Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Typolitique

Une traduction récente m’a plongée du jour au lendemain dans une saga politico-typographique et germanique absolument fascinante.

Vous avez lu « typographique et germanique » et vous avez déjà envie de partir en courant. Je sais. Mais restez un peu et laissez-moi vous narrer les incroyables péripéties de la Fraktur, de l’Antiqua et du kleinschriftbewegung.

(Ah, ça y est, là, je vous vois saliver. Il suffisait de trouver les mots justes.)

Au XIXe siècle, en Allemagne, donc, il y a eu une méga bataille autour de la typographie. Comme quoi, en ce temps-là, on savait trouver des sujets d’affrontement certes ridicules, mais du coup relativement inoffensifs.

Avant le XIXe siècle, outre-Rhin, on utilise traditionnellement deux types de typos. D’un côté, la Fraktur. Ça ne vous dit rien ? Mais si, vous savez bien, cette façon d’écrire anguleuse et germanique en diable, que tout le monde appelle « gothique » pour aller vite (et à tort, paraît-il, mais je n’entrerai point dans ces subtilités ici). La Fraktur est généralement utilisée pour les textes 100% allemands. Genre, cet extrait d’une édition de 1866 de Maria Stuart (Schiller) :

(Je vous rassure : même quand on comprend l’allemand, c’est pas super lisible, hein.)

Et de l’autre (côté, hein, vous suivez ?), l’Antiqua, inspirée des lettres carolingiennes et romaines. Celle-là sert plutôt – en Allemagne toujours – pour les textes en latin. Genre, ça (merci à Wikipedia pour cette illustration) :

(Avouons qu’à part les « s » qui ressemblent à des « f », c’est déjà nettement plus clair.)

Donc, récapitulons. Fraktur d’un côté, Antiqua de l’autre. Mais les deux se côtoient parfois, comme dans ce vieux document allemand écrit en Fraktur, mais où les noms étrangers sont en Antiqua (merci Wikipedia également).

Théoriquement, l’utilisation de l’une ou l’autre de ces écriture est relativement neutre jusqu’au XIXème siècle. Mais théoriquement seulement, car il y a aussi des histoires religieuses dans tout ça : dans les textes catholiques, on opte plutôt pour l’Antiqua en raison de ses origines « latines » ; dans les publications protestantes, on s’en tient à la Fraktur. Autre exemple : dans une bible de Luther imprimée en 1545, on utilise la Fraktur quand il est question de grâce et de consolation ; par contre, quand on parle de punition et de rage divine, on switche à l’Antiqua. Incredibeul, ce parti pris.

Peu à peu, les deux polices se chargent de nouvelles connotations. Le XIXe siècle, c’est en effet 1. le siècle des nationalismes 2. le siècle du romantisme et 3. le siècle où l’on commence à codifier l’allemand moderne une bonne fois pour toutes. Tout ça à la fois, les amis, mais oui.

Donc, en schématisant un peu :
– dans les cercles romantiques, un certain penchant pour le gothique médiéval favorise l’utilisation de la Fraktur (la mère de Goethe, lequel aimait bien l’Antiqua pour sa lisibilité, aurait ainsi exhorté son fiston à « rester allemand, y compris dans ses lettres » – c’est-à-dire à opter pour la Fraktur)
– parce que la Fraktur semble plus « authentiquement allemande » que l’Antiqua, les milieux nationalistes la favorisent aussi.
– parce qu’on s’efforce de formaliser un corpus de littérature nationale allemande, on pense aussi que la Fraktur c’est mieux, plus allemand, alors que l’Antiqua, c’est pas bien.

N’empêche, il y a des tas de défenseurs de l’Antiqua, qui trouvent cette écriture plus claire et plus moderne. En 1911, l’affaire passe même devant le parlement allemand, mais c’est finalement la Fraktur qui l’emporte, après un premier vote très serré. Pendant quelques dizaines d’années, elle va donc être prédominante et perdre son caractère « partisan ». En témoigne la une « gothique » de ce journal de gauche, le Braunschweiger Volksfreund, à la veille de la première guerre mondiale :

L’Antiqua disparaît donc à peu près complètement et la querelle se calme. Mais cette saga haletante n’est pas terminée, lecteur suspendu à ce blog de ce blog.

Au début du XXe siècle, il y a quand même des tas de gens qui continuent de trouver la Fraktur ringarde. Dans les milieux progressistes de gauche, on travaille donc à un renouveau de la typographie – chez les artistes du Bauhaus, par exemple, qui conçoivent des typos assez chouettes dans ce genre là :

(D’autres exemples de typo et de graphismes par là.)

Il y a aussi à la fin des années 20/début des années 30 les gens du kleinschriftbewegung qui travaillent sur la question. En traduction littérale, le kleinschriftbewegung, c’est le « mouvement pour l’écriture en minuscule » (c’est pour ça qu’on écrit son nom avec une minuscule, et non une majuscule comme tous les noms allemands, qu’ils soient communs ou propres). Grosso modo, ces gens-là combattent l’historisme à tout crin et jugent complètement crétin et rétrograde d’orthographier les noms communs avec une majuscule. Ils demandent dans la foulée une vaste réfome de la langue allemande pour que les enfants de prolétaires ne soient plus défavorisés face à l’apprentissage de l’allemand. Vaste programme.

Mais les progressistes de gauche, on ne les aime pas trop dans l’Allemagne du début des années 30 qui sent déjà pas mal le brun. Les tenants de la « neue Typografie » perdent leurs postes, sont forcés d’émigrer. La Fraktur, plus que jamais, est la seule écriture « authentiquement allemande ».

C’est en pleine deuxième guerre mondiale qu’il se produit un rebondissement inattendu. Parce que la Fraktur a beau être considérée comme bien allemande de chez bien allemand, Hitler ne l’aime pas. Il trouve qu’elle incarne une représentation romantique et rétrograde de l’identité allemande (chacun sa définition de la modernité, visiblement). Au bout de huit années de présence des nazis au pouvoir, en janvier 1941, la Fraktur est donc carrément interdite – pour ce faire, on décrète du jour au lendemain que c’est une écriture inventée par les Juifs (argument d’une finesse imparable) et que la « Normalschrift » (l’écriture normale), c’est l’Antiqua. Bon, pour la petite histoire, le décret est imprimé sur le papier à en-tête du parti nazi, lequel est encore, en 1941… en Fraktur (scan ici, par exemple). Fin de la petite histoire. Tout l’état-major nazi applaudit des deux mains et trouve que c’est trop une bonne idée, Goebbels écrivant même dans son journal peu de temps après : « Très bien. (…) Désormais, notre langue va pouvoir devenir une langue universelle. » (et quelle clairvoyance dans ces propos, il faut le dire : c’est vrai que l’écriture gothique était vraiment le seul frein à la généralisation de l’apprentissage de l’allemand).

Donc voilà comment la Fraktur a été abandonnée en Allemagne. À la fin de la guerre, les premiers timbres-poste des Alliés portaient bien la lettre M en Fraktur (M comme Militärpost), mais pour finir, l’Antiqua est restée – et bien sûr, d’autres typos de tout poil se sont développées depuis, je ne vous apprends rien (ce qui n’empêche pas qu’il y ait de fervents défenseurs de la Fraktur qui l’appellent « deutsche Schrift » (écriture allemande) et expliquent à qui veut les lire que c’est vachement plus facile à lire, ici, par exemple).

Pfiou, quelle histoire, non ? (Allez, un peu d’enthousiasme…) La prochaine fois, un billet santé-futilité qui vous prendra moins d’une minute à lire, promis.

Sources consultées :
Schrift als Politikum: drei Beispiele
die kleinschriftbewegung
Antiqua-Fraktur Streit
Bund für deutsche Schrift und Sprache
Die Nazis und die Fraktur

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