Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Une décennie d’infinie mélancolie

Oui, cela va bientôt faire dix ans que W. G. « Max » Sebald s’est tué en voiture sur une route de l’East Anglia, le 14 décembre 2001. Dix ans – et même un peu plus – qu’il est aussi devenu la paisible mais tenace obsession littéraire de votre blogueuse dévouée.

Le seul aspect positif des anniversaires tristes à pleurer, c’est qu’on les voit venir. Et sans surprise, deux gros bouquins sont sortis récemment sur Max Sebald, deux ouvrages très différents qui se complètent assez bien.

Saturn’s Moons – W. G. Sebald – A Handbook, d’abord, sous la direction de Jo Catling et Richard Hibbitt. Une somme, une bible, une biographie formidable par ceux qui ont connu Sebald, (notamment mais pas que) à l’University of East Anglia. Lourd paquet Amazon dans ma boîte aux lettres, il pèse son poids. Un goût de petite madeleine pour votre blogueuse dévouée – parmi ceux qui ont connu Sebald, il y a quelques noms qui me disent plus que quelque chose : Jo Catling, Clive Scott, tiens oui, je les revois bien dans les couloirs de l’université. Et Gordon Turner, auteur de l’article « At the University: W. G. Sebald in the Classroom », figure-toi qu’il fut mon très sarcastique mais très bon professeur de civi allemande en deuxième année. Et il a eu une bonne idée, Gordon Turner, de recueillir des témoignages d’anciens étudiants de Sebald pour dessiner en creux un portrait de l’écrivain-professeur que fut son ami Max. Je les trouve réconfortants, ces témoignages – très légèrement agaçants aussi, bien sûr, parce que la groupie voudrait toujours être la seule à grouper. Mais réconfortants surtout, parce que les quelques camarades étudiants qui suivaient comme moi les cours de Sebald en micro-comité en ces années 1998-2000 n’avaient pas l’air de comprendre à quel point nous avions devant nous un prof exceptionnel, une personnalité complètement à part, d’une humanité extraordinaire, d’une érudition et d’une intelligence hors du commun.

Deux articles parlent par ailleurs des rapports de Sebald avec ses traducteurs. Michael Hamburger n’est plus là pour témoigner, alors c’est Michael Hulse qui raconte « Englishing Max » – où l’on découvre que Sebald était un relecteur plus qu’attentif de ses traductions vers l’anglais, comme en témoignent les facsimilés des corrections plus ou moins radicales qu’il apportait aux textes de Michael Hulse. Leur collaboration semble s’être terminée sur une note un peu désagréable, le traducteur a le bon goût de ne pas s’étendre sur le sujet. Pas de tout repos, de traduire Sebald (cliquez pour agrandir et frémir).

Anthea Bell dans le chapitre suivant raconte « Translating W. G. Sebald – With and Without the Author » et j’aime les phrases qui ouvrent son article :

One of the attractions of a freelance translator’s life is the sheer variety it offers. When the Preacher in Ecclesiastes said that time and chance happeneth to us all, he meant it in his usual mood of profound pessimism, but some chances are pleasant, and for me it was a happy if also rather alarming one to be asked to translate W. G. Sebald’s Austerlitz.

Anthea Bell a pu traduire Austerlitz en étroite collaboration avec Sebald. La mort brutale de l’écrivain est survenue alors qu’elle travaillait à la version anglaise de Luftkrieg und Literatur (titre anglais : On the Natural History of Destruction, titre français : De la destruction comme élément de l’histoire naturelle) et de trois essais de l’auteur. Elle raconte comment elle a travaillé alors en faisant de son mieux pour « second-guess what Max Sebald himself would have said of a certain passage ». J’aimerais vous y voir, à traduire avec un fantôme encore très présent qui regarde d’un oeil sévère ce que vous écrivez par-dessus votre épaule… Elle conclut ainsi :

Translating Campo Santo was, again, a farewell to a part of my professional life that I had especially appreciated. I would have liked to be able to talk or write to Max himself about it, as I kept doing in my mind; the literary translator is always, as it were, playing a part like an actor, trying his or her hardest to become the author of the original. That, of course, is impossible; in my view no perfect translation can ever be achieved, but we have at least to try to make the pretence convincing, and to walk what I think of as the tightrope of illusion.

Il y a encore de petites pépites, dans ce Saturn’s Moons qui est loin d’être une simple biographie. Quatre poèmes à la mémoire de Max Sebald, des textes « rediscovered » publiés à l’origine dans la presse ou dans des revues spécialisées (on mentionne aussi une étude sur la littérature yiddish dont je garde la référence sous le coude), une esquisse scénaristique pour un film non réalisé et centré sur un personnage inspiré de Wittgenstein, des transcriptions d’entretiens avec l’écrivain, un recensement complet de ses oeuvres et des ouvrages ou thèses qui lui sont consacrés. Et puis une partie un peu aride mais très éclairante si on a le courage de s’y plonger : le détail de ce que contenaient ses bibliothèques, à l’University of East Anglia et chez lui. Sans oublier le détail des collections de la Sebald Sound Archive créée par le même Gordon Turner, « which locates and transcribes audio and video recordings either made by of featuring W. G. Sebald ».

Second ouvrage du moment, Face à Sebald, publié en français par les Editions Inculte (un comble). Je disais plus haut (et tu ne l’as pas oublié, lecteur je le sens passionné et bientôt sebaldomaniaque de ce blog) qu’il complétait bien le bouquin anglais, parce qu’il est nettement plus axé sur l’écriture, le style et les thèmes de l’oeuvre de W. G. Sebald.

J’ai aimé le texte qui rapproche Sebald de Perec (« W ou la mémoire potentielle », Hélène Gaudy), aimé le titre de l’article d’Hadrien Laroche, « Dans le trolley avec W. G. Sebald » (et l’article aussi), aimé le côté très sebaldien de ces chapitres parfois fragments, fragmentés, fragmentaires, aimé retrouver la regrettée Susan Sontag en fin de volume (j’ignore de quand date son article, qui s’ouvre par ces phrases : « La grandeur est-elle encore possible en littérature ? Au vu de l’implacable dévolution de l’ambition littéraire et de l’ascension inexorable du tiède, du facile et de la cruauté absurde, (…) à quoi pourrait bien ressembler une noble entreprise littéraire ? Une des rares réponses réside dans le travail de W. G. Sebald. »*), aimé surtout cet article au titre alambiqué de Johan Faerber : « Après la littérature ou la littérature hors de toute lettre dans l’oeuvre de W. G. Sebald ».

Sebald serait cet écrivain qui écrirait bien après la Littérature.

Ce serait cet écrivain qui arriverait bien après les livres, quand tout a déjà été écrit, quand l’écriture n’est plus nécessaire, au moment inouï et improbable que l’humanité ne pensait jamais connaître : ce moment où la Littérature a tourné depuis longtemps sa dernière page, où elle n’est plus, comme si Sebald écrivait après la mort de la Littérature. Car la Littérature est morte. Elle a fini par succomber, mourir sans bruit : elle a fini par ne plus savoir écrire, par ne plus s’écrire, par ne plus parvenir à écrire, comme si la Littérature pour Sebald était devenue lettre morte. De fait, des Émigrants jusqu’à Austerlitz en passant par Vertiges, l’oeuvre de Sebald se forge depuis ce constat tragique que la Littérature a été détruite, qu’elle répond au paradigme et à la nuit de la destruction infinie.

L’auteur y parle aussi longuement de mélancolie, « cette non-vie qui s’empare de celui qui veut écrire au moment où il ne sait pas encore ce qu’est écrire ».

Mais il s’agit aussi de ce grand sentiment absent de la Littérature. La mélancolie n’y prend jamais sa part car, au contraire, dans un effort de contradiction qui dépasse celui qui écrit, l’écriture chemine comme l’antithèse de l’essor mélancolique même. Écrire, c’est produire le double inverse de toute mélancolie, c’est ouvrir le langage non plus au ressassement mais à l’espoir, une possibilité d’inespéré dans la langue comme si le récit avait pour visée seule de vivre hors de la mélancolie, de la convertir en force, comme si la mélancolie était le passé inaccessible du récit. Et, de fait, comme le démontre Austerlitz, le récit mélancolique n’existe pas.(…) Elle est là la grande leçon de Sebald qui déchire toutes ses narrations et les fait advenir à elles-mêmes dans une sauvagerie inouïe : il n’existe pas d’écriture mélancolique, expression antinomique par essence, mais une écriture de la mélancolie, qui en parle, qui raconte ces personnages engagés dans la mélancolie qui les laissent hagards et hors de toute oeuvre. Parce que pour Sebald, la mélancolie serait donc ce moment de non-écriture, toujours avant et après l’espoir de l’écriture.

En somme, ce sillon sebaldien que j’explore dans le coin de ma paisible mais tenace obsession littéraire depuis dix ans et même un peu plus, je ne m’en lasse pas. Sa singularité absolue continue de me couper le souffle et de me serrer le coeur (oui, les deux à la fois, ça fait beaucoup). Rien de ce que j’ai lu ces dix dernières années en littérature contemporaine ne m’a semblé arriver à la cheville de Sebald – malgré les défauts que je conçois qu’on puisse trouver à son écriture, cette austérité toute germanique, ces phrases dont les méandres multiples paraissent parfois bien anguleux, cette manie des digressions trompeuses et des documents iconographiques apparemment d’époque dont on ne sait jamais vraiment s’ils sont autobiographiques, autofictionnels ou purement fictionnels (mais en fin de compte, on s’en fout un peu, non ?), cette rugosité dans le propos, et j’en oublie sans doute.

Mais je le vois surtout comme un auteur intraitable qui ne cède jamais à la moindre facilité de style ou de langage. Son écriture à l’ancienne et (post-)moderne à la fois, ciselée mais sans aucun maniérisme, a de quoi vous réconcilier avec la littérature contemporaine. Son ton (mélancolique) (donc), ses errances, son perpétuel exil, tout cela me plaît infiniment. Et puis oui, forcément, j’ai le souvenir d’un homme en pull de laine et pantalon en velours côtelé, chaleureux, qui donnait ses cours avec simplicité autour d’un café, calmement, non sans une pointe de sarcasme à l’occasion, avec des connaissances encyclopédiques distillées lentement, juste à la bonne dose, et faisait passer, comme ça, l’air de ne pas y toucher, une certaine idée de la littérature et de l’écriture.

Longtemps – je dis « longtemps », mais dans les faits, cette illusion n’a pas pu durer plus de 18 mois très exactement, de juillet 2000 à décembre 2001 – longtemps dans ma tête, donc, j’ai eu la certitude que mon chemin de germaniste férue de littérature de qualité (si si) recroiserait au moins de loin celui de ce monsieur qui m’avait tant marquée – dans un salon du livre quelconque, devant un long entretien passionnant diffusé en direct un soir tard sur la Chaîne Kulturelle dont je ne savais pas à l’époque qu’elle me ferait vivre un jour, ou même devant une émission littéraire française quelconque (car il parlait fort bien français, aussi).

Quand j’ai appris sa mort fin 2001, je me suis souvenue amèrement que j’étais nulle en intuitions.

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Saturn’s Moons – W. G. Sebald – A Handbook, edited by Jo Catling and Richard Hibbit, Legenda, 2011, 677 pages.

Face à Sebald, sous la direction de Mathieu Larnaudie et Oliver Rohe, Éditions Inculte, collection « Monographie », 2011, 400 pages

En vrac :

Un chouette article dans Télérama (eh oui), sur Face à Sebald.

Toujours, deux blogs de très haute volée sur Sebald :
« Norwich – Du temps et des lieux chez W. G. Sebald et quelques autres », tenu par Sébastien Chevalier
« Vertigo – Where literature and art intersect, with an emphasis on W.G. Sebald and novels with embedded photographs », par Terry Pitts

De bons articles sur Sebald chez « Stalker – Dissection du cadavre de la littérature », aussi.

Une publication pas mal en pdf que l’on doit à Actes Sud, son éditeur en France, et qui date de 2009.

Actes Sud où l’on trouvera bien sûr ses bouquins (romans et essais) excellemment traduits en français (essentiellement par Patrick Charbonneau, parfois avec Sibylle Muller), sur cette page.

Et pour le plaisir, revoici l’entretien avec Sebald diffusé dans le cadre de l’émission « Bookworm » sur la radio californienne KCRW quelques jours avant sa mort que j’ai déjà évoqué sur ce blog – mais je ne m’en lasse pas non plus.

tilidom.com

*Edit du petit matin : un gentil lecteur m’indique que cet essai de Susan Sontag peut être lu en VO ici – où l’on apprend donc qu’il date de 2000.

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