Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Tics, manies et autres névroses (ép. 2)

Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l’entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de « déformations professionnelles » pour minimiser la chose, mais let’s face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.

Vous êtes ami, conjoint, parent proche d’un traducteur ou d’une traductrice ?

Un conseil : en vacances, évitez les régions frontalières et les pays où plusieurs langues officielles coexistent.

Car le traducteur professionnel est souvent atteint d’une névrose méconnue et sous-estimée : la comparite.

Celle-ci consiste à comparer les différentes versions linguistiques des panneaux et autres affichages officiels de ses lieux de villégiature, et à repérer immédiatement toute erreur ou imprécision dans la traduction.

Symptômes : la découverte d’un panneau fautif s’accompagne souvent d’un « Ha, t’as vu ? » hargneux et triomphant à la fois, ponctué d’un geste accusateur en direction dudit panneau (qui n’a pourtant rien fait).

Cette nouvelle manifestation maladive du virus traductophile peut être illustrée par quelques panneaux croisés dans les rues de Strasbourg (notez bien que cet exemple a été pris complètement au hasard, selon une savante procédure de plouf-plouf-ça-sera-toi effectuée sous le contrôle télépathique d’un huissier libano-colombien).

À Strasbourg, donc, il est possible, pour le traducteur atteint, de déambuler calmement à peu près dans toute la ville. Les panneaux bilingues français-alsacien sont en règle général tout à fait acceptables. Et bien qu’il y ait parfois des fantaisies dans la traduction de rue/ruelle (gass/gässel), le traducteur respire un grand coup et se dit qu’après tout, la ruelle d’aujourd’hui était peut-être une rue il y a trois siècles, et vice versa.



Ici ou là, un léger frisson le parcourt lorsqu’il note que la concordance n’est pas absolument parfaite entre alsacien et français, qu’il manque un détail dans l’une ou l’autre version… Mais le traducteur, qui sait être magnanime, se contente alors d’un ronchonnement discret.

Steinbruck, littéralement : Pont de pierre (également « photo floue », en indonésien)

Klein Stadelgass : Petite rue de la grange

Gerwergrawe : Fossé des tanneurs (tout court, sans rue).

En revanche, voici trois rues du centre-ville à éviter à tout prix en compagnie d’un traducteur. Leurs noms français ont visiblement été victimes de l’Histoire et n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils étaient autrefois.

Metzjergrawe : Fossé des bouchers

Büechergass : Rue des livres

Nejstross : Rue nouvelle, Nouvelle rue, Rue neuve, etc.

Conseils aux accompagnateurs : ne soupirez pas en levant les yeux au ciel, ce geste pourrait être mal interprété. Opinez d’un air grave, comme si vous preniez réellement la mesure du problème, en ajoutant éventuellement une phrase de soutien – mais sans prendre le risque de vous prononcer sur la qualité de la traduction ainsi fustigée, car vous risqueriez de mettre le petit doigt dans un engrenage diabolique. (Suggestion de phrase-type suffisamment vague pour ne pas déclencher un monologue débat interminable sur les subtilités de la traduction du basque ou de l’italien : « Ouais. C’est fou, ça. ») Enfin et surtout : éloignez au plus vite cette furie de traducteur du panneau incriminé.

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