Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Soul, smoke and translation

Aujourd’hui, un billet qui aurait pu être léger, sur pourquoi l’Homme cherche toujours à peser l’impondérable au moyen d’expériences stupides.

(Casse-gueule, le billet. Pas grave, j’y vais. Peur de rien, moi.)

Il y a déjà un bon bail, lecteur passionné par mon emploi du temps de ce blog, j’ai planché sur un documentaire consacré à la mort, encore un. Un docu un peu inégal, avec tout plein d’images d’opérations à coeur ouvert pas particulièrement réjouissantes et des effets spéciaux à gogo pour faire vivre au téléspectateur d’impressionnantes « near-death experiences ». Mais un docu avec quelques anecdotes intéressantes quand même.

Par exemple, l’interview de cette journaliste scientifique américaine, Mary Roach, qui raconte une expédience ahurissante menée au 19ème siècle par un certain Duncan Macdougall, médecin américain qui décida un beau matin de voir si par hasard l’âme humaine ne serait pas un peu matérielle, et s’en alla tester sa théorie sur des tuberculeux en phase terminale. Le dispositif est décrit ici par la même Mary Roach. Pour la suite, je laisse la parole à un article (peu indulgent) paru dans Courrier international il y a quelques années :

MacDougall ne parvint à recruter que six mourants pour son étude, dont quatre atteints de tuberculose. L’un après l’autre, ils furent placés dans son lit modifié, et il les pesa. Que la vessie se vide ou que le sphincter se relâche à la dernière seconde n’avait pas d’importance – du moins en ce qui concerne l’expérience – car le tout restait dans le lit. Vaguement conscient de l’importance de la reproduction d’un phénomène dans la pratique scientifique, MacDougall répéta ensuite son étude sur quinze chiens qui, conformément à ses convictions religieuses, n’avaient pas d’âme. On ne sait s’il obtint que ces quadrupèdes meurent sans faire bouger le lit, mais d’aucuns le soupçonnent d’avoir eu recours à quelque redoutable bouillon d’onze heures. A l’issue de cette aventure scientifique, MacDougall déclara que les humains perdaient en mourant les trois quarts d’une once, ce qui ne sonne pas vraiment comme 21 grammes, son équivalent métrique. Les chiens, assura-t-il, n’avaient rien perdu. De quoi pouvait-il donc s’agir, sinon du poids de l’âme quittant le corps ?

Ian Sample, The Guardian
article paru traduit dans Courrier international le 26/02/2004
sous le titre « L’impondérable légèreté de l’âme« 

Tout ça, ça donne un film. Enfin, surtout un titre de film, parce que le film proprement dit n’a, de mémoire, pas grand-chose à voir avec l’expérience décrite ci-dessus. 21 grammes, d’Alejandro González Inárritu, vous vous souvenez ? Avec ces quelques phrases bourrées de pathos à la fin…


How many lives do we live? How many times do we die? They say we all lose 21 grams… at the exact moment of our death. Everyone. And how much fits into 21 grams? How much is lost? When do we lose 21 grams? How much goes with them? How much is gained? How much is gained? Twenty-one grams. The weight of a stack of five nickels. The weight of a hummingbird. A chocolate bar.

(On notera que l’expérience d’un pôv médecin américain visiblement un peu barré se retrouve érigée en généralité absolue (« Everyone », rien que ça) pour les besoins de cette démonstration poético-existentialiste avec comparaisons « humaines, trop humaines » à la clé. Passons, vous aurez compris que je n’ai pas un souvenir ému de ce film.)

Tout ça pour dire que l’idée saugrenue de MacDougall continue d’inspirer du monde, bref.

Cette tentative un peu hasardeuse de peser l’âme m’a rappelé autre chose (là, a priori, c’est le moment où ce billet commence à partir en vrille, lecteur compréhensif de ce blog), un truc vu et lu dans les années 90.


PAUL
Raleigh was the person who introduced tobacco in England, and since he was a favorite of the Queen’s – Queen Bess, he used to call her – smoking caught on as a fashion at court. I’m sure Old Bess must have shared a stogie or two with Sir Walter. Once, he made a bet with her that he could measure the weight of smoke.

DENNIS
You mean, weigh smoke?

PAUL
Exactly. Weigh smoke.

TOMMY
You can’t do that. It’s like weighing air.

PAUL
I admit it’s strange. Almost like weighing someone’s soul. But Sir Walter was a clever guy. First, he took an unsmoked cigar and put it on a balance and weighed it. Then he lit up and smoked the cigar, carefully tapping the ashes into the balance pan. When he was finished, he put the butt into the pan with the ashes and weighed what was there. Then he subtracted that number from the original weight of the unsmoked cigar. The difference… was the weight of the smoke.

C’est encore mieux en images :

Cette scène un peu suspendue de Smoke, elle me plaît beaucoup. Longtemps, j’ai cru que cette histoire de fumée était une pure invention de Paul Auster, mais puisqu’on en trouve le récit dans les archives du New York Times (« Sir Walter Raleigh’s Pipe », 3 mai 1896), on peut supposer que ce cher Paul s’est renseigné (ou est tombé sur la même coupure de journal).

J’aime beaucoup la différence de style entre ces deux récits qu’un siècle sépare. Le ton daté et croquignolet de l’article, la sobriété teintée de suspense du film, l’art de l’écrivain/scénariste qui transforme une anecdote en quasi-parabole qui fait retenir son souffle (et tousser, un peu).

Mais revenons à nos moutons. Deux expériences absurdes pour peser l’impondérable, donc. L’une bouffie d’un pseudo-sérieux scientifique, l’autre teintée de légèreté mondaine. Deux tentatives de mesurer un changement d’état, en d’autres termes.

Bon, ben moi ça me fait penser à un autre truc encore plus tiré par les cheveux : la traduction, ce ne serait pas aussi une forme de changement d’état ? (cette question est purement rhétorique, lecteur polémiste de ce blog, ne te sens pas obligé de répondre ou tu vas m’embrouiller encore plus que je ne le suis déjà ; et puis, tu auras noté que j’ai mis des italiques, au cas où). Combien pèse le passage d’une langue à une autre, d’un système de pensée à un autre, d’un univers culturel à un autre ? Et puisqu’on est dans les idées absurdes, tiens, combien pèse l’intraduisible ? Après tout, si on est assez crétin pour vouloir peser l’âme d’un mourant ou le poids de la fumée d’un cigare, pourquoi ne pas y aller franco dans la bêtise et imaginer des expériences absurdes pour peser le poids des mots ?

Je te propose donc, lecteur amateur d’expériences stupides de ce blog, de tester différents dispositifs pour peser le poids d’une traduction et le poids de l’intraduisible.

Après tout, ça ne peut pas être très compliqué, boudiou de boudiou :

Traduction = Texte original + Coefficient de foisonnement – Intraduisible

Et donc :

Intraduisible = Texte original + Coefficient de foisonnement – Traduction

(J’ai arrêté les maths en terminale, ne me dites pas que ça se voit.)

Il existe une forme de mesure de l’opération de traduction, c’est le coefficient de foisonnement (rappelons la définition qu’en donne l’ATLF : « Il s’agit du pourcentage d’augmentation (ou de réduction) que présentera le texte une fois traduit. Il dépend de la langue à traduire, à titre indicatif, il est environ de +10% pour l’anglais, dépasse les +20% pour l’allemand, est faible pour l’italien. Plus le texte est technique, plus le coefficient risque d’être élevé. »). Mais c’est une mesure de volume, en somme, pas de poids. Il y a bien des convertisseurs de volume en poids fort pratiques (et des verres à mesure) qui permettent de savoir combien pèse une cuiller à café de crème fraîche, mais l’option « mots » n’est curieusement pas proposée dans la liste déroulante des ingrédients pesables.

Evacuons tout de suite la version facile et pas drôle de l’expérience : une édition originale, une édition française, une balance de cuisine (expression qui pourrait devenir une insulte courante, moyennant un gros travail de popularisation). On pèse, on compare, puis on se rend compte que le grammage du papier et la taille des caractères ne sont pas identiques, donc que la comparaison est vaine.

Variante pyromane inspirée de Sir Raleigh : une édition originale, une édition française, une balance de cuisine et deux alumettes. On brûle, on compare le poids des cendres, puis on se rend compte que le grammage etc.

Le dépiautage d’une édition bilingue peut être envisagé (il permet théoriquement de remédier au problème de grammage et de taille de caractères). Toutefois, la version originale et la version française étant généralement imprimées recto-verso, on est face à un problème insoluble, à moins de 1. acheter deux fois le bouquin 2. peser des demi-pages 3. couper les morceaux de pages qui ont été laissés vides afin de faire coïncider visuellement les deux versions pour le lecteur en plein apprentissage de la langue d’origine du texte. Compliqué. Sans doute peu scientifique (or n’oublions pas que la rigueur intellectuelle est le maître-mot sur ce blog, je crois que ce billet le prouve de façon éclatante).

Donc j’attends. J’attends vos suggestions stupides, poétiques, absurdes ou brillantes pour régler cette délicate question.

À vos commentaires.

(PS – Ah oui, un lien comme ça au hasard : la publication de la SFT « Traduction – Les mots au kilo ? »)

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