Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Tics, manies et autres névroses (ép. 4)

Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l’entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de « déformations professionnelles » pour minimiser la chose, mais let’s face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.

(Merci à Maya qui saura identifier la source d’inspiration de ce billet…)

Vous êtes le conjoint, compagnon, mari, fiancé, fuck-friend ou que sais-je d’une traductrice (de l’audiovisuel) free-lance et vous vous étonnez qu’elle possède une garde-robe aussi fournie, pour quelqu’un qui travaille à domicile ? Ce dressing de 20m² dans un appartement qui en fait 35 vous semble exagérément spacieux ? Vous vous interrogez sur le bien-fondé d’une telle débauche de chiffons ?

Votre étonnement est légitime dès lors que vous êtes un homme et que vous êtes salarié, car votre penderie à vous contient a priori deux tenues : un costard pour la semaine et un jean pour le week-end. (Oui, ce billet est bourré de clichés, que voulez-vous.)

Mais sachez que le placard professionnel (j’insiste : seulement le placard professionnel, hein) de la traductrice free-lance se doit de contenir de quoi faire face à toutes les situations que lui impose son dur métier. Et quand je dis « toutes », eh bien, c’est toutes, vraiment toutes. Chacun des articles qu’il renferme a donc sa raison d’être et il est parfaitement normal d’y trouver (en un ou plusieurs exemplaires, selon que de besoin) :

Une robe de soirée, incontournable pour aller draguer Sean Penn papillonner dans les soirées à Cannes, une coupe de champagne à la main – sous le prétexte fallacieux car il est important de se faire des contacts dans le milieu du cinéma.

(Message à faire passer : Je suis glamour ! Ressers-moi des bulles et donne-moi du boulot, Pedro/Wim/Woody/etc. !)

Un tailleur méga-classe pour les clients méga-importants de votre chère et tendre.

(Message à faire passer : Mes traductions sont aussi stylées et raffinées que ma veste. Je saurai être à la hauteur de votre confiance et de votre budget communication.)

Un tailleur passe-partout, vraisemblablement gris clair, gris moyen ou gris foncé (et qui tombe un peu comme un sac à patates) qu’elle porte pour aller voir son banquier, son comptable ou son inspecteur des Impôts.

(Message à faire passer, selon l’interlocuteur : Ma gestion est à l’image de mon style vestimentaire : prudente et raisonnable. / Si j’avais une caisse noire, croyez bien je m’habillerais mieux que ça. / Non, je ne vole pas le fisc, voyez comme mon tailleur est mal coupé.)

Une tenue hippie-chic pour aller serrer des mains dans les petits festivals parisiens, les expos et les soirées bobo auxquels elle est invitée parce qu’elle a traduit un catalogue, un communiqué de presse ou un court-métrage quelconque. Attention, notez bien qu’elle se doit d’adapter son style à la saison – printemps-été ou automne-hiver (on ne plaisante pas avec ces choses-là, dans le milieu, une faute de goût est vite arrivée) (le coup de genou de la collection printemps-été est toutefois optionnel).

(Message à faire passer : je suis cool et branchouille, et surtout un peu artiste sur les bords. Entre intellos précaires sauvant les apparences gens du même monde, on se comprend : donnez-moi du boulot.)

Une tenue neutre et vaguement ennuyeuse qu’elle réserve aux colloques universitaires sur la traduction.

(Message à faire passer : Non, je n’ai pas de thèse en linguistique ou en traductologie, mais je suis quand même hyper-sérieuse et suffisamment terne crédible pour venir parler devant dix personnes un samedi matin des enjeux de la traduction des hydronymes sud-américains dans les documentaires de voyage (situation non fictionnelle))

Une tenue apparemment sans grande recherche mais néanmoins subtilement branchée, destinée aux soirées « réseautage » (si si) qui réunissent d’autres confrères et consoeurs traducteurs (parce que quand même, hein, elle a une image à tenir).

(Message à faire passer : Trop sympa, cette petite moumoute synthétique, nan ? Fiable, solide et teeeeeellement originale… Comme moi, en somme, tiens. D’ailleurs n’hésite pas à me recommander à l’occasion.)

L’uniforme jean-baskets, indispensable pour aller travailler sur place dans un labo (où elle est susceptible à tout moment de croiser un ingénieur du son en survêtement – c’est du vécu aussi).

(Message à faire passer : Je suis trop en phase avec le monde de l’audiovisuel, vous avez vu comme je me fonds parfaitement dans ce no man’s land du style ? Donnez-moi du boulot.)

La tenue ultra-décontractée qu’elle affectionne pour passer ses journées à travailler devant son ordinateur.

Euh…

Tenue que vous avez tout à fait le droit d’imaginer façon Gabrielle Solis si cela vous aide à faire passer le temps au bureau…

… mais qui dans les faits évoque plutôt Bridget Jones, pour être tout à fait honnête.

(Message à faire passer : Aucun, je fais ce que je veux, je suis chez moi, na d’abord.)

Enfin, occasionnellement, son costume de WonderTranslator peut être amené à servir (même si la phrase « Ecoute, Les Piles, il faut vraiment que tu me sauves la vie, là, j’ai un énorme problème avec une trad… » cache en réalité rarement une question de vie ou de mort pour qui que ce soit).

(Message à faire passer : Magnanime, oui, je te sauverai de ton marasme grâce à mon lasso magique. Mais n’en abuse pas, hein.)

Evidemment, le gros avantage à tout cela, du point de vue de votre blogueuse dévouée, c’est que pour aller avec ces différentes panoplies…

… il faut un placard à chaussures en conséquence. Et ça, c’est quand même le pied vachement appréciable.

Quoique…

Quand j’y pense, ça me rappelle…

Mais oui, c’est…

C’est…

Oui, je suis votre compagne est un peu l’Imelda Marcos de la traduction, cher lecteur.

Triste constat, mais vous vous en remettrez.

(Pour vous consoler, dites-vous qu’elle aurait pu être l’Yvonne De Gaulle de l’orthodontie, par exemple.)

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