Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Vengeance du traducteur

Te souviens-tu d’U., lecteur peut-être pas de la première heure de ce blog ?

Fondu enchaîné. Musique de Georges Delerue. Retour en avril 2009.

Ce blog avait deux ans quelques semaines. Et U. travaillait pour un labo qui avait décidé unilatéralement et du jour au lendemain de faire passer ses délais de paiement de deux mois à une durée indéterminée, fonction de la date à laquelle ledit labo livrerait la Chaîne-Kulturelle-qui-me-fait-vivre (le billet de l’époque est ici). Autant dire qu’on pouvait se brosser pour être payé dans les 60 jours légaux, et que cette nouvelle façon de fonctionner, totalement illégale, promettait des paiements à 5, 6, 7 mois, voire plus si affinité. Impossible à gérer pour un indépendant, qui doit déjà jongler entre client 1 qui paie à 10 jours maxi (j’aime client 1), client 2 qui paie à 30 jours (si on a renvoyé son contrat signé avant le 30 du mois précédent, et ô surprise, le plus souvent, ledit contrat arrive justement le 31 dans ma boîte aux lettres), client 3 qui paie à 45 jours (mais en réalité ça fait souvent plutôt 60 sauf si on téléphone à la compta pour râler), client 4 qui paie à 60 jours (quand il n’oublie pas) et client 5 qui ne paie pas (mais ça s’est arrangé après six mois de relances, je vous rassure).

N’ayant pas réussi à rameuter grand-monde, du côté des confrères, pour refuser ces nouvelles dispositions, j’avais dit « non » toute seule dans mon coin et harcelé un peu le labo pour obtenir le paiement de mes dernières commandes dans un délai acceptable (cinq mois quand même, au final… au lieu des sept annoncés), en alertant au passage notre syndicat bien-aimé, lequel avait envoyé un courrier bien senti audit labo.

Toutes choses qui avaient, bien entendu, mis un terme à notre collaboration dans un climat assez frais.

Autant dire que je ne pensais plus jamais entendre parler de ces gens-là.

Et ma foi, ça arrive, ce n’est pas la fin du monde. C’était dommage parce que ce labo avait des trucs très intéressants à traduire (notamment des docus historiques), mais un mauvais payeur, de toute façon, ce n’est pas ce que j’appelle un bon client.

Retour au présent. Bon, fin août, disons.

Quand j’ai écouté le message qu’U. avait laissé sur mon répondeur, j’étais en train de scotcher le carton numéro 87. C’était littéralement la veille du déménagement, cette journée pendant laquelle on passe son temps à se dire : « Mais c’est pas possible, bordel de screugneugneu, il reste encore TOUT ÇA à faire ? »

U. me proposait de traduire un épisode d’un magazine pour la Chaîne Kulturelle. Là tout de suite pour la semaine qui venait. Et les épisodes suivants, si les choses se passaient bien.

Ça fait toujours un drôle d’effet, d’être recontacté par un client avec lequel les choses se sont mal terminées. On hésite généralement entre :

Le réflexe Alain Delon : « Ha ha ha ! Je le savais : ces BÉOTIENS se sont ENFIN rendu compte que je leur étais ABSOLUMENT INDISPENSABLE avec mon TALENT FOU. »

La vexation extrême : « Attends, nan mais s’il leur faut un BOUCHE-TROU, il n’est PAS QUESTION que ce soit moi, hein. »

Le mode diabolique : « MOUHAHAHA, comme ça doit leur faire MAL de n’avoir que moi à contacter. »

(Mégalo, orgueilleuse et sadique : oui, c’est bien moi, mesdames et messieurs.)

Bon, mais là, à vrai dire, je me suis simplement dit en posant mon rouleau de scotch : « Tiens, ils manquent vraiment de traducteurs, pour en arriver à me recontacter. » Certes, c’était un peu bizarre, cette histoire de magazine. Mais vu que j’avais la tête ailleurs, je n’ai pas réfléchi plus avant et ai simplement envoyé par mail une réponse polie, disant que je n’étais vraiment pas disponible dans l’immédiat et expliquant pourquoi. Le mail envoyé, j’ai repris mon rouleau de scotch et entamé le carton 88.

Un quart d’heure plus tard, le doux bing caractéristique d’Outlook m’a indiqué qu’U. m’avait répondu.

Il comprenait très bien, U., mais… il se permettait d’insister. En effet – et là, même si je n’avais pas le son, j’ai entendu très distinctement le gloups crispé que faisait sa fierté en train d’être ravalée – c’était son interlocuteur de la chaîne Kulturelle qui avait suggéré mon nom (petite piqûre de rappel).

À ce stade, j’ai débouché la bouteille de petit-lait qui traînait justement au pied du carton 88.

Outre le fait que ça fait plaisir, de temps en temps, de voir son travail reconnu par un client final (mégalo et orgueilleuse, rappelez-vous), je dois dire que cette reconnaissance avait une saveur toute particulière et n’aurait pas pu être transmise par un Mercure plus adapté (sadique aussi, donc).

Après avoir pris mon temps pour savourer mon litre de petit-lait jusqu’à la dernière goutte, donc, j’ai re-répondu que non, décidément, même avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas accepter cette traduction.

Je passe rapidement sur
– le mail de réponse d’U., annonçant qu’il me recontacterait ;
– le message laissé sur mon répondeur à l’heure où on était en train de charger le camion par je-ne-sais-pas-qui du même labo qui voulait « qu’on reparle de ce magazine » ;
– le nouveau mail d’U. la semaine dernière pour me proposer à nouveau un épisode qu’avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas traduire non plus.

Pour en arriver à notre conversation téléphonique de vendredi dernier.

Dans la mesure où j’ai quand même une conscience (si si) et même des scrupules (j’vous jure, ça m’arrive), j’avoue que ça me mettait un peu mal à l’aise de faire lambiner U. à coups de : « Ah non, cette fois-ci ce n’est pas possible, je n’ai pas le temps, peut-être la prochaine fois… » Je ne le porte pas dans mon coeur, U., mais une fois le festin de petit-lait passé, je me disais quand même que ça devait le faire grave chier de me rappeler toutes les semaines dans ces circonstances et qu’après tout, ce n’était pas lui qui prenait les décisions dans sa boîte en matière de paiement des freelances.

Pas ravie à l’idée de discuter le bout de gras avec lui, je l’ai néanmoins appelé.

On s’est mis d’accord pour un premier épisode, et plus si affinités. Le ton était assez froid, chacun attendant que l’autre aborde le non-dit qui plombait un peu l’échange.

Et puis est arrivé le moment où j’ai bien vu qu’il allait mettre fin à la conversation comme si de rien n’était. Donc j’ai quand même dit :

– Par contre, il faudrait qu’on se mette d’accord une bonne fois pour toutes. Parce que je ne garde pas un très bon souvenir – et vous non plus sans doute – de la façon dont s’est terminée notre dernière collaboration.

– Ah, c’est sûr. Mais vous savez, on a eu de très gros problèmes de trésorerie…

– Je n’en doute pas.

– Bon alors là, comme c’est un magazine qu’on traite généralement en urgence, il n’y a de toute façon pas de problème de délai de paiement.

– Vous voulez dire qu’on évite le sujet qui fâche.

– Oui, voilà, c’est ça.

Du coup, je ne l’ai pas eue, mon explication frontale.

Et je n’ai pas insisté. Pas le courage, pas l’énergie pour le faire. Et l’appât du gain d’un magazine suffisamment intéressant pour passer l’éponge et me dire : « On verra bien. »

On verra bien, donc.

Pour le clin d’oeil du titre, c’est par là.

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