Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Traduire la langue qui parle de la langue (ou : Comment attirer un lectorat abondant avec un titre limpide et affriolant)

Diverses associations d’idées, respectivement à la suite de la lecture d’un blog et après un échange d’e-mails, m’ont fait repenser ces derniers temps à Lynne Truss et à Mark Twain.

Peu de points communs entre ces deux auteurs, il faut l’avouer.

Lynne Truss, journaliste britannique, a signé il y a quelques années un best-seller très drôle sur… la ponctuation (moui, je sais, écrire « un best-seller très drôle sur la ponctuation », c’est friser le double l’oxymore). Le bouquin, intitulé Eats, Shoots & Leaves: The Zero Tolerance Approach to Punctuation, peut être consulté très partiellement sur GoogleBooks – et il vaut vraiment le détour. Manuel militant en faveur du respect de la ponctuation (avec kit d’autocollants intégré pour corriger soi-même les virgules manquantes et les apostrophes abusives sur les panneaux et enseignes que l’on croise dans la vie de tous les jours), Eats, Shoots & Leaves est un bonheur à lire pour toute personne aimant la langue anglaise et constitue une façon tout à fait ludique et rafraîchissante de réviser quelques bases.

L’ayant découvert et lu avec plaisir il y a quelques années, j’ai à l’époque voulu partager cette jubilation ponctuationnelle et typographique avec une personne proche susceptible de faire preuve du même enthousiasme compte tenu de ses centres d’intérêt : ma mère. Mais nous nous sommes très vite heurtées à une difficulté de taille : ma mère ne maîtrise pas suffisamment l’anglais pour le lire dans le texte, et pour ma part, j’étais incapable de traduire efficacement ne serait-ce que le jeu de mot donnant son titre au livre.

Après lui avoir laborieusement expliqué pourquoi ce jeu de mot était particulièrement hilarant (opération qui donne rarement de bons résultats), j’ai renoncé à aller plus loin. Là où l’ouvrage d’origine s’adresse à un lecteur qui comprend la langue traitée, voire, en a une connaissance intuitive de locuteur natif, comment faire pour expliquer le texte, phrase après phrase, pour trouver des équivalents français à des situations ponctuationnelles typiquement anglaises, etc. ? Après tout, il doit bien y avoir des textes intraduisibles, non ?

Mark Twain, d’une manière générale, on ne le présente plus. Mais au-delà des Tom Sawyer et autres Huckleberry Finn, on ignore parfois que ce cher Mark avait une dent particulière contre – ou une tendresse particulière pour – la langue allemande, à laquelle il a consacré, notamment, un texte intitulé The Awful German Language. Avec le style et l’humour qu’on lui connaît (ben oui, puisqu’on ne le présente plus), il détaille les souffrances et la perplexité de l’anglophone confronté à la langue de Goethe. Et s’amuse visiblement beaucoup à proposer des « traductions » de constructions allemandes en calquant sa syntaxe anglaise sur celle de nos amis d’outre-Rhin.

Un petit exemple, lecteur de ce blog qui n’as peut-être pas eu la curiosité de cliquer sur le lien ci-dessus, mais qui ne vas pas pour autant y échapper :

The Germans have another kind of parenthesis, which they make by splitting a verb in two and putting half of it at the beginning of an exciting chapter and the other half at the end of it. Can any one conceive of anything more confusing than that? These things are called « separable verbs. » The German grammar is blistered all over with separable verbs; and the wider the two portions of one of them are spread apart, the better the author of the crime is pleased with his performance. A favorite one is reiste ab — which means departed. Here is an example which I culled from a novel and reduced to English:

« The trunks being now ready, he DE- after kissing his mother and sisters, and once more pressing to his bosom his adored Gretchen, who, dressed in simple white muslin, with a single tuberose in the ample folds of her rich brown hair, had tottered feebly down the stairs, still pale from the terror and excitement of the past evening, but longing to lay her poor aching head yet once again upon the breast of him whom she loved more dearly than life itself, PARTED. »

However, it is not well to dwell too much on the separable verbs. One is sure to lose his temper early; and if he sticks to the subject, and will not be warned, it will at last either soften his brain or petrify it. Personal pronouns and adjectives are a fruitful nuisance in this language, and should have been left out. For instance, the same sound, sie, means you, and it means she, and it means her, and it means it, and it means they, and it means them. Think of the ragged poverty of a language which has to make one word do the work of six — and a poor little weak thing of only three letters at that. But mainly, think of the exasperation of never knowing which of these meanings the speaker is trying to convey. This explains why, whenever a person says sie to me, I generally try to kill him, if a stranger.

À ce stade, lecteur attentif et (j’espère au moins un tout petit peu) polyglotte de ce blog, je pourrais t’expliquer que j’ai justement rencontré l’autre jour un vieil ami allemand qui ne parlait pas du tout anglais et que j’ai tenté, toujours laborieusement, de l’initier aux joies de The Awful German Language. Mais pour être tout à fait honnête, je n’ai pas de vieil ami allemand qui réponde à cette description et vais donc zapper cette étape. Simplement, me dis-je, comment traduire un texte de ce style à destination d’un public germanophone ? Dans un essai où l’auteur s’adresse spécifiquement à ses pareils – anglophones perplexes -, comment transposer ce discours à destination des locuteurs de la langue incriminée ? Comment faire ressortir ce qui paraît absurde, par exemple, quand cet absurde constitue le « milieu naturel » du lecteur germanophone ? Certes, je ne suis pas de langue allemande et je n’ai donc pas tenté l’exercice – mais disons qu’il me semble périlleux. Et après tout, il doit bien y avoir des textes intraduisibles (en allemand), non ?

Eh bien non, lecteur ébahi de ce blog : impossible n’est pas traducteur (ou quelque chose dans ce goût-là), et je suis visiblement une traductrice défaitiste (voire un brin fainéante). Je t’invite donc à découvrir sans tarder :

– Le témoignage de Natalie Shahova, traductrice russe qui s’est attaquée à Eats, Shoots & Leaves et raconte ses neuf mois de confrontation avec ce texte, ainsi que le travail de pédagogie qu’elle a effectué pour aboutir à une traduction qui n’est pas une « localisation », mais semble ressembler davantage à une « traduction-explicitation ». Comme en témoigne l’illustration de la couverture, cette histoire de panda est tout aussi intraduisible en russe et il a fallu trouver un autre jeu de mot pour accrocher le lecteur russe.

– La traduction de Die schreckliche deutsche Sprache par un traducteur non-identifié (peut-être ce Michael Schneider, mais sans garantie). Certes, il est obligé de tricher un peu et de laisser des passages en anglais – impossible, évidemment, de gommer le statut « extérieur à la langue » de l’auteur, cela n’aurait aucun sens. Mais le résultat est plutôt convaincant, bien que moins savoureux que l’original.

Alors, consoeurs et confrères traducteurs littéraires ? Une petite traduction en français de Eats, Shoots & Leaves, ça ne vous tente pas ?

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