Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Du démontage nécessaire de la séduction

Je voulais attendre un peu avant d’écrire un billet sur ce bouquin que j’ai achevé de lire il y a deux mois et qui m’a coupé le souffle (d’aucuns – mauvaises langues – diront qu’il n’est pas difficile de couper le souffle à une fumeuse, mais je suis au-dessus de ces provocations puériles). Il est donc intitulé Séductions du bourreau – Négation des victimes et a été publié fin 2010 par les Presses universitaires de France, dans la collection « Intervention philosophique ».

J’en ai entendu parler un matin sur France Inter. Ce que j’ai retenu de l’interview écoutée ce jour-là d’une oreille un peu distraite, entre mon café matinal, la gardienne de l’immeuble qui sonnait à ma porte et un coup de fil de je-ne-sais-plus-qui, c’est que l’essai de Charlotte Lacoste était un démontage en règle du dispositif romanesque des Bienveillantes de Jonathan Littell. Et je dois avouer que c’est ce qui m’a donné envie de le lire, dans un premier temps : le plaisir annoncé de lire un bon dégommage de ce roman porté aux nues par pas mal de critiques à l’époque de sa parution, dans un enthousiasme que j’ai eu du mal à comprendre rétrospectivement quand j’ai moi-même lu le bouquin un an et demi plus tard.

Deux mots sur Les Bienveillantes : comme je l’ai déjà signalé ailleurs, je ne me serais sans doute pas plongée dedans si je n’avais pas écopé début 2008 d’un documentaire à traduire sur la sortie en Allemagne de ce roman (documentaire qui est d’ailleurs évoqué dans Séductions du bourreau – fin de la séquence émotion). Pourquoi ? D’une part parce que la fiction ne m’intéresse plus beaucoup depuis quelques années (et j’en suis désolée), et d’autre part parce que plus un bouquin fait parler de lui, moins j’ai envie de le lire, c’est mathématique. Pour autant, même si j’étais faiblement motivée, je n’avais pas d’a priori particulièrement négatif sur Les Bienveillantes quand je l’ai commencé – parce que la Shoah et la deuxième Guerre mondiale forment un pan de l’Histoire qui m’intéresse beaucoup à titre personnel et en tant que germaniste, et que je suis toujours prête à lire ce qu’un auteur peut avoir à dire sur le sujet.

Mais la lecture du roman de Littell a été un long pensum – le bouquin m’a fait l’effet d’une grosse tartine putassière et esthétisante, misant sur la délectation voire la fascination du lecteur pour le nauséabond, plutôt mal écrite qui plus est, avec une ambition littéraire démesurée (livrer au lecteur la vérité vraie sur la Shoah en épousant sur 900 pages le point de vue du bourreau nazi, à travers une oeuvre de fiction entendant créer un saisissant « effet de réel ») pour un résultat somme toute assez loupé à mon sens. Bref, un roman prétexte, un roman poudre aux yeux, un roman surévalué, plus laborieux et pompeux que brillant, qui m’a laissé un sentiment de malaise indescriptible (et je me dois de préciser que ce n’est pas le caractère cru, violent et sadique (ou sadien) du bouquin qui m’a mise mal à l’aise – autant je rampe sous le canapé à la moindre scène un peu violente dans un film, autant je peux lire les pires horreurs sans ciller, c’est comme ça – non, c’était autre chose). Entendons-nous bien : je ne nie à personne (il ne manquerait plus que ça) le droit d’aimer ce roman ou de lui trouver un intérêt et même des qualités, mais j’ai tout de même du mal à suivre ceux qui y voient un nouveau Guerre et paix et je me reconnais plus dans les mots (un peu faciles, forcément) de Claire Devarrieux dans Libé : « Nuit et bouillasse » ; ou de Peter Schöttler dans Le Monde : « littérature de guerre et de gare ».

Début mars, j’ai donc entamé Séductions du bourreau – qui n’a en fait rien d’un simple déboulonnage des Bienveillantes, même si l’oeuvre de Littell y occupe une place importante.

C’est d’abord un balayage très documenté de la littérature de guerre au 20e siècle. D’abord une remise en contexte des Bienveillantes dans une longue lignée de récits de guerre (fictions ou témoignages) qui privilégient la parole des bourreaux sans trop se préoccuper de celle des victimes (tellement peu glamour, faut dire). D’abord le démontage très fin d’une série d’impostures et des procédés qu’elles utilisent pour se donner l’apparence du « vrai » et du « réel ». D’abord une analyse de la façon dont ces impostures ont tendu à ou tenté de s’imposer comme de fidèles reflets de la réalité dans l’inconscient collectif. De la première Guerre mondiale au Rwanda, en passant par l’Algérie et les Khmers rouges, le balayage est ample et passionnant, le démontage des clichés est minutieux et convaincant.

Et oui, il y a aussi de longs chapitres consacrés aux Bienveillantes. Aux « séductions du bourreau ». Au détournement opéré des écrits d’Hannah Arendt, au dévoiement du concept de « banalité du mal » (j’aime bien le résumé-raccourci qu’en fait le laconique Spoiler sur son blog : « Chez Arendt : le mal est banal, dans le sens où Eichmann est juste un pauvre type. Il est stupide, il n’a pas d’éducation, pas de culture. C’est aussi ce qui ressort des Entretiens de Nuremberg de Goldensohn. Une bandes de brutes. Dans le sens dévoyé : le mal est banal, il est partout, en chacun de nous. »). À la dépolitisation qu’entraîne cette conception qui veut que « le mal soit en chacun de nous ». À la banalisation qu’induit l’esthétisation de l’horreur, qui met tout sur le même plan et produit des bourreaux chatoyants et funky, des bourreaux au fond implicitement innocents, voire des bourreaux qui se présentent eux-mêmes en victimes.

L’essai de Charlotte Lacoste est assez particulier. La rigueur universitaire y côtoie l’ironie mordante, que l’auteure manie plutôt bien. Parfois, on peut le regretter, cela ferait presque perdre un peu de force à son propos. Mais étant moi-même assez friande de vitriol, je n’ai pas trouvé ça gênant. On peut ne pas être d’accord avec toutes ses analyses – je ne la suis pas complètement sur Le Silence de la mer, même s’il faudrait que je relise ce bouquin qui reste un souvenir un peu lointain. On peut aussi trouver son propos moralisateur – je trouve pour ma part qu’il dessine en creux quelque chose comme une déontologie de l’écriture qui est très intéressante.

Je ne parle pas si souvent que ça ici des essais que je lis hors bouquins sur la traduction, parce qu’il est rare qu’ils m’enthousiasment à ce point et qu’ils me paraissent aussi riches. Séductions du bourreau a me semble-t-il été plutôt bien accueilli par la critique (Laurent Binet lui a par exemple consacré un article très enthousiaste, « Comment devient-on un bourreau ? »). On trouve cependant aussi des articles très acerbes, comme celui, intitulé « De la critique littéraire considérée comme un exercice de mépris », de Luc Rasson, un universitaire qui travaille également sur la représentation des deux guerres mondiales dans la littérature. Pour se faire sa propre idée, le mieux est (attention, banalité à tribord)… de lire Séductions du bourreau, ma foi. On peut aussi écouter l’auteure dans l’émission de France Inter « Comme on nous parle » le 23 février dernier (qui n’est du reste pas l’émission qui avait à l’origine attiré mon attention sur cet essai) ou dans un numéro du « Bien commun » diffusé sur France Culture quelques jours auparavant.

Présentation de l’éditeur :

Comment devient-on un bourreau ? Comment expliquer que dans les périodes sombres de l’histoire, des hommes ordinaires se transforment en assassins – criminels de bureau ou tortionnaires de terrain ? Cette question qui formait la clef de voûte des Bienveillantes, le best-seller de Jonathan Littell, revient comme un leitmotiv dans la production littéraire et artistique contemporaine, et elle y reçoit souvent la même réponse, en forme de syllogisme :

Tous les bourreaux sont des hommes ordinaires

Or les hommes ordinaires, c’est nous tous

Donc nous sommes tous des bourreaux.

De fait, on ne compte plus les auteurs qui, détournant la thèse de Hannah Arendt sur la banalité du mal ou celle de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité, exploitent le motif du jaillissement du monstre (que tout un chacun nourrirait en lui-même), dédouanant d’autant les vrais coupables (qui ont simplement eu la malchance de pouvoir donner libre cours à leur nature destructrice…).

En se basant sur l’analyse d’une quinzaine d’ouvrages récents (romans, essais, pièces de théâtre, films), Charlotte Lacoste enquête sur les présupposés idéologiques des oeuvres qui mettent en scène la figure du meurtrier de masse (officiers nazis, génocidaires rwandais, tortionnaires en Algérie), et démontre qu’au gré d’une inversion radicale des valeurs, le bourreau se trouve aujourd’hui érigé en modèle d’humanité. C’est ce qui explique l’apparition, sur la scène artistique, littéraire et médiatique, de la figure mi-sublime mi-pathétique du bourreau gentilhomme, pris au piège des circonstances, sorte de meurtrier malgré lui, censé nous représenter tout un chacun, et nous révéler à nous-mêmes notre potentiel de destruction massive…

C’est contre ce traitement dépolitisant de la question du crime de masse que s’élève l’auteur de cet essai.

Ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de lettres modernes, Charlotte Lacoste enseigne la littérature française du XXe siècle et la littérature comparée à l’université.

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