Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Dire ?

Je ne sais plus comment je suis tombée sur cette page du Collège des traducteurs l’autre jour, où il est question de dire ses traductions. Le billet cite en exergue un(e ?) certain(e ?) Fanchon Deligne, (jeune ?) traducteur (trice ?) du russe, qui dit des choses très justes sur la relecture à voix haute :

« Je savais bien entendu – mes tuteurs me l’avaient assez répété – qu’il ne suffit pas de lire son texte, qu’il faut aussi le dire. C’est ainsi, même à voix basse, qu’apparaissent les rythmes, les ruptures, les assonances que les yeux n’ont pas décelés. Ces sons accompagnent, amplifient ou nuancent le sens, et le texte traduit doit en garder la trace. Pour s’en assurer, il faut le dire à son tour, en suivre la musique, en bannir les fausses notes. »

Personnellement, mes tuteurs ne me l’avaient pas tellement répété, de dire mes traductions. Du moins pas en traduction autre qu’audiovisuelle : oui, en traduction de documentaires, on nous avait recommandé, surtout au début, de dire nos traductions, nos voix traduites. Dans l’optique d’apprendre à calibrer la durée des traductions, censées être ni trop courtes ni trop longues par comparaison avec les interventions de la version originale.

« Surtout au début » ?

J’ai beau voir passer les années (avec une certaine tristesse, comme tout le monde, mais oui mais oui ma bonne dame), cette nécessité ne me semble pas s’estomper. Certes, je me rends mieux compte, maintenant, de la durée des phrases que j’écris et j’ai de moins en moins de retouches à faire à ce niveau quand je me relis à voix haute. Autrement dit, mon cerveau enregistre en visionnant le documentaire que tel expert en art précolombien parle très lentement en pesant chacun de ses mots, que tel politique remonté à bloc s’exprime à toute allure et que la musicienne interviewée à 15 minutes 40 parle à peu près comme moi au naturel, ça tombe bien. Et le même cerveau (multifonction, décidément) me rappelle d’adapter la longueur de la traduction à chaque intervenant.

Mais il reste… tout le reste. Les passages calés bizarrement dans la VO et qu’il a fallu réécrire sans trop savoir si ça allait coller au final, les phrases pas tout à fait assez fluides qui ne me frappent pas quand je les lis dans ma tête, les constructions que j’ai tendance à utiliser un peu trop souvent et dont la répétition est pénible à l’oreille, les allitérations pas très heureuses que je ne « vois » pas mais qui m’écorchent les esgourdes, le naturel des tournures (dirait-on vraiment ça spontanément à l’oral ?), les associations de mots qui ne sont pas claires quand on les entend alors qu’elles sont parfaitement limpides à l’écrit, tout ça tout ça.

(Et même comme ça, même avec la relecture orale, j’en laisse passer, shame on me, comme dans ce reportage consacré à un artiste japonais s’inspirant de l’ère d’Edo, traduit il y a quelques années. L’ère d’Edo, ben oui, quoi, où est le problème ? C’est Copine E. qui m’a fait remarquer en me relisant que « l’air des dos », à l’oral, ce n’était pas hyper-clair. Merci, Copine E., on va mettre autre chose.)

En traduction audiovisuelle, donc, je ne peux pas m’en passer. Je sais que certains confrères font sans (y compris des gens très bien qui lisent ce blog, alors c’est dire), mais personnellement, ça ne me suffit pas de me relire dans ma tête, il faut que j’entende la mélodie des phrases et la sonorité des mots pour m’en faire une idée précise et corriger le tir au besoin.

J’aime bien cet exercice, qui plus est. Ça donne l’occasion de se lâcher un peu et de « jouer » sa traduction, c’est rigolo. Ça permet de voir si les pauses et autres petits effets qu’on a ménagés dans le texte « fonctionnent » une fois lus à voix haute. Ça donne également l’impression de faire un peu autre chose que de la gymnastique des méninges, ce qui n’est pas désagréable.

Avec le temps, c’est une habitude que j’ai prise aussi pour les traductions non audiovisuelles, bien que « mes tuteurs » ne m’en aient jamais parlé. Et tant pis si je traduis rarement des textes dans lesquels le style est un élément vraiment central et distinctif. En droit de l’audiovisuel, par exemple (mon grand centre d’intérêt depuis juillet, avec une copieuse publication que je termine péniblement ces jours-ci), il est avant tout factuel, technique et froid, le style. Mais après tout, la fluidité et l’élégance doivent théoriquement aussi être de la partie et même si le cadre dans lequel on se meuh meut est plus figé, il reste que ce petit exercice oral aide à retoucher le texte à la marge, à mieux rythmer certaines phrases qu’on peinerait peut-être à suivre autrement, à affiner le poids donné à tel ou tel mot et à repérer pourquoi un passage ne fonctionne pas comme il le devrait.

Là encore, je me rends compte que ce qui ressort à la relecture orale n’est pas du tout du même ordre que ce qui me saute aux yeux à l’écrit. Les aspérités et les « fausses notes », comme dit Fanchon Deligne, ne sont pas les mêmes, la perspective est vraiment différente. Du coup, de même qu’il m’est indispensable d’imprimer une traduction pour la relire (si possible en changeant la police du texte pour avoir une véritable impression de « neuf »), je peux de moins en moins me passer de la relecture orale, quel que soit le type de traduction.

Alors j’aime bien le principe de proposer des ateliers de mise en voix aux traducteurs. Lire à voix haute, ça s’apprend aussi et ça se travaille – je parie que l’exercice gagne encore en utilité quand on a une idée vaguement plus claire de ce qu’on est en train de faire du point de vue de la technique vocale (le mot est un peu pompeux, on n’est pas obligé non plus d’avoir fait le conservatoire). Une idée à généraliser ?

(Nota : Non, les billets de ce blog ne sont pas relus à voix haute. Et ne me dites pas que ça se voit. Euh, que ça s’entend.)

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