Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Traduire, tergiverser, trancher

Il n’y a pas que moi qui range, en ce moment. Mon oncle X., qui s’apprête à déménager, a entrepris une grande opération consistant à répertorier et à classer les 2 000 ouvrages passablement poussiéreux qui occupent ses bibliothèques. Oui, « ses » bibliothèques. 73 ans de passion pour les livres, ça finit par prendre de la place. Sans compter qu’il hérita dans les années 70 du contenu de la bibliothèque de son père, qui, par une coïncidence folle, nourrissait la même passion. C’est curieux comme ces choses-là se transmettent de génération en génération.

En inventoriant son stock, Oncle X. est tombé sur un Faust en version bilingue, une édition un peu vieillotte de 1949, qu’il a gentiment mise de côté pour sa germaniste de nièce. J’ai récupéré il y a quelques jours cette relique familiale qui porte à l’entrée l’écriture serrée de mon grand-père.

C’est un livre dont il faut couper les pages, à l’ancienne. Et les pages n’ont pas été coupées, hé hé. Ce qui confirme ce que je soupçonnais déjà un chouia : mon grand-père (que je n’ai pas connu) était un acheteur de livres compulsif qui accumulait des piles de bouquins… et ne réussissait pas à les lire tous. C’est curieux comme ces choses-là se transmettent aussi de génération en génération.

Mais surtout, tandis que je feuilletais cet ouvrage d’une épaisseur respectable en me contorsionnant un peu pour voir les pages non découpées, un petit feuillet est tombé du livre. Et là, ô surprise :

Donc : M. Bregeault de Chastenay, traducteur de son état, a eu des états d’âme. Quoi de plus normal ? Il a hésité, tergiversé. Rien d’étonnant. Pire, il s’est trouvé confronté à des dilemmes cornéliens, qu’il n’a pas réussi à trancher. Oh, pas beaucoup, juste de quoi remplir quatre pages (recto seulement), ce qui est peu sur les 6 565 vers que compte ce volume. Mais quand même.

Vous ne trouvez pas que M. Bregeault de Chastenay a eu bien de la chance de pouvoir exprimer, et surtout imprimer, ses états d’âme ? C’est la première fois que je vois ça et je trouve ça formidable.

Parce qu’en école de traduction, on nous pénalisait quand on n’arrivait pas à trancher entre deux solutions de traduction. D’ailleurs, devenue relectrice occasionnelle, je pousse immanquablement un soupir d’exaspération quand par hasard le traducteur dont je corrige la prose a laissé deux versions de sa traduction séparées d’un « / » parce qu’il n’est pas arrivé à se décider ; et s’il propose une variante en note de bas de page, il m’arrive de ne même pas la lire (vous le saurez, hein, confrères-lecteurs…). Merde, c’est pas à moi de choisir. Comme le disait Mme-dont-j’ai-oublié-le-nom-et-que-je-n’aimais-pas-beaucoup, prof de traduction médicale (spécialité où les fantaisies traductologiques sont pourtant plus que limitées) : « Faites des choix et assumez-les. »

Mais là, c’est différent.

On n’imagine pas un ajout de ce style en annexe du rapport d’activité d’une multinationale ou d’un livret de CD ; encore moins à la fin d’un documentaire ou d’un film. Quoique, si les bonus des DVD proposent des montages alternatifs, des director’s cut et tout et tout, pourquoi ne proposeraient-ils pas des variantes de sous-titrages ? « Parce qu’à part les traducteurs audiovisuels (et encore), personne ne les regarderait. » C’est pas faux. Ça me fait penser qu’il y a sur le DVD britannique de Sacré Graal un sous-titrage farfelu et au titre alléchant que je n’ai toujours pas regardé (« Subtitles for People Who Don’t Like the Film – taken from Shakespeare’s Henry IV, part II »). Fin de la parenthèse et retour à Goethe.

Non, là, vraiment, c’est différent.

En traduction littéraire, c’est facile à faire et ça offre vraiment un petit « plus » éclairant, comme une clé de lecture supplémentaire proposée à ceux qui auraient envie de se confronter au texte d’origine. Dans ce Faust, on voit par exemple comment le traducteur a malaxé et retourné ses vers – beaucoup des « variantes » proposées consistent essentiellement en un agencement différent des rimes. Une illustration :

« Ich höre was von Instrumenten tönen!
Verflucht Geschnarr! Man muß sich dran gewöhnen.
Komm mit! Komm mit! Es kann nicht anders sein,
Ich tret’ heran und führe dich herein. »

« J’écoute d’instruments vibrer la plénitude !
Ah ! Le maudit vacarme ! Affaire d’habitude.
Viens avec moi ! Viens donc ! Il en doit être ainsi,
Je m’approche avec toi, je t’intronise ici. »

« J’écoute d’instruments vibrer le hourvari.
Ah ! Le maudit vacarme ! Affaire d’habitude.
Viens ! Viens ! A ce sujet point d’autre inquiétude.
Nous approchons et je t’amène en favori. »

Évidemment, ça n’a pas le même intérêt pour toutes les oeuvres que l’on fait traduire en français. Ici, ces quatre pages font aussi écho à la citation de Gérard de Nerval reproduite au début de l’ouvrage (issue de la préface de sa première édition de Faust, 1828) : « Je regarde comme impossible une traduction satisfaisante de cet étonnant ouvrage. Peut-être… le charme d’une version poétique… pourrait-il en donner une idée… ? » Avec du Danielle Steel, ce serait déjà moins pertinent. Mais pour les auteurs ardus, intimidants, ceux sur lesquels les traducteurs craignent de se casser les dents, pourquoi pas ? Je ne lis que rarement les préfaces de traducteurs – ça, en revanche, ça me donne envie de revenir au texte, de comparer, de lire à voix haute…

Dommage qu’on n’ait pas plus d’infos sur l’histoire de ce petit feuillet glissé à la fin de l’ouvrage. Ce cher Brégeault de Chastenay s’est-il battu avec les éditions Montaigne ? Ces quatre pages sont-elles le fruit d’un compromis durement négocié ? Ou au contraire, avait-il d’excellents rapports avec son éditeur, lequel lui a peut-être proposé spontanément cette solution en le voyant plongé dans de telles affres ?

On ne saura pas…

Curieux, quand même, non ?

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