespéré pour me dire qu’elle cherchait « une bonne âme » qui accepterait de sous-titrer un de ses films en anglais pour pas trop cher en vue d’une présentation dans un festival à l’étranger (parce que « comme tu dois t’en douter, on n’a pas vraiment de budget pour ça », vu qu' »il n’a jamais vraiment été question de le sous-titrer en anglais jusque-là »). Et comme elle ne savait pas trop comment s’y prendre, elle voulait aussi savoir un peu comment ça se passait.

J’ai respiré un grand coup, refoulé la réaction épidermique que je sentais monter, et j’ai réfléchi, bien embêtée.

C’est facile d’envoyer bouler de faire de la pédagogie auprès d’une petite boîte de prod, d’un festival obscur ou d’un réalisateur débutant qu’on ne connaît pas. On explique doctement qu’il faut penser en amont au budget traduction, se renseigner sur ce que ça coûte et comment ça se passe, tenir compte du fait qu’il va falloir payer un auteur et vraisemblablement un labo pour la partie technique. On décrit les ravages apocalyptiques des sous-titrages faits par des amateurs ou des étudiants en LEA rémunérés au lance-pierre (voire pas du tout) qui atterrissent dans les festivals, on donne une idée des tarifs professionnels et on joint au message la brochure de l’Ataa qui montre bien comment, idéalement, pourrait et devrait se passer un sous-titrage.

On leur dit tout ça, et d’une certaine façon, on leur dit : « Maintenant, démerdez-vous pour trouver un budget. » Puis on les lâche dans la nature en sachant bien que pour cette fois, c’est vraisemblablement cuit et qu’il vont demander au neveu un peu désœuvré de la voisine de leur meilleur pote de traduire ça à l’œil (il a fait un séjour linguistique de deux semaines en Écosse en 2006, quand même), puis faire poser ça n’importe comment sur Final Cut pour un résultat douteux et peu lisible. Mais on se dit que peut-être, pour leur prochain projet, ils éviteront de se retrouver dans la panade et réfléchiront effectivement un peu en amont à l’éventualité de financer la traduction de leur oeuvre.

On espère beaucoup, dans ce métier. On a une foi incommensurable en l’humanité, dirais-je même.

Bon, mais quand c’est Copine A., c’est autre chose.

Je peux et je dois quand même faire de la pédagogie, expliquer, et tout et tout, mais le relâchage dans la nature peut difficilement se faire aussi sèchement. C’est Copine A., quoi, on sera amenées à se revoir et ce ne serait pas très sympa de laisser sa requête sans réponse.

Mais à part enrober un peu plus les explications et surtout les mises en garde pour qu’elles paraissent moins cassantes, à part ajouter quelques smileys bienveillants dans le texte, à part mettre de côté mon ton naturellement donneur de leçon pour ne pas avoir l’air condescendante sous prétexte que Copine A. n’a jamais fait faire de sous-titrage et n’a visiblement aucune idée de la façon dont il faut procéder, à part lui dire « je comprends que tu n’aies pas de budget, mais il n’y a pas de miracle : pour obtenir un sous-titrage pro en anglais, il faut payer correctement un traducteur pro de langue anglaise », à part lui proposer de visionner son film de 60 minutes pour en estimer à la louche le nombre de sous-titres et lui donner une idée de budget, que faire ?

Pas grand-chose, je le crains.

Et c’est un peu frustrant. On a beau avoir tout plein de principes, militer à l’Ataa contre le travail mal rémunéré et le recours aux étudiants ou aux amateurs sous-payés, refuser les mauvaises conditions de travail pour soi et les trouver choquantes pour les autres, on n’a pas toujours de solution à apporter face à la réalité des petites structures vraiment, vraiment fauchées.

Frustrant, c’est ça.

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