Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Perles rares

Par définition, le traducteur de langue rare est… rare.

Le traducteur de langue rare spécialiste de la traduction audiovisuelle est encore plus rare.

Et le traducteur 1. maîtrisant une langue rare 2. spécialiste de la traduction audiovisuelle, 3. de langue maternelle française (et éventuellement 4. bon) est vraiment rarissime.

Au cours de ma longue et fascinante carrière, j’ai eu l’occasion de relire et/ou de simuler de passionnants documentaires comportant des langues plus ou moins rares (persan, tibétain, bengali, estonien, lituanien, japonais, arabe, tchèque, bulgare, wolof, israélien, hongrois, chinois, roumain, suédois et peut-être quelques autres), avec, il faut l’avouer, un plaisir variable.

Les circonstances peuvent varier, elles aussi : parfois, la traduction arrive toute prête dans ma boîte mail. Un simple fichier Word, aucun contact avec le traducteur, une journée pour relire la traduction : non seulement c’est un vrai cocktail de convivialité, mais en plus, c’est absurde. Parfois, j’ai un numéro de téléphone, un e-mail, bref, de quoi poser des questions sur les passages qui me posent problème – déjà, c’est mieux. Et parfois encore, il s’agit de simuler des sous-titres en présence du traducteur, voire de les rédiger de concert et de conserve (à l’époque où j’étais salariée dans un labo, notamment), ce qui est déjà nettement plus chaleureux et pratique.

Les traducteurs de langues rares, finalement, sont comme tous les traducteurs : il y a les pointures, ceux dont on ne dit rien, les catastrophes et les imposteurs. Le truc, c’est que la rareté de la langue qu’ils traduisent les rendent relativement plus indispensables que les traducteurs de langues non-rares. Une fois qu’une société de postproduction a dégoté à grand-peine « son » spécialiste du pakistanais, de l’estonien ou du peul après avoir passé une journée à appeler facs, ambassades, consulats et agences de traduction, pas question d’en changer la fois d’après. L’autre truc, c’est que des gens au demeurant très sympathiques mais pas vraiment traducteurs se retrouvent parfois à faire de la traduction juste parce qu’ils maîtrisent ladite langue rare. Attention, loin de moi l’idée de généraliser ; il y a aussi plein de traducteurs de langues rares super compétents et légitimes – mais les spécimens présentés ici ont volontairement été choisis pour leur côté atypique et parce qu’ils ne pourraient pas être (ou se prétendre) traducteurs de langues non rares, du moins il me semble (encore que…). Voici donc quelques portraits de traducteurs de langues rares rencontrés, en vrai ou virtuellement, au fil des dernières années.

O., le prof de fac

Il est de langue française et maîtrise une langue vraiment très très rare qu’il enseigne à l’INALCO. Il est sympa et de bonne volonté, mais let’s face it : il n’est pas traducteur. Son texte est digne d’une version de lycée. Ah mais si, tiens, il est aussi traducteur-interprète, m’apprend Google. Je ne l’ai pas rencontré en vrai, mais je reste un peu perplexe : peut-on faire carrière dans la traduction en rendant des traductions aussi scolaires et maladroites ? La réponse est oui. Il suffit visiblement d’être le seul spécialiste connu en France de ladite langue vraiment très très rare.

W., l’inconnue au bataillon

Elle maîtrise une langue modérément rare – pour laquelle il existe de vrais traducteurs, même des spécialisés dans l’audiovisuel, même des de langue française, même des talentueux. Je ne sais pas comment elle a été choisie par notre client commun, son nom et ses coordonnées ne renvoient à rien du tout ni sur Google ni dans les annuaires de traducteurs, elle ne répondra à aucune de mes questions par e-mail, ne rappellera jamais suite aux messages que je laisse sur son répondeur. Une énigme. Mais une énigme capable de rendre ça au client, quand même :


Wow.

Une traduction ni faite ni… ah si, à refaire, en fait.

T., le moine bouddhiste défroqué

Il est exceptionnel. Il débarque un après-midi à 14h30 pour sous-titrer quelques mantras ; il fera la fermeture des bureaux avec moi à 20h. Entre temps, j’aurai eu le récit circonstancié de sa vie au Tibet et de son passage par les geôles chinoises, le compte rendu de ses nombreuses rencontres avec Sa Sainteté, un exposé sur sa collaboration avec Annaud et Scorsese, une carte de visite en deux exemplaires (« Une pour le bureau, une pour toi ! ») et la référence de ses bouquins autobiographiques, sans oublier une proposition indécente de me joindre aux cours de tibétain qu’il affirme dispenser à Johnny Depp et Vanessa Paradis (j’aurais dû dire oui rien que pour l’emmerder, je sais – j’étais trop abasourdie pour réagir). À part ça, le sous-titrage proprement dit a pris 40 minutes (et encore, les mantras, il paraît que c’est in-sous-titrable). Et six mois après mon départ de la boîte, mon successeur recevait encore des mails me proposant d’aller prendre un verre et plus si affinités. Inoubliable, T.

O., l’étudiant en histoire de l’art

O. vient d’un pays à régime « à poigne », où les droits de l’homme ne sont pas une priorité. Du coup, quand dans un premier temps il insiste d’un ton péremptoire pour ajouter « notre nation glorieuse » dans un sous-titre sur deux, je me pose un peu des questions. Mais après tout, puisqu’il s’agit de sous-titrer un chant de propagande, je décide de lui laisser une chance. Et au final, après deux ou trois séances de travail communes sur plusieurs documentaires, il s’avère qu’O. est nettement plus sympathique qu’à première vue. Il a choisi de se spécialiser en histoire de l’art comparée pour pouvoir aller passer un an en France et il en profite grave derrière son air un peu austère, ça fait plaisir à voir. Par contre, il a beau avoir du vocabulaire, il parle un français très hésitant. Du coup, il se demande un peu ce qu’il fait là : « Mais tu sais pourquoi ils m’ont appelé moi ? » Non, je ne sais pas. « C’est bizarre, parce que je connais des vrais traducteurs, hein ! » Ah… Une énigme de plus…

T., le réalisateur

Tout est parti d’un contretemps. Une traductrice que j’ai recommandée à mon client a annulé en dernière minute et a envoyé toute confuse un ami en remplacement. Je me méfie un peu : je sais que la traductrice en question est super, mais quid du bon pote qui s’est dévoué pour venir ? Eh ben le bon pote n’est pas traducteur, mais réalisateur, et j’ai rarement assisté à une séance de sous-titrage aussi enrichissante. On sous-titre tout en nuances les dialogues à traduire, on discute longuement du sujet abordé par le docu et de la manière – discutable – dont il est traité, on parle de son pays (où les droits de l’homme ne sont pas non plus une priorité), T. a des choses intéressantes à dire et je me dis en rentrant chez moi que c’est chouette, de faire un métier où on peut rencontrer des gens comme ça.

D., le pénible

L’archétype du traducteur qui m’énerve. Comme W., il maîtrise une langue rare pour laquelle il existe des traducteurs plus dégourdis que lui. Contrairement à W., en revanche, il écrit en bon français et est un vrai traducteur, c’est déjà ça. Mais après trois collaborations avec lui, je me rends compte qu’il finit toujours par planter les gens pour lesquels il travaille : il met les autres dans la panade en rendant sa trad trois jours après la date convenue, il se présente comme « équipé d’un logiciel de sous-titrage » mais omet de préciser qu’il ne sait pas s’en servir ce qui oblige bibi à se coltiner en urgence le repérage et la saisie des 400 sous-titres du programme, il a deux de tension et l’air tout gentil, mais pratique un languedeputage actif dans le dos d’à peu près tout le monde, y compris votre blogueuse dévouée… Bref, il me fatigue. Oui mais voilà : la langue rare, dans son cas, est un sésame infaillible qui lui permet de continuer à sévir sans trop se remettre en question. M’énerve.

M., la fumiste

M. ne le sait pas, mais je la connais. En DESS, elle a re-passé avec ma promo les examens qu’elle avait loupés l’année précédente et j’ai papoté un quart d’heure avec son chéri pendant qu’elle re-soutenait son mémoire au mois de juin, en attendant d’aller présenter le mien. Mais manque de bol pour elle, elle ne s’en souvient pas (gniark gniark gniark). Son DESS, elle l’a passé (obtenu ?) en traduction anglais > français, mais il s’avère qu’elle a une corde supplémentaire à son arc – une langue rare, donc.

J’ai déjà relu son voice-over pas catastrophique mais un peu bâclé et elle vient maintenant faire une centaine de sous-titres. J’ai autre chose à faire ce jour-là, mais elle affirme qu’elle n’a jamais appris à manipuler un logiciel de sous-titrage et qu’elle ne sait pas bien faire. On commence sur des bases saines comme je les aime : je suis bien placée pour savoir qu’elle a appris tout ça en DESS. Elle joue les idiotes et ça m’énerve : « Ah ? Il y a des limites de lisibilité dans les sous-titres ? Et comment tu fais pour savoir quand doit démarrer un sous-titre ? Je me suis toujours demandé ! » Je l’avoue, je finis par exploser sur le mode : « Arrête de me prendre pour une conne, I KNOW WHAT YOU DID LAST SUMMER!« 

Je l’ai recroisée quelques mois plus tard dans un autre labo où, paraît-il, plus personne ne voulait la relire – depuis, plus rien. J’ignore si elle a persévéré dans cette voie…

The Man, le « traducteur » de langue rare qui se passe de commentaires

Ouais, c’est du piston. Assumé. Le jour même de mon embauche chez A. en 2005, la chargée de post-prod m’annonce d’un air paniqué : « On a un documentaire en wolof à traduire. T’en connais, toi, des gens qui parlent wolof ? » Je réfléchis deux minutes et décide de répondre par l’affirmative à sa question a priori rhétorique, et de proposer à The Man de venir faire les sous-titres sur place avec moi. Un vrai bonheur, malgré mes appréhensions initiales : une journée au boulot avec mon cher et tendre, l’occasion pour lui de comprendre mon travail et de se rendre compte que c’est un vrai métier qui prend du temps, le sous-titrage. Dommage que l’occasion ne se soit pas représentée depuis…

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