Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Qu’est-ce qu’on traduit exactement, quand on traduit un documentaire ? (ép. 2)

(Episode 1)

Traduire un documentaire, en version de base, c’est traduire la voix d’un narrateur (narration) et des interviews (voice-over).

Mais ce blog ne saurait se contenter d’une définition aussi lapidaire (parce que bon, j’ai un billet à écrire, quand même).

Dans la version pas de base, donc, on peut être amené à traduire plein d’autres choses dans un documentaire. D’une certaine façon, c’est ce qui fait l’intérêt et parfois la variété de ce type de commandes : on ne se limite pas toujours à une seule « technique » de traduction, il y a des petites choses en plus à traiter.

Petit point sur tout ce qu’on peut être amené à traduire dans un documentaire…

La narration

C’est la « colonne vertébrale », le fil directeur du documentaire. Elle expose, expose et expose encore les problématiques, présente les intervenants, explique, décrit, raconte, assure les transitions d’un thème à un autre (et fait parfois du remplissage). On la dit très rédigée, mais en réalité la qualité de l’écriture peut varier fortement entre une émission pour djeunz sur MTV et une soirée thema sur Arte. Dans la version française, la narration vient se substituer intégralement à la voix du narrateur d’origine.

Les interviews

Il s’agit là des interviews de spécialistes plus ou moins pointus du sujet traité (historiens, scientifiques, sociologues, journalistes), d’artistes dont on fait le portrait, de témoins ayant assisté à un événement particulier, du petit-fils d’une personnalité, etc. Les interviews peuvent être « posées » (l’intervenant est alors relativement immobile, filmé en gros plan fixe, et fait de jolies phrases qu’il a visiblement répétées au préalable) ou filmées un peu plus « à la volée » (ex. : un archéologue commentant des fouilles en train de se faire au milieu d’un chantier bruissant d’activité, ou un quidam lambda interrogé dans la rue).

Dans la version française, on traite généralement ces passages en voice-over, un mot relativement très inesthétique qui signifie que la voix du comédien français vient se superposer à celle de la personne interviewée. L’ingénieur son laisse une amorce en version originale au début de l’intervention et quelques secondes libres à la fin, dans la mesure du possible (il faut donc que la traduction soit un peu plus courte que l’intervention en VO). Ce serait un héritage de la radio, m’a-t-on dit un jour : on laissait autrefois cette petite amorce pour que les auditeurs avertis puissent vérifier la qualité de la traduction des propos… mais j’ignore si c’est réellement la raison de cette coutume.

Plus rarement, les interviews peuvent être traitées en sous-titrage si c’est un parti pris pour tout le documentaire, ou s’il s’agit d’interviews de personnalités vraiment très connues qu’on choisit de ne pas voice-overiser, éventuellement (« voice-overiser », oui oui, c’est comme ça qu’on dit ; c’est moche, hein ?).


L’interview posée n’exclut pas l’originalité capillaire.

Dans la plupart des docus, wie gesagt un peu plus haut, il y a une narration et des interviews. Mais il arrive qu’il n’y ait que l’un des deux – genre dans les documentaires animaliers (noooon, ce n’est pas mon obsession) qui sont parfois à 100% en narration. Et à l’inverse, certains docus sont conçus pour se passer de narration et se structurent sur les seules interviews. Ceci étant dit, passons à la suite.

Les séquences prises sur le vif ou filmées à la volée

Il peut s’agir de scènes de vie de tous les jours, de personnes filmées dans leur travail, de répétitions d’une pièce de théâtre, etc. Les phrases ne sont pas toujours très claires (son de mauvaise qualité, bribes de phrases hors contexte), ce qui complique pas mal le travail du traducteur. D’autant que ces passages passent souvent à la trappe dans le relevé/script qu’on lui fournit, alors même que ce sont les plus difficiles à comprendre. Selon la clarté des propos et les desiderata ou habitudes du client final, ces petites choses seront traitées en sous-titres (c’est le plus logique) ou en voice-over (c’est de plus en plus fréquent parce qu’on juge que le sous-titrage fait fuir les téléspectateurs – le résultat est souvent moche au possible). Il arrive par ailleurs qu’on laisse certaines répliques de ce genre « en ambiance », comme on dit, c’est-à-dire qu’on ne les traduise pas afin de ne pas surcharger la VF (surtout si elles n’ont aucun intérêt).


Le chef d’orchestre filmé en répétition
dit souvent « tata-tatatataaaa-taTA »,
ce qui limite l’intérêt de le sous-titrer.

Les archives et autres documents audiovisuels

Extraits d’un JT vieux de 20 ans, actualités cinématographiques de l’entre-deux-guerres, discours d’un homme politique… et par extension, tout document audiovisuel montré dans le documentaire (film, vidéo amateur). Là encore, la qualité du son n’est pas toujours bonne, bonjour la compréhension si le relevé n’est pas fourni et qu’on a affaire à une vieille bobine d’actualités qui « craque » à chaque phrase. On sous-titre dans la quasi-totalité des cas ; exceptionnellement, si l’archive n’est pas trop ancienne, on peut tenter un voice-over (mais ça fait toujours un peu bizarre). Dans le cas d’extraits de films, il arrive tout aussi exceptionnellement que la chaîne rachète les droits nécessaires pour diffuser ces passages en doublage au lieu de les faire sous-titrer (comme je l’avais évoqué ici il n’y a pas longtemps).


To dub or to subtitle, that is the question.

Les spectacles et les chants

Pièce de théâtre, sketches, extrait de concert ou opéra… On sous-titre les spectacles lyriques et les séquences chantées si le texte a un intérêt dans le cadre du documentaire (et si le client le demande), sinon on laisse tomber pour ne pas surcharger. On sous-titre aussi les extraits de pièces de théâtre et les sketches.


L’opéra, un genre plein de surprises et d’animaux étranges.

Les panneaux et inscriptions diverses

Ceci concerne les inscriptions manuscrites, panneaux et autres documents officiels apparaissant de façon lisible à l’écran. Toutes les inscriptions ne sont bien sûr pas traitées à la même enseigne : on traduit ce qui reste suffisamment longtemps à l’écran, ce qui a un intérêt pour le téléspectateur dans le cadre du documentaire et qui ne fait pas redite avec le commentaire ou les interviews. Et évidemment, dans ce cas, on sous-titre.


Pancarte à l’entrée d’un bordel militaire.
On est discipliné ou on ne l’est pas.

Les voix off

Il peut s’agir d’extraits d’un journal intime, d’un roman, d’un article de presse ou encore d’une lettre lus par une voix anonyme. Dans la version française, c’est généralement une voix off qui vient se substituer à la voix d’origine.

Les reconstitutions

C’est devenu une manie dès qu’on a affaire à un documentaire historique : comme on n’a pas forcément des archives filmées de Cro-magnon et Cro-magnette ou de Saint-Louis sous son chêne, eh ben on fait des reconstitutions historiques… Le résultat n’est pas toujours très heureux, à vrai dire. Je garde un souvenir à faire frémir de scènes de dialogues dans un documentaire BBC d’extrême vulgarisation sur les philosophes grecs (lesdits philosophes ressemblaient à des poivrots qui auraient ramassé des draps d’un blanc douteux dans une poubelle à la sortie d’un pub). Il peut s’agir au contraire de scènes d’anticipation type « science fiction » au sein d’un documentaire sur l’avenir de telle ou telle technologie. Ces reconstitutions sont tantôt muettes, tantôt parlantes. Quand elles blablatent, on les traite soit en doublage, soit en sous-titrage, selon les souhaits du client final.


Socrate, au top.

Les chansons (off)

Je parle ici des enregistrements musicaux que l’on entend en accompagnement des images. On ne traduit ces chansons que si le texte a un rapport direct et une réelle importance dans le cadre du documentaire (du genre chant contestataire sur des images de manifestations…). Sous-titrage, of course.

Les synthés / cartons

C’est le nom qu’on donne aux inscriptions au bas de l’écran indiquant par exemple le nom et la profession d’une personne interviewée. On étend l’appellation aux inscriptions figurant sur les cartes et les schémas créés spécialement pour le docu, ou encore aux titres des éventuels « chapitres » d’un documentaire, aux citations apparaissant en incrustation à l’écran… Selon le cas, c’est tantôt le laboratoire de postproduction qui s’occupe des synthés, tantôt la chaîne (le client final) en interne. Selon le cas toujours, on fera de nouveaux synthés qui viendront remplacer ceux d’origine (le traducteur fournit alors un simple fichier texte/Word) ou on sous-titrera les synthés existants. NB : depuis longtemps, il me semble qu’il y a une différence entre cartons et synthés, mais j’ai remarqué que beaucoup de gens employaient les deux indifféremment. Si quelqu’un a des infos plus précises, je serais ravie de compléter mes connaissances.


Jason et l’azote liquide : une longue histoire.

Les génériques

Certains clients demandent une traduction de générique. Le labo de postproduction recrée alors un nouveau générique en français qui remplace le générique original. Pour le traducteur, il s’agit généralement de fournir un fichier texte/Word reprenant les noms et fonctions de chaque professionnel ayant participé au documentaire. Plutôt fastidieux et sans grand intérêt, comme tâche.


Un p’tit générique ?

Dans le prochain épisode, on abordera l’épineuse question de l’adaptation et des contraintes d’écriture. Je sais, tu piaffes d’impatience, lecteur fébrile de ce blog.

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