Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit

C’est un beau portrait que publiait il y a quelques semaines L’Hebdo, un magazine suisse. Un beau portrait d’un grand monsieur, Olivier Le Lay, labellisé d’entrée de jeu « star des traducteurs » dans le titre de l’article. Un beau portrait, qui m’a pourtant laissé une impression bizarre (grand merci à M. qui m’a signalé ce papier, au passage).

Quand je dis « un grand monsieur », ce n’est pas une formule comme ça pour faire style Michel Drucker recevant Jean-Paul Belmondo dans son émission du dimanche joli. Olivier Le Lay, parmi de très nombreuses traductions d’auteurs allemands réputés casse-gueule, s’est attaqué il y a quelques années à la retraduction du Berlin Alexanderplatz de Döblin, un monument littéraire dont le style frénétique, grouillant, fragmenté, expressionniste-mais-de-loin-pas-que, et la construction aux multiples ramifications sont déjà un défi (jubilatoire) pour le lecteur, alors autant dire que la traduction d’un tel roman doit vous mettre dans un drôle d’état (voir le billet de Pierre Assouline publié à l’époque par ici).

En d’autres termes : respect.

Alors, quid de cet article ? Passionnant, oui, de découvrir le parcours de germaniste d’Olivier Le Lay. Passionnant d’apprendre comment il travaille. Passionnant de savoir qu’il « li[t] des textes connivents, qui [lui] semblent entrer en résonance, sans [qu’il] sache bien pourquoi, avec le récit [qu’il] tradui[t] justement », et que Berlin Alexanderplatz l’a amené à se repencher sur Céline, Cendrars et Jean-Jacques Schuhl. Passionnant de lire l’évocation de ses séances de travail avec Peter Handke et Elfriede Jelinek. Olivier Le Lay travaille visiblement tout en subtilité et s’imprègne jusqu’au bout des doigts des auteurs qu’il traduit. Olivier Le Lay est manifestement tout sauf un imposteur, et c’est réjouissant de lire les propos de ce passionné tendance monacale.

Mais bizarrement, ce n’est pas ça, je trouve, qui frappe à la première lecture.

L’image qui m’est venue à l’esprit, elle ressemble peu ou prou à celle-là (oui, toujours la même – mais sans le second degré, cette fois) :

Petit florilège ?

« A Saint-Brieuc, on est loin, très loin de Paris. Poussés par le vent de l’Atlantique, les nuages filent à toute allure vers l’intérieur des terres. Sous ce ciel qui ne reste jamais en place, Olivier Le Lay, lui, affiche la tranquillité de celui qui sait qui il est et d’où il vient: un traducteur vivant de sa passion et qui n’a pas besoin de la vivre ailleurs que sur les bords de l’océan, où il vit le jour en 1976. »

« Son bonnet noir enfoncé jusqu’aux sourcils, le visage éclairé d’une belle pâleur, celle des êtres animés par un feu intérieur, … »

« Dans son duplex aux parois tapissées de livres, où il vit la solitude des éveillés, ouverte au monde et aux autres donc… »

« Lorsqu’il travaille, le traducteur reconnaît faire le vide autour de lui. Les femmes de sa vie ont dû s’en accommoder. Ou pas. « 

Stop, c’est bon, on a toute la panoplie : la côte qu’on imagine sauvage, le ciel avec ses nuages tumultueux parfaitement en accord avec la nature tourmentée du traducteur, la solitude, la passion, la pâleur (romantique ou post-moderne, c’est comme on veut), les livres pour seuls compagnons, le feu intérieur, l’homme retiré du monde… Et en fin de compte, j’ai terminé ce portrait avec le sentiment d’avoir lu la présentation d’un écrivain romantico-maudit, bien plus que d’un traducteur. Du reste, le traducteur littéraire vu par les médias est quand même souvent, si possible, seul et solitaire, habité et tourmenté, et puis rassasié par sa seule passion des mots, tant qu’à faire (d’ailleurs, Olivier Le Lay n’accepte pas plus d’une traduction par an, explique-t-il).

Ou comment alimenter une image des traducteurs, romantique à souhait, qui a décidément la vie dure… Et éviter soigneusement et systématiquement de replacer les « stars » (appelons-les comme ça puisque l’article le fait) dans un début de morceau de contexte plus global de la traduction d’édition.

Honnêtement, combien de traducteurs peuvent se reconnaître dans ce portrait ?

« Une traduction par an », par exemple, ça n’amène aucune question ? (moi, lecteur lambda, je me dis : soit la traduction est un métier qui paie quand même drôlement bien (qui dit « star », dit pèze, non ?), soit le traducteur est un être hybride fait de chair et de papier qui vit de mots et d’eau fraîche, soit encore c’est une feignasse)

Ce luxe infini qui consiste à « prendre le temps », ça n’étonne pas non plus ? (vas-y, confrère traducteur, va expliquer à ton éditeur que tu vas prendre un an pour lui traduire ses 300 feuillets, tu verras la tête qu’il fera)

Ces rapports visiblement parfaitement harmonieux avec le monde de l’édition, c’est le lot de tout le monde ?

Etc.

Mox’s Blog, une autre image de la traduction littéraire…

On me dira : « C’est un portrait, le portrait d’un traducteur d’exception est forcément exceptionnel et n’a aucune vocation à être généralisé.  »

Oui, bien sûr.

Et puis c’est bien, je le dis sincèrement, c’est bien de publier des articles positifs qui parlent du sacerdoce que peut être la traduction, du temps et du travail qu’elle requiert, de la compétence et de la sensibilité qu’elle exige.

Mais ça me rappelle une discussion que j’ai eue il y a quelques mois avec un couple d’amis non-traducteurs au sujet de La Femme aux cinq éléphants, ce documentaire consacré au parcours hors du commun à différents points de vue de Svetlana Geier, traductrice de Dostoïevski en allemand et sacré phénomène elle aussi, dans un autre genre. J’ai eu un petit choc quand un de mes interlocuteurs m’a dit : « C’est marrant, je ne savais pas que les traducteurs littéraires travaillaient comme ça, sur une machine à écrire et en dictant leurs phrases à une secrétaire. »

Tu m’étonnes, Elton.

Le traducteur au travail en 2011.

À métier mal connu, images d’Epinal tenaces.

C’est comme ça qu’on se retrouve avec 433 (à ce jour) commentaires à la suite du récent article de Pierre Assouline intitulé « Les traducteurs doivent sortir de l’ombre » dont à vue de nez et très approximativement 1/3 de joyeuses trolleries, 1/3 de messages reflétant une profonde méconnaissance de ce qu’est la traduction et 1/3 d’interventions de traducteurs essayant de faire de la pédagogie…

Mais qui lit ces interventions-là à part votre blogueuse dévouée et quelques acharnés ?

Ce qui compte, c’est le billet.

L’article, quoi.

Bref, lisez-le, ce portrait d’Olivier Le Lay. Il est enthousiasmant et il nous apprend qu’un traducteur peut encore exercer son métier en prenant le temps de peser chaque virgule et en laissant l’œuvre étrangère déployer son univers peu à peu jusqu’à imprégner son quotidien – même s’il faut pour cela être une « star » de la traduction. Et puis il nous fait découvrir la belle âme qui se cache derrière certaines des meilleures traductions littéraires de l’allemand vers le français, le genre de découverte qui fait toujours plaisir.

Mais lisez aussi, par exemple, sur l’excellent blog « Et voilà le travail » l’interview de Judith qui réécrit des romans à l’eau de rose dont quelques titres doivent sortir de la fabrique H.

Et en bonus, consultez ce chouette billet dessiné de Maya.

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