Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Mot du jour (11) avec plein d’allemand dedans, mais aussi de la musique (certes de qualité variable) pour récompenser mes courageux lecteurs

Nouveau mot du jour, en allemand pour une fois, rencontré dans une traduction :

Schlendrian (der)

Contexte : une phrase d’une chanson du groupe est-allemand Feeling B qu’il m’est donné de sous-titrer en ce moment. Pas de clip ni de concert sur YouTube, mais tout de même un petit son sympathique :

Ich geh meinen Schlendrian
Und trinke meinen Drink
Wenn ich nicht bezahlen kann
So wird der Wirt gelinkt
Sollte auch mein Glas in 1000 Scherben trümmern
So hat sich doch kein Mensch
Kein Mensch darum zu kümmern

Feeling B n’a en l’occurrence rien inventé, mais gentiment détourné une vieille chanson à boire (enfin, un « Studentenlied », une chanson estudiantine, selon certaines sources – mais on va dire que c’est la même chose). En voici une version plus calme, avec paroles d’origine, légèrement différentes.

Ich gehe meinen Schlendrian
Und trinke meinen Wein
Und wenn ich nicht bezahlen kann
So ist die Sorge mein
Ja, schlüg ich auch dies Glas
In hunderttausend Trümmern
So hat sich doch kein Mensch
Kein Mensch darum zu kümmern.

Ce n’est pas : aucune idée. C’est la seule réflexion qui m’est venue à l’esprit quand j’ai croisé ce mot : « aucune idée de ce qu’il peut vouloir dire »… mais sa consonnance m’a plu, ne me demandez pas pourquoi.

C’est donc :

Selon le Langenscheidt allemand-français :

1. la routine, le train-train ; am alten Schlendrian festhalten ne rien vouloir changer à son train-train (quotidien) ; seinen Schlendrian gehen (et là, lecteur non-germaniste de ce blog qui as déjà bien du mérite d’être arrivé jusqu’ici, je t’indique gentiment que c’est cette expression qui est utilisée dans le premier vers de la chanson évoquée ci-dessus) aller, suivre son petit bonhomme de chemin
2. cf. Bummelei, Schlamperei (-> termes traduits par fainéantise, laisser-aller, négligence dans le même Langenscheidt).

Intéressant (si si) d’associer le même mot aux notions de routine et de laisser-aller, non ? La routine conduit-elle nécessairement au laisser-aller ? Vous avez quatre heures.

Bon. Mais j’ai un peu de mal à le cerner, ce mot nouveau – parce que j’ai franchement l’impression, dans ma grande incompétence, de ne l’avoir jamais croisé en contexte. Donc quelques recherches complémentaires s’imposent.

Que nous disent les vieux dictionnaires ? Celui de 1842 que l’on peut consulter ici aligne les équivalences suivantes pour « Schlendergang » (le suffixe -gang indiquant qu’il s’agit d’une démarche), « Schlenderjan » (ancienne forme de Schlendrian) et le verbe « schlendern » :

Donc « Schlenderjan » serait soit, littéralement, « Schlender-Jan », « Jean qui traîne » (une personne, donc), soit le fait de traînasser, d’avoir une démarche négligée, ou encore la routine, on y revient. Bon.

Mais le fort précieux dictionnaire des frères Grimm, lui, nous raconte que le substantif « Schlendrian » vient du verbe « schlendern » (voir capture d’écran ci-dessus pour le sens), auquel on a ajouté un faux suffixe latin pour obtenir un effet comique (trop drôle) – et c’est ce que confirme également cet ouvrage. Et le mot d’origine avec son suffixe latin au grand complet, « Schlenttrianus », nous dit le dico, apparaît pour la première fois dans Das Narrenschiff du poète et humaniste strasbourgeois Sébastien Brant, un ouvrage satirique du 15e siècle. Et ça tombe bien, parce qu’en bonne strasbourgeoise d’adoption que je suis, j’ai justement sous la main paf comme ça une édition de ce Narrenschiff qui porte le très beau titre de La Nef des fous en français. Après quelques fouilles longuettes dans le texte (nan, j’avoue, je n’avais pas pensé qu’il pouvait être décliné en -um, ce faux mot latin-allemand), voici donc le Schlendrian en situation dans le chapitre 110a intitulé « Von disches vnzucht » (« Des mauvaises manières à table », dans la traduction française) :

Version vieil allemand (consultable ici)

Mancher den schlenttrianum tribt
Die blat er vff dem disch vmb schibt
Do mit das best für jn kum dar

Version allemand modernisé (piquée ici)

Mancher auf Schlendrian ausgeht
Und die Schüssel auf dem Tische dreht,
Bis das Beste ist vor ihn gekommen.

Traduction française de Madeleine Horst (p. 454, éditions de La Nuée bleue, 2005)

On sacrifie souvent à la vieille coutume
De tourner tous les plats qui ont été posés tout le long de la table
Pour rapprocher de soi le morceau convoité.

Donc on est parti d’une vieille coutume (dans un sens un peu péjoratif, puisque l’auteur réprouve manifestement ladite vieille coutume) pour arriver à la routine paresseuse et à la négligence d’aujourd’hui.

Le dictionnaire des frères Grimm nous dit lui aussi que le terme peut désigner une personne – paresseuse, donc, qui exerce son métier selon une routine un peu plan-plan.

Ce qui explique (ha ha !) qu’on retrouve aussi Schlendrian employé comme nom propre (zinquiétez pas de la longueur de ce billet, hein, je finirai bien par m’arrêter un jour et par passer à autre chose). Par exemple dans un « roman comique » de la fin du 18e siècle écrit par un certain Franz Xaver Huber, autrichien, où monsieur Schlendrian est un juge qui applique la loi d’une façon absurde (un prétexte pour l’auteur pour parodier le ridicule du jargon juridique de son temps – si vraiment vous voulez vous abîmer les yeux, le texte intégral est ici).

Dans les sources françaises, les « Schlendrian-Schriften » de Franz Xaver Huber (il récidiva par la suite avec d’autres ouvrages parodiques du même style) sont désignés par l’expression « Ecrits de routine ». Mouais.

Mais ce n’est pas le seul endroit où l’on trouve un Herr Schlendrian. Contre toute attente, on en rencontre également un chez Bach – oui, Jean-Sébastien lui-même, pas spécialement connu pour son côté marrant, d’habitude. Il s’agit d’une oeuvre intitulée Cantate du café, composée vers 1734 à partir d’un texte de Picander, poète satirique de Leipzig. Et voici ce que nous en dit le site de l’éditeur Analekta à la page consacrée à l’album Cantate du café / Cantate des paysans :

Le goût du café avait récemment pris l’Allemagne d’assaut et les cafés de Leipzig étaient alors particulièrement à la mode. Le Café Zimmermann de cette ville accueillait le Collegium Musicum, une association de musiciens et d’étudiants universitaires fondée par Telemann en 1702. J.S. Bach en assuma la direction en 1729, six ans après son arrivée à Leipzig. (…)

Cette cantate enjouée a été composée pour le Collegium. Son texte se moque à la fois des jeunes entichés du café et de la « vieille garde » rigide qui ne voit que du mal au nouveau breuvage. L’histoire en est toute simple : Lieschen (Lisette), une jeune fille de la ville, est tombée follement amoureuse du café ; elle est prête à tout sacrifier pour ses « trois tasses quotidiennes ». Son père, Schlendrian — un nom qui pourrait se traduire par « Vieux Barbon » —, est tout aussi déterminé à préserver sa fille de cette odieuse boisson. La capricieuse Lieschen est accompagnée par une flûte langoureuse tandis que le père têtu est accompagné par une basse obstinée. Lieschen ne change d’avis que lorsque son père la menace de lui interdire son mariage.

Le « Schlendrian » attaché à ses coutumes devient un vieux barbon dans ce livret d’album. Pas mal trouvé ! Ecoutons ce que ça donne (comme je suis sympa, je vous mets une version en anglais de cette cantate – on entend tout de même bien « Here comes Herr Schlendrian » dans les premières secondes) :

Bon, qu’est-ce qu’il y aurait encore à dire de ce Schlendrian ?

Ah oui, un ouvrage d’un certain Miklós Vetö (De Kant à Schelling : les deux voies de l’idéalisme allemand, Volume 1) nous apprend que le Schlendrian (conservé tel quel dans le texte français) est un concept essentiel chez le philosophe Johann Gottlieb Fichte. Voyez plutôt :

Bien bien, je ne me prononcerai pas sur la pertinence du concept, mais n’hésitez pas à vous exprimer à ce sujet dans les commentaires.

Et « Schlendrian » apparaît aussi sous la forme d’une sorte d’exclamative sibylline, dans le premier couplet d’une inoubliable chanson de Theo Mackeben intitulée « Die Nacht ist nicht allein zum Schlafen da » (« La nuit n’est pas seulement faite pour dormir »). Elle est ici interprétée par Gustaf Gründgens, gloire du théâtre et du cinéma allemands de la première moitié du 20e siècle (dont le ralliement au Troisième Reich inspira le personnage principal de Mephisto, très chouette film d’István Szabó que je vous recommande chaudement – mais je sens que vous allez dire que je me disperse, alors que tout dans ce billet n’est que rigueur et refus de céder à la tentation de partir dans tous les sens). Je vous laisse savourer ces cinq minutes et quelque de grande modernité cinématographique et vocale (le film, Tanz auf dem Vulkan, est décrit ainsi dans le Dictionnaire du cinéma de Jean Tulard : « un film hybride où le meilleur côtoie le pire. Le pire étant certaines séquences musicales (…)).

Wenn die Bürger schlafen geh’n
in der Zipfelmütze
und zu ihrem König fleh’n,
dass er sie beschütze,
zieh’n wir festlich angetan
hin zu den Tavernen.
Schlendrian,
Schlendrian,

unter den Laternen!

Je te rassure, lecteur (unique ?) parvenu jusqu’ici de ce blog, je commence à avoir épuisé le sujet. On notera simplement que le « Schlendrian » se retrouve dans d’autres langues à influence germanique – comme le néerlandais ou le suédois, voir ci-dessous.

Incredible, non ?

La minute d’autosatisfaction de Tatie Les Piles :

Mine de rien, je ne suis pas peu fière d’avoir casé dans un même billet un groupe de punk est-allemand, un débat de société sur le café, un satiriste de la Renaissance, un abominable cabotin, une cantate de Bach, un philosophe du 19e siècle et une chanson à boire, moué.

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