Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

C’est pas pareil (ou pour faire plus classe : De la non-interchangeabilité des supports en traduction)

Ça a l’air d’aller de soi, comme ça. Mais non. Il y a plein de gens qui ont l’air de penser qu’une traduction réalisée pour telle destination peut resservir telle quelle pour un autre usage.

Genre, la traduction papier d’une pièce de théâtre pour le sous-titrage d’une captation.

Genre, le doublage d’un film pour son sous-titrage.

Genre, les surtitres d’un opéra pour le sous-titrage d’une représentation diffusée
à la télévision.

(Genre, c’est louche, ça m’a l’air de concerner surtout le sous-titrage, tout ça.

Pauvre, pauvre sous-titrage, les amis.)

Donc, en vérité je vous le dis : ça ne marche pas, ce n’est pas la peine d’essayer.

Premier exemple : « T’as un doublage ? Pim-pam-poum, j’te bricole des sous-titres. »


Il y a quelque temps, j’ai fait l’acquisition du DVD de American Gangster. J’ignore qui a sous-titré ce film pour la sortie en salles, mais visiblement, des sous-titres ont été refaits pour la sortie DVD.

Il se trouve que j’ai eu l’occasion de me pencher dessus de près dans des circonstances que je ne vais pas détailler ici, et de faire une espèce d’ « explication de texte » de ce sous-titrage. Du coup, j’ai épluché tous les sous-titres des 40 premières minutes du film et remarqué des choses bizarres.

Bien sûr, il y avait les grandes caractéristiques propres à tous les mauvais sous-titrages :

– une lisibilité complètement passée à la trappe (c’est-à-dire que le spectateur a 1 seconde pour lire deux lignes de 40 caractères ou à peu près – alors qu’une lisibilité acceptable tourne autour de 12 à 15 caractères par seconde) ;

– un repérage visiblement fait à la hache (c’est-à-dire que les sous-titres se prolongent inutilement 5 ou 10 images au-delà d’un changement de plan, ou commencent sans raison quelques images avant un changement de plan, ce qui gêne la lecture pour le spectateur) ;

– un découpage hasardeux du texte à l’intérieur des sous-titres ou entre les sous-titres (j’en ai déjà parlé ici avec une belle capture d’écran du film en prime, je ne reviens pas là-dessus).

Et quand ces trois caractéristiques sont réunies, il est déjà extrêmement difficile de suivre un film.

Mais il y avait aussi des choses moins courantes et à première vue inexplicables dans la traduction elle-même :

– des mots ou des noms répétés inutilement dans le sous-titre. Du genre : « I got it, I got it. » traduit par « Oui, oui. Attendez, attendez. »

– des concours de synonymes au sein d’un même sous-titre. Du genre : « Hey, guys! Be cool. » traduit par « Hé, là ! Cool ! On se calme !!« 

– des faux-sens complets sur des répliques très, très simples. Du genre : « Take it easy. » traduit par « Salut. »

– des bouts de répliques inventés (or le but, dans un sous-titre, n’est généralement pas de mettre plus de texte que dans la réplique d’origine). Du genre : « You gotta help me. You gotta do something. » traduit par : « Faut que tu m’aides ! Faut que tu fasses quelque chose ! Vite !« 

– des répliques entières inventées, même. Du genre, à un moment où on entend un brouhaha de voix complètement indistinct et où on ne voit absolument pas qui peut être en train de parler, un sous-titre qui surgit hors de la nuit dans le vide et qui dit : « Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Mais c’est quoi ce bordel ? C’est quoi ? » (et d’ailleurs, c’est un peu ce que le spectateur aurait envie de hurler à ce moment-là).

Bref, j’étais perplexe.

Et puis, pour revérifier un truc il y a quelques semaines, j’ai revisionné ce DVD et lancé par erreur la version doublée avec les sous-titres. Ben vous allez pas me croire : ces crétins, ils s’étaient contentés de copier-coller le texte du doublage français dans les sous-titres.

Ce qui explique a posteriori

– la lisibilité inexistante : on reprend le texte parlé et on se fout de savoir si l’oeil est suffisamment rapide pour le lire à l’écrit. Pratique.

– les inventions de répliques : l’auteur du doublage avait écrit des dialogues pour que les scènes d’ambiance de la VF ressemblent à un brouhaha francophone au lieu du brouhaha anglophone d’origine, par exemple. Résultat : là où on ne distingue rien dans le brouhaha anglophone, on a quand même le texte du doublage français qui s’affiche. Utile. Dans certaines scènes, des petits mots avaient été ajoutés pour que le dialogue français colle au mieux aux mouvements des lèvres des comédiens. Résultat : bien qu’ils ne soient pas dans la VO, on les retrouve dans les sous-titres. Génial.

– les répétitions : oui, à l’oral, on dit effectivement « Oui, oui. Attendez, attendez. » Mais non, on ne l’écrit pas dans un sous-titre, bordel.

Etc.

Donc non, on ne peut pas faire des sous-titres à partir d’un doublage. C’est incompréhensible et risible.

Deuxième exemple : « Il y a une traduction publiée de la pièce ? T’inquiète, les sous-titres, c’est comme si c’était fait. »

C’était l’été dernier, début août, et j’étais contente de me plonger dans le sous-titrage de Kontakthof, la pièce de Pina Bausch (à ce sujet : si ce n’est pas fait, allez voir Les rêves dansants, le documentaire qui relate le montage d’une autre version de Kontakthof par la même Pina Bausch : c’est beau. Fin de la parenthèse). Problème : je n’avais pas de script, pas de relevé des dialogues, et la qualité du son de la captation était très mauvaise.


En furetant sur Internet pour glaner des informations sur la pièce et tenter de trouver une transcription de son texte, je suis tombée sur un petit bouquin quadrilingue qui proposait le texte de Kontakthof en allemand, anglais, italien et… français. Avec le texte en quatre versions, il y avait même un DVD sous-titré. Ça m’embêtait un peu de travailler en ayant une traduction existante sous la main, mais c’était visiblement la façon la plus simple d’avoir accès au texte, alors je l’ai commandé.

Forcément, à un moment donné, j’ai fini par jeter un coup d’oeil à la traduction papier. Raisonnablement, j’ai attendu d’avoir fini mon premier jet de sous-titres histoire de ne pas trop me laisser influencer, mais oui, j’ai regardé.

Et elle était intéressante, cette traduction. Je crois que c’est celle qui a été utilisée quand la pièce a été donnée en France ; elle a été réalisée (ou au moins validée) par Bénédicte Billiet, danseuse de la compagnie de Pina Bausch. Elle était même bien, dans l’ensemble, bien qu’incomplète (les chansons et les passages de la pièce en anglais et en russe n’étaient pas traduits, par exemple).

M’enhardissant comme c’est pas permis, j’ai même décidé de jeter un coup d’oeil aux sous-titres du DVD.

Repérage pas mal à la hache, lisibilité souvent sacrifiée, mais surtout : traduction qui n’avait visiblement pas été faite pour ce format.

Ben vous allez pas me croire : ces crétins, ils s’étaient contentés de copier-coller le texte de la trad papier dans les sous-titres.

Le résultat est moins hallucinant qu’American Gangster, mais ce n’est pas fluide, le débit de la personne qui parle n’est pas pris en compte, il y a des passés-simples un peu chelou, bref : ça ne va pas (ci-dessous un extrait un peu bavard). (Note de juillet 2018 : la vidéo a disparu, hélas, et impossible de mettre la main sur un extrait équivalent.)

Dans le même ordre d’idées, j’ai eu le plaisir de sous-titrer une représentation de Maria Stuart il y a quelques années : pièce bien costaud de Schiller, texte datant de l’année 1800, sous-titrage à faire en un temps assez serré. Du coup, j’avais la bénédiction de la chaîne Kulturelle qui me fait vivre pour réutiliser une traduction existante – et j’ai touché du doigt le ridicule de cet exercice : c’est complètement impossible, de copier-coller une traduction comme ça, même quand la traduction est bonne – et celle de Sylvain Fort chez L’Arche est top de chez top, un bonheur à lire un soir au coin du feu… mais pas à réutiliser pour un sous-titrage. C’est trop fourmillant, trop littéraire, trop complexe, trop long. Bref, c’est une traduction papier. Le lecteur peut revenir en haut d’un paragraphe pour relire quelque chose qui lui a échappé ou se remettre en tête le début d’une longue phrase. Le téléspectateur ne le peut pas toujours et n’en a pas forcément envie.

Donc non, on ne peut pas faire des sous-titres en reprenant une traduction papier. Ce n’est pas fait pour ça.

Troisième exemple : « Surtitrage d’opéra, sous-titrage d’opéra, c’est la même chose, nan ? »

Nan.

Ça y ressemble, d’accord. On adapte un texte en fonction de contraintes de temps et d’espace.

Mais nan, c’est pas pareil.

Pour plusieurs raisons :

– en général, le surtitrage se fait sur deux lignes, comme le sous-titrage. Mais… mais-mais-mais-mais-mais, j’en ai déjà vu sur trois lignes. Ouaip, trois lignes d’une bonne trentaine de caractères, bien remplies. Comme quoi, je vous dis, c’est pas pareil.

– le public de l’opéra, ce n’est pas tout à fait le même que le public de l’opéra à la télévision. Oui, il se recoupe en partie, j’imagine. Mais à la télévision, on doit aussi s’adresser au public qui ne va pas à l’opéra, qui tombe sur le spectacle par hasard. Si le surtitrage est mauvais, le spectateur ne s’en va pas de la salle. Parfois, il connaît de toute façon l’oeuvre par coeur et il s’en fiche un peu, des surtitres. Dans certaines salles, rien ne l’oblige à les lire, d’ailleurs : ils ne sont pas dans le champ de vision direct du public, il faut prendre la peine de lever les yeux ou de tourner la tête pour les voir. Si le sous-titrage est illisible, par contre, le téléspectateur zappe parce qu’il ne comprend rien. Ce n’est pas pareil, donc. Je n’ai pas vu des tonnes d’opéras surtitrés, mais tout à fait empiriquement, j’ai l’impression que les surtitres sont plus chargés et plus littéraires qu’un sous-titrage classique. Là encore, peut-être, une question de public.

– à l’opéra, il n’y a pas de problèmes de cadrage, pas de changements de plan. Le rythme des surtitres est déterminé avant tout par le rythme de la musique. La cantatrice tient la note 7 secondes ? Pas de souci, le surtitre peut durer 7 secondes. En sous-titrage, si on passe d’un plan large à un plan rapproché au milieu des 7 secondes, on va hésiter : vaut-il mieux suivre le rythme de la phrase musicale ou respecter le montage ? La réponse peut varier.

– à l’opéra, le surtitrage n’empiète pas sur l’image ; il oblige à se tordre un peu le cou, c’est différent. A la télévision, un plan large peut soudain donner l’impression qu’il n’y a rien d’autre à regarder que deux personnages minuscules à l’avant-scène, c’est-à-dire tout en bas de l’écran. Manque de bol, c’est aussi en bas de l’écran qu’apparaissent les sous-titres. Dans ce cas, le sous-titre va devoir obligatoirement tenir sur une ligne et être le plus « léger » et donc le plus discret possible.

– les surtitres sont conçus pour une production, une mise en scène particulière. Souvent, l’auteur des surtitres commence par travailler à partir du livret, puis retravaille sa traduction au fil des répétitions, histoire d’ajuster au mieux la lisibilité de son texte. Vouloir reprendre les surtitres d’une représentation et les copier-coller sur la captation d’une autre production est donc absurde. Il suffit que le tempo choisi par le chef d’orchestre soit un peu plus rapide, par exemple, et tout tombe à l’eau. Plouf.

– et puis le sous-titrage, c’est figé. Le surtitrage est nettement plus vivant. Il s’adapte au rythme de l’oeuvre jouée sur scène, c’est un opérateur qui envoie au bon moment la traduction des répliques. La cantatrice fait une pause de deux secondes de plus que prévu ? Pas grave, l’opérateur fait apparaître le sous-titre deux secondes plus tard.

– d’ailleurs, le surtitrage n’est qu’une toute petite partie d’un opéra, quand on le voit en direct, en chair et en os. Le spectateur est là pour voir un spectacle vivant, pour s’immerger dans une expérience esthétique (si si) qui fait appel à ses yeux, à ses oreilles et à sa perception de l’espace d’une façon beaucoup plus accaparante qu’une captation diffusée à la télévision. Il n’est là que pour ça, pour apprécier une oeuvre totale qui lui est présentée en direct. Et le surtitrage n’est qu’une minime béquille pour guider sa compréhension s’il le souhaite. Devant sa télévision, le spectateur est susceptible d’être distrait par le bruit du micro-onde qui lui indique que son plateau-repas est chaud ou par le coup de téléphone du dimanche soir de tante Eugénie. Et il se retrouve devant un spectacle en deux dimensions, avec un cinquième environ de l’écran occupé par des sous-titres. Non, non, décidément, ce n’est pas pareil.

Rien n’empêche de s’appuyer sur un listing de surtitrage pour élaborer un sous-titrage. Mais on ne peut en aucun cas injecter le premier tel quel dans un logiciel de sous-titrage et espérer que le résultat sera parfaitement adapté à cet usage. Il faut prévoir un travail d’adaptation supplémentaire, faute de quoi le rendu sera décevant.

Donc, quoi qu’il en soit : ne jamais oublier qu’en sous-titrage, on travaille sous contraintes (dure vie que celle du sous-titreur, je vous prie de me croire). Le montage, le débit des paroles, le jeu et les intonations des personnages, les normes de lisibilité, tout ça est à prendre en compte.

En d’autres termes : à chaque support, sa traduction.

Nan mais.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Hit Enter