Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

1. Quand vous me contactez pour une traduction, ignorez superbement les lignes « langues de travail » de mon C.V. : je suis traductrice, donc par définition, je traduis depuis et vers toutes les langues européennes – voire plus, si affinités.

2. Proposez-moi d’emblée une mission d’interprétation : ça me fera plaisir d’essayer un métier qui n’est pas le mien (je suis inscrite sur les listes d’attente de « Vis ma vie » depuis des années).

3. Ne prenez pas la peine de me demander si la physique nucléaire ou le droit fiduciaire indien font partie de mes domaines de compétence : il va de soi que je suis en mesure de traduire n’importe quel document sur n’importe quel sujet, surtout s’il est hyper-spécialisé.

4. Ne prenez pas non plus la peine de m’indiquer pour quand vous avez besoin de cette traduction : étant extralucide, je le devinerai toute seule sans problème.

5. Si un projet de traduction arrive sur votre bureau un lundi, attendez le vendredi avant de m’appeler pour me le proposer : un délai de traduction réduit est habituellement synonyme de qualité accrue.

6. D’une manière générale, privilégiez le vendredi soir après 20 h pour me contacter : c’est le moment où je suis le plus disponible pour parler boulot.

7. Ne vous cassez surtout pas la tête à regarder en deux clics combien de mots ou de signes comporte votre texte : « à peu près 10 pages », c’est extrêmement précis et parlant pour moi.

8. Ne soyez pas surpris que j’aie des disponibilités, là tout de suite, pour traduire votre documentaire urgent de 90 minutes en cinq jours : dans la mesure où nous n’avons pas travaillé ensemble depuis un an, il est évident que j’attendais votre appel et que je vous avais justement réservé ma semaine.

9. Surtout, surtout, n’abordez pas la question du tarif dans la conversation : j’en déduirai que vous disposez d’un budget illimité et je suis prête à parier que j’aurai raison.

10. Dans le cas contraire, ne manquez pas de me faire remarquer que mon tarif est trop élevé : il se trouve que j’ai gagné au loto et que je travaille pour le plaisir. En conséquence, je baisse mes prix de bonne grâce, il suffit de demander.

11. Dans la mesure du possible, débrouillez-vous pour que le texte à traduire soit 1. une photocopie de fax ; 2. en caractères minuscules et illisibles ; 3. impossible à passer dans un logiciel de reconnaissance optique de caractères : ça me facilitera la vie comme vous n’avez pas idée (j’attribue des points de bonus, pour l’allemand, si vous m’envoyez un texte en gothique).

12. Si vous avez des consignes particulières pour cette traduction ou des normes spécifiques à respecter, ne me les transmettez surtout pas : là encore, je les devinerai par moi-même et ça nous fera gagner du temps.

13. Si vous remaniez votre texte en cours de traduction, ne manquez pas de m’envoyer la version n° 1, puis la n° 2, puis la n° 3 et ainsi de suite jusqu’à la n° 27 dans la même demi-journée : outre le fait que j’adore suivre à la minute près vos états d’âme, il est beaucoup plus amusant de corriger, re-corriger, re-re-corriger, etc. que de faire toutes les modifications en une fois.

14. Si vos propres délais changent en cours de route, inutile de m’en informer trop tôt : j’aime travailler dans un climat de panique absolue et faire des nuits blanches.

15. Si vous ne connaissez rien à la traduction/aux langues/au domaine de spécialité concerné, assurez-vous que vous serez le seul à relire le texte que je vous rendrai (au besoin avec l’aide de Google Traduction) : vous serez le mieux à même de juger de sa qualité et saurez, à n’en pas douter, y ajouter quelques fautes de français du meilleur effet.

16. Ne me renvoyez surtout pas la version relue et éventuellement corrigée de mon texte avant impression ou diffusion : j’avais traduit au pif les passages que vous avez modifiés et puisque mon nom figure à la fin du texte/du film, je n’ai aucune raison de vouloir m’assurer de la qualité de ce qui m’est attribué.

17. Si vous m’envoyez vos corrections, ne vous embêtez pas à les mettre en évidence d’une façon ou d’une autre : j’adore jouer au jeu des sept erreurs sur trente pages, et d’ailleurs, je connais le texte par coeur.

18. Ne tenez pas compte du délai de paiement qui figure sur ma facture : il n’est là qu’à des fins décoratives.

19. Si je vous adresse une attestation de traduction à tamponner et à signer avec une enveloppe pré-timbrée pour la réponse, ne vous donnez pas la peine de me la renvoyer et jetez le tout à la poubelle : j’aime bien mettre sous enveloppe de la paperasse inutile et gâcher des timbres.

20. Enfin ne manquez pas de m’inscrire automatiquement sur toutes vos listes de diffusion commerciales : cela m’intéressera au plus haut point de savoir que votre concessionnaire à Dieppe propose à partir du 1er octobre une promotion inédite sur les camping-cars diesel.

Bien cordialement,

La moutarde qui monte parfois au nez de votre traductrice chérie.

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