Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Vadrouille virtuelle

J’ai déjà remarqué ça par le passé : les documentaires touristico-exotiques m’arrivent souvent en tir groupé, à croire que mes chers clients se concertent avant de me les proposer (ceci n’étant qu’une autre facette du sombre complot déjà évoqué ici).

Or il se trouve que je ne suis pas fan-fan des documentaires touristico-exotiques, même si je les préfère légèrement aux animaliers (mon cauchemar personnel). Un de temps en temps, OK, ça va. Mais cette fois, lesdits documentaires touristico-exotiques (si tu trouves que j’abuse un peu des « ledit », « ladite », etc. ces temps-ci, n’hésite pas à te manifester, lecteur exaspéré de ce blog) m’occupent carrément tout septembre et octobre. Deux mois à voyager de façon parfaitement virtuelle (et sans trop d’émissions de CO2) aux quatre coins du monde, sur le principe, c’est plutôt sympa, mais je trouve ça tout de même un peu frustrant rapport à ma sédentarité totale depuis quelques années. Bon, et puis je dis « touristico-exotiques », mais certains sont juste « touristiques », pour être tout à fait franche (le Tyrol et les Monts Métallifères, c’est bien mignon, mais ça ne vaut pas la Patagonie, hein CG ?).

Mais je suis surtout frappée par le manque d’originalité de ces documentaires (qui ne font pourtant pas tous partie d’une même série, entendons-nous bien). A y regarder de plus près, je passe surtout ces deux mois à traduire des phrases parfaitement interchangeables : et que je m’extasie sur la beauté de la flore et la richesse de la faune (avec un petit couplet sur les menaces pesant sur lesdites (hem) flore et faune), que je te parle de l’amabilité des autochtones et de leur difficulté à préserver les coutumes locales face à la mondialisation, que je te filme le chercheur spécialiste des cétacés/des lièvres de Patagonie/des raies manta en train d’étudier ses bestioles favorites, et que je te chante les louanges des réalisations é-pous-tou-flantes de l’artisan du coin… Je schématise un peu, mais les formules sont les mêmes d’un documentaire à l’autre, les procédés rhétoriques se retrouvent presque mot pour mot, si bien qu’en gros, tout le monde dit la même chose sur tout.

Du coup, pour ne pas avoir l’impression de livrer plusieurs fois la même traduction, il faut introduire de subtiles variations (et la subtilité, c’est un peu ma marque de fabrique, on le sait).

Comparons :

« Palau est un paradis terrestre… mais un paradis en sursis. »

vs.

« La Patagonie est un petit coin de paradis sur terre, mais pour combien de temps encore ? »

vs.

« Mais les îles paradisiaques des Petites Antilles sont aujourd’hui menacées. »

Autres variantes plus ou moins proches envisagées pour les prochains docus :

« Ce cadre idyllique ne saurait faire perdre de vue le danger qui menace X. »

« Derrière cette façade idyllique/paradisiaque se cache une réalité bien sombre. »

« Mais cette nature enchanteresse court aujourd’hui un grand/grave danger. »

Alors certes, l’exemple en question n’est pas très pertinent témoigne surtout d’une prise de conscience généralisée de l’urgence écologique, ce qui au fond n’est pas plus mal. Mais tu auras compris mon propos, lecteur perspicace de ce blog : faudrait que les documentaristes songent à renouveler leur façon de parler… et peut-être faudrait-il aussi que les chaînes de télévision songent à renouveler leurs cahiers des charges qui uniformisent de façon troublante ces programmes à vocation dépaysante – lesquels sont au final d’une banalité sans nom.

Bon, sinon, parce que je n’aime pas partir à l’aventure sans préparation, j’ai soigneusement balisé mon parcours qui est je le rappelle purement virtuel, ce qui montre une fois de plus à quel point j’ai besoin de vacances en confectionnant une petite carte.



Et puis, lasse de consulter Google Maps qui est bien gentil mais fait drôlement ramer mon ordi déjà au bord de l’arrêt cardiaque, j’ai résolument investi :

Enfin, j’ai dévalisé le rayon « Guides de voyage » de ma médiathèque, – que les vacanciers tardifs du 17e arrondissement me pardonnent. Voyant arriver ma pile de bouquins sur la Finlande, l’Argentine, les Antilles et la Slovénie, le gars derrière son comptoir s’est d’ailleurs exclamé : « Oh, ben dites donc, vous vous préparez un sacré voyage ! ».

L’espace d’un instant, je l’avoue, j’ai envisagé la strangulation pure et simple.

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