Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Tics, manies et autres névroses (ép. 3)

Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l’entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de « déformations professionnelles » pour minimiser la chose, mais let’s face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.

Ça se passe au cinéma. Une sortie entre amis, en amoureux, avec tata Suzanne, que sais-je.

Le film est bon, mauvais, quelconque, peu importe, finalement.

Tandis qu’apparaît le générique de fin, les spectateurs se redressent presque mécaniquement, s’étirent un peu, échangent un regard réjoui/perplexe/atterré (rayez la mention inutile) avec leur voisin, réunissent foulard, pull, imperméable, parapluie et sac à main, bref, se réveillent.

Le générique, souvent, est structuré en plusieurs parties. À un moment donné, la musique change, et un déroulant apparaît avec une succession de noms accolés à des métiers tous plus étranges les uns que les autres.

Là, généralement, les derniers spectateurs qui s’attardaient encore dans le moelleux de leur fauteuil se lèvent et se barrent tranquillou en prenant tout leur temps. C’est vrai, quoi, on n’est pas pressé.

C’est alors que retentit un « tss-tss » agacé.

Un « tss-tss » qui veut dire : « Tss-tss, vous me bouchez la vue en vous levant, magnez-vous ! »

Un « tss-tss » qui, à ce stade de la projection, ne peut émaner que d’une personne : un traducteur de l’audiovisuel.

Car notre sujet d’étude est souvent atteint d’un syndrome qui survient de façon ciblée mais régulière à la fin des films et des séries : la générite.

Un syndrome qui, sans raison physiologique connue (mais la science y travaille en ce moment même), le cloue à son fauteuil de cinéma comme une moule à son rocher.

Un syndrome qui le pousse à hurler, quand sa moitié esquisse un geste vers la télécommande du lecteur de DVD une fois le film achevé : « NAAAAAAAAN ! ATTENDS ! »

Car oui, le traducteur atteint de générite veut voir le générique jusqu’à la fin. Il veut voir QUI a traduit le film. QUI est l’auteur de ce sublime doublage, QUI a signé ce sous-titrage pourri, QUI a trop de la chance de traduire cette série géniale, QUI a récupéré ce documentaire super qui aurait mérité un autre traducteur (lui-même aurait fait beaucoup mieux, c’est clair).

Deux cas de figure se dégagent, à partir de là, qui peuvent eux-mêmes être subdivisés en sous-cas (oui-oui) :

1) Le nom de l’adaptateur figure à la fin du générique.

1.1) Scénario idéal : le traducteur en pleine crise de générite voit effectivement le nom de son confrère.

1.1.1) Il s’écrie : « Ah, je me disais bien que le sous-titrage/le doublage était pourri. Ça m’étonne pas, ça fait quinze ans que Machin n’a pas fait une traduction potable. »
1.1.1.1) Eventuellement : Il se promet d’envoyer un CV au distributeur ou au labo le lendemain.

1.1.2) Il murmure : « Ouah, chapeau. »
1.1.2.1) Eventuellement : il se promet d’écrire un petit mot gentil et confraternel au traducteur le lendemain.

1.1.3) Il hausse les épaules et dit : « Tiens, connais pas. »

1.2) Scénario problématique : le traducteur en pleine crise de générite loupe le nom du traducteur.

1.2.1) Il insulte les débiles qui sont justement en train de quitter la salle de cinéma et lui ont bouché la vue à l’instant critique.

1.2.2) Variante : il insulte l’employé du cinéma occupé à ramasser les pots de pop-corn vides entre les rangées de sièges qui lui a bouché la vue à l’instant critique.

Ces deux variantes lui valent généralement un regard ahuri, choqué, voire inquiet, de la part des personnes ainsi injuriées.

1.2.3) Il n’a personne à insulter, il a simplement cligné des yeux au mauvais moment. Il s’en veut jusqu’au lendemain matin, mais peut tout de même se rattraper en éructant : « ‘Tain, s’ils laissaient le nom affiché plus d’une demi-seconde, aussi… »

1.3) Cas particuliers

1.3.1) Si le traducteur pousse le narcissisme jusqu’à aller voir/à regarder un film, un documentaire ou une série qu’il a lui-même traduit, les effets du point 1.2. et de ses sous-rubriques sont amplifiés environ 6,8 fois (moyenne issue d’une enquête détaillée menée par moi-même sur un échantillon représentatif composé de moi-même).

1.3.2) Même hypothèse que ci-dessus, mais le traducteur constate que son nom est mal orthographié, ou pire, que quelqu’un s’est emmêlé les pinceaux et a interverti les signatures de deux films différents. Le traducteur en pleine générite narcissique est alors pris de convulsions et décrète entre deux spasmes que sa vengeance sera terrible.

Illustration : cas 1.3.2). Oui, la vengeance de votre blogueuse dévouée sera TERRRRRIBLE, mouahahaha.

2. Le nom de l’adaptateur ne figure pas à la fin du générique.

2.1) Mais le nom du labo technique qui s’est occupé de l’incrustation des sous-titres ou du studio où ont été enregistrées les voix apparaît.

Le traducteur, saisi d’un sentiment d’intense déception, s’écrie au bord des larmes, la voix tremblante : « Maiseuh ! Ça leur ferait mal de mettre le nom de l’auteur ? Et le code de la propriété intellectuelle, c’est pour les chiens ? »

2.2) Il n’y a pas du tout de signature à la fin de l’oeuvre.

Le traducteur est tout aussi déçu et peut prononcer sensiblement les mêmes phrases qu’au point 2.1). Néanmoins, il est légèrement réconforté par une certaine Schadenfreude, puisqu’il peut se dire qu’il n’est pas le seul à avoir été oublié.

Là encore, si le traducteur atteint du syndrome de générite se trouve devant un film qu’il a lui-même adapté, les cas de figure 2.1) et 2.2) peuvent donner lieu à des réactions extrêmes. Notre conseil : éloignez tout objet contondant de l’environnement immédiat du traducteur et tendez-lui un Prozac (soyez prudent, il peut mordre).

2.3) La signature affiche, en tout et pour tout, la mention « SDI Media Group », « Softitler » ou « [French] ».

Le traducteur sort alors le stock de tomates pourries qu’il conserve amoureusement sous son canapé et commence à bombarder l’écran du téléviseur. Notre conseil : laissez-le faire, il s’agit là d’une réaction saine et parfaitement normale. Vous pouvez même l’aider, si le coeur vous en dit (et si vous avez une télé de rechange).

Illustration : cas 2.3) avant l’envoi des tomates. Voir également ceci.

PS : Ce billet était dans mes brouillons depuis un bout de temps, mais j’avoue que l’élément déclencheur pour le terminer a été un récent échange à ce sujet par Facebook interposé entre plusieurs traducteurs/adaptateurs, dont voici un extrait (et oui, votre blogueuse dévouée fait indéniablement partie des plus atteints).

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