Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Pas compris

Pof, je saisis mes ultimes corrections et j’enregistre mon travail dans le logiciel de sous-titrage.

Pof, j’exporte mes sous-titres dans divers formats exploitables par leurs différents destinataires.

Pof, je rédige un petit mail poli pour accompagner la livraison et j’ajoute que je me tiens à votre disposition pour organiser une simulation quand ça vous chante, Chère-cliente-que-j’aime pour qui je travaille pour la première fois et pour qui j’espère bien retravailler, s’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît.

Et sur ce, je vais prendre un café-clope bien mérité avec le sentiment du devoir accompli.

Moins de cinq minutes plus tard, téléphone.

– Allô, Les piles ?

– Voui !

– C’est Chère-cliente-que-j’aime.

– Bonjour, Chère-cliente-que-j’aime. Vous avez bien reçu les gentils sous-titres que je viens de terminer avec amour et de vous envoyer tendrement ?

– Oui, oui. Je vous appelle au sujet de votre mail. En fait, on ne va pas faire de simulation.

– Hmmmm… ?

– Non, on va simplement relire les sous-titres sur papier en comparant avec la transcription, et puis le prestataire de postproduction nous fournira un DVD quand tout sera fini. C’est comme ça qu’on fait, en général.

– Gloups.

Une simu, à quoi ça sert ?

Une simulation (simu, de son petit nom), ça n’a rien de sessouel, rassure-toi, c’est une sorte de contrôle qualité des sous-titres où on visionne le film sous-titré, un peu comme si on se faisait une soirée DVD à plusieurs. Sauf qu’on est là pour vérifier que les sous-titres sont tout bien comme il faut. C’est le pendant de la relecture en traduction « papier », l’indispensable « oeil extérieur professionnel » sur le travail du traducteur. En simu, on est les premiers spectateurs de la VOST. On est aussi les derniers à pouvoir apporter des modifications aux sous-titres.

Le déroulement peut varier un peu selon la configuration de la simu en question (voir point suivant), mais grosso modo, on en profite pour discuter des choix de traduction, pinailler sur des trucs sur lesquels seuls les traducteurs savent pinailler, et corriger les ultimes coquilles qui pourraient traîner ici ou là. On peut encore modifier le repérage des sous-titres (= leur point d’apparition et de disparition), reformuler des répliques qui ne semblent pas claires, repérer d’éventuels faux-sens, s’assurer que tous les sous-titres sont bien lisibles (c’est à dire qu’ils restent à l’écran suffisamment longtemps pour qu’on puisse les lire confortablement), bref…

Une simu, c’est carrément utile.

Une simu, comment ça se passe ?

Eh bien ça dépend.

– Cas n° 1 : la simu se fait sans le traducteur. C’est une mauvaise idée, mais ça arrive.

C’est compréhensible quand il y a peu de sous-titres : par exemple s’il y a un court extrait d’archives dans un documentaire, je ne me déplace pas à Strasbourg pour simuler 6 sous-titres chez mon client. Et ça n’empêche pas la personne qui effectue la simulation (= la simulatrice – allez-y, rigolez, jokes are on me – ou le simulateur) de passer un coup de fil au traducteur si elle a un doute ou une question au sujet des sous-titres ; ça ne l’empêche pas non plus de lui envoyer le fichier de sous-titres simulé pour validation des corrections.

Mais la plupart du temps, c’est une mauvaise idée parce que ça veut dire que le simulateur tranche seul les problèmes de traduction, de formulation, etc. Or le traducteur a en général mûrement pesé ses choix de traduction (ou du moins on l’espère), il est donc préférable qu’il soit présent pour instaurer un dialogue constructif (version politiquement correcte) et pour s’assurer qu’on ne massacre pas son travail (version parfois réaliste).

C’est une encore plus mauvaise idée, voire carrément une faute professionnelle, quand le simulateur ne comprend pas la langue d’origine du film. Mais ça arrive, malheureusement.

– Cas °2 : la simu se fait avec un simulateur en présence du traducteur. Cas classique, qui permet de remédier aux problèmes cités dans le cas n° 1 (vous me suivez ?).

Selon que le simulateur est un technicien, un relecteur ou un traducteur, un débutant ou un vieux de la vieille, les échanges sont plus ou moins spécialisés, les modifications apportées, plus ou moins fines. Je me souviens d’une simu d’un film allemand que j’avais traduit, effectuée par une stagiaire non-germanophone et visiblement terrorisée (pourtant non, je ne ressemblais pas encore à Freddy, à cette époque) : la simu a duré à peine 20 minutes de plus que la longueur du film, pause café comprise. Un record… mais pas l’idéal, évidemment. Il y aurait certainement eu plein de choses à améliorer.

C’est la configuration la plus agréable à mon goût en tant que traductrice. On peut discuter tranquilou, on n’a pas la pression de la présence du client final, on est entre professionnels du sous-titrage, c’est cool. Ayant aussi vécu la situation côté simulatrice, je dirais que le tableau est moins idyllique et que ça dépend du traducteur. Certains sont charmants, doués, intelligents, ouverts au dialogue… d’autres sont nuls, susceptibles et refusent toute correction. Au bout d’un moment, la diplomatie cède le pas à l’agacement.

– Cas n°3 : le traducteur tient le rôle du simulateur (c’est-à-dire qu’il manipule le logiciel de sous-titrage) et la simu se fait en présence du client final : pression, stress et compagnie (du moins en ce qui me concerne, mais il y a des tas de gens beaucoup plus zen que moi, j’en ai bien conscience). L’expression « être dans ses petits souliers » m’est venue à l’esprit, la dernière fois que j’ai eu l’occasion de faire ça. La simu se passe en général dans les locaux du prestataire technique qui joue les intermédiaires entre le traducteur et le client : autant dire qu’on a une sorte de « devoir de réserve » et qu’il est délicat d’envoyer balader le client, même s’il est absolument odieux et incompétent. Le client est roi, puisque c’est lui qui paie, pour dire les choses crûment.

Tout ça complique drôlement les choses quand il faut défendre son bout de gras – surtout si ledit client n’a qu’une vague idée de ce qu’est le sous-titrage.

Pourquoi vous n’avez pas traduit tous les mots dans les sous-titres ?

Pourquoi vous n’avez pas traduit « Don’t slam the fucking door! » par « Ne claque pas la putain de porte » ?

Pourquoi, quand l’actrice répète huit fois de suite « Shit! », vous ne l’avez pas sous-titrée huit fois ?

Pourquoi vous ne traduisez pas « definitely » par « définitivement » ?

(Ne pas craquer, ne pas craquer, ne pas craquer.)

De temps en temps, le traducteur-simulateur martyrisé a quand même l’occasion de prendre sa revanche. Ainsi, un chargé de production de la chaîne Kulturelle assez antipathique qui s’occupait d’un film moitié en français, moitié en anglais, que j’avais traduit, ne voulait pas me croire quand je lui disais en simu que les lignes des sous-titres étaient limitées à 34 caractères pour ladite chaîne Kulturelle (« Mais non, au cinéma et sur les DVD, c’est vachement plus ! »). Il a appelé devant moi le service technique de la chaîne en activant la fonction « haut-parleur » du téléphone et s’est fait rembarrer sur le mode : « Vous auriez pu vous renseigner avant. »

(Instant de jubilation. On prend ses revanches où on peut, hein.)

Mais parfois, le client est simplement très attentif et fait des remarques pertinentes, hein, faut pas croire. Parfois même, il s’y connaît en sous-titrage. Si si, franchement, ça arrive.

– Cas n°4 : la simu se fait avec un simulateur, le traducteur et le client.

C’est la classe.

D’abord, psychologiquement, ça peut permettre de remettre le traducteur à peu près sur un pied d’égalité avec le client. Je m’explique : dans le cas n°3, le client semble parfois penser que le traducteur est une sorte de technicien/dactylographe qui a saisi dans le logiciel un texte tombé du ciel tout cuit. Dans le cas n°4, le traducteur redevient parfois miraculeusement un auteur qui a bossé pendant plusieurs semaines sur ces foutus sous-titres et produit un « vrai » travail qu’il vient présenter. Je ne saurais pas expliquer ce qui me fait dire ça – c’est sans doute une impression très subjective, liée aussi à mes propres complexes et à mes doutes. Mais le fait d’être installée comme le client (bras croisés, grosso modo), pendant que le simulateur se charge de manipuler le logiciel, me donne à moi une plus grande assurance. Sans parler du fait que quand on n’a pas à s’occuper de la partie technique, on a aussi l’esprit plus disponible pour argumenter, défendre ce qu’on a écrit, etc.

Et puis quand on est trois, avec un peu de chance, il se passe un truc : le simulateur prend position. Avec encore un peu plus de chance, il tranche en faveur du traducteur, quand il y a débat. Mine de rien, avoir un allié, c’est toujours bon à prendre.

Reste qu’il faut aussi défendre ses choix, faire des concessions parfois pas glop et pas mal argumenter. Mais c’est une configuration drôlement plus confortable que le cas n° 3, à mes yeux.

Une simu, ça dure combien de temps ?

C’est variable. Normalement, compter 3-4 fois la durée du film. Évidemment, un film très dense genre comédie babillante prendra nettement plus de temps qu’un film de guerre bourré de scènes de bataille sans dialogues. Mais simuler une bonne traduction de comédie bavarde peut prendre relativement peu de temps, tandis qu’un mauvais sous-titrage de film de guerre peut bouffer une journée entière.

Une simu, ça coûte combien ?

À ma connaissance, le traducteur considère en général que la simu fait partie de sa prestation (du moins c’est ma façon de procéder et celle de la plupart des traducteurs que je connais) et ne facture pas la simulation. De toute façon, on lui demande rarement son avis… Il ne reste donc à rémunérer que l’éventuel simulateur. Rappelons ici que la simulation est une prestation technique, qui doit donc être rémunérée en salaires et non en droits d’auteur.

Gloups, donc.

J’ai expliqué. Longuement.

Chère-cliente-que-j’aime a écouté, patiemment.

M’a dit qu’elle allait voir.

Je vous épargne mon mail de relance qui – c’est toujours mauvais signe – commençait par les mots : « Au risque de paraître insistante… ».

On s’est rappelé, on en a reparlé.

Elle a semblé réceptive, à peu près convaincue.

C’était il y a cinq jours, j’attends toujours ma date de simu…

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