Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Change de métier
Qualité et ptrécision sont nos mots d’ordre.

Alors je vous le dis tout de suite, c’est l’agence qui m’a contactée, hein. Moi j’avais rien demandé.

Le mail était rédigé dans un français hésitant et bizarrement cavalier.



Je suis allée faire un tour sur Gougueule, histoire de voir si c’était une vraie agence de trad ou un nouveau genre de spam hyper-ciblé destiné à me faire ouvrir un redoutable fichier joint plein d’horreurs (parce que ça y ressemblait, dans le style).

Pas de souci, la boîte existait.

J’ai répondu sobrement – sans ouvrir la pièce jointe, du reste – en rappelant mes langues de travail et en indiquant que je ne travaillais que vers le français. Quant au mail en lui-même, j’ai songé avec indulgence que mes mails en allemand devaient parfois ressembler à peu près à ça et décidé dans ma grande bonté de ne pas accabler cette brave T. qui était manifestement de langue tchèque et avait au moins fait l’effort de m’écrire en français.

Bon, et puis trois minutes plus tard j’ai craqué, je suis allée voir le site de l’agence.

Et j’ai bien fait parce que c’était rigolo ! (petit rire sadique) (non, gourmand) (tiens, sadico-gourmand)

Première chose, c’est une agence de trad qui affiche ses tarifs. Et quand on regarde les tarifs que paient les clients pour une traduction vers le français (pardon, « vers l’français« , sans doute une variante rurale), on se dit qu’il ne doit pas rester lourd pour le traducteur une fois que l’agence a prélevé sa commission et ses frais de fonctionnement :


Pressentant confusément que j’allais bien m’amuser (parce que j’avais déjà lu à voix haute trois fois de suite « traduction vers l’français » et ricané bêtement en testant divers accents régionaux), j’ai poursuivi mon exploration du site en revenant à la page d’accueil (moi qui, bassement matérialiste, avait commencé par fondre sur la page « tarifs », hein…).

La page d’accueil, donc, présente cinq raisons de faire confiance à l’agence. Enfin quatre raisons vraiment différentes, en fait. Et puis une, la première, qui ne donne pas si confiance que ça.

Prenez bien note des points 4 et 5, je ne les répéterai pas.

Bon, maintenant qu’il est établi qu’on peut faire totalement confiance à cette agence pour se relire avant de balancer n’importe quoi en ligne, passons aux prestations.

Le contraire d’une traduction expresse, c’est une traduction tacite ?


Et là, c’est magnifique, parce qu’il faut déjà « traduire » le descriptif des prestations pour les décrypter vraiment, et notamment saisir la nuance entre « traduction standard » et « traduction révisée » :


Traduction, donc :

– une traduction standard est faite ou par un professionnel expérimenté, ou par un locuteur natif de la langue cible, mais pas les deux à la fois.

– une traduction standard n’est pas relue.

– une traduction standard, ça coûte peanuts, quel que soit le texte. C’est vrai qu’une « simple traduction commerciale », ça n’a pas besoin d’être bien fait, hein : ce n’est jamais qu’un outil de prospection ou de marketing. D’ailleurs le site de l’agence a fait l’objet d’une traduction standard et il est très bien. CQFD.

– si vous raquez un peu plus, là seulement on fera gaffe à la grammaire et à la terminologie, et là seulement on fera relire votre traduction et on la mettra en page. Ou on la doublera (en caractères gras, s’il vous plaît)(WTF?).

Dans la rubrique « Services de traduction en ligne », le service proposé est tout bonnement incompréhensible :


Il faut aller sur la version anglaise de la page pour comprendre ce que signifie cet étonnant « Nous décidons du volume à traduire » : « We can agree on an expected volume of services provided ». Aaaaah, c’est donc ça… (nan parce que justement, je me disais pas plus tard que ce matin « Hier, c’était trop tard », et du coup je ne comprenais pas).

Et c’est également sur la version anglophone du site qu’on trouvera l’explication de cette curieuse offre de prestation :


(Je passe sur l’ironie de la dernière phrase.)

La dactylographie, clé pour conquérir les marchés du monde entier ? Un nouveau concept révolutionnaire, inventé par cette brillante agence de traduction ? Demain, peut-être, des armées de dactylographes pour remplacer les commerciaux ?


Ah ben non, ils n’ont tout simplement pas compris le concept de « copywriting » (‘tain, les gars, vous ne regardez pas Mad Men ?). Sauf qu’ils proposent ce service à leurs clients, donc ça craint quand même un peu.

Pour finir, le site présente une section « Intérêts et liens » (formulation hautement naturelle) où l’on peut s’informer sur la traduction.

Bon, c’est en anglais, hein, même sur la version française du site.

Et puis surtout, il y a la petite mention en bas de page qui fait toujours style « on s’est vraiment déchirés pour rédiger les textes de notre site pro, qui sont quand même la vitrine de nos services de dactylographie » :


Anecdote en prime : malgré ma réponse, dont la teneur est évoquée ci-dessus, ces braves gens m’ont renvoyé un mail quelques jours plus tard, pour une traduction néerlandais > français à rendre avant l’heure d’envoi du mail.

Vivement qu’ils me recontactent pour une prochaine collaboration.

Voilà pour la visite guidée. Je crois qu’en résumé, on peut dire que l’info essentielle à retenir est indéniablement celle-là :

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