Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

De l’art de la survente en milieu documentaire

Ça fait un bail que je n’ai pas parlé de traduction en ces lieux. A ma décharge, je m’étais un peu enferrée ces dernières semaines dans des textes financiers et juridiques qui ne donnaient guère matière à bloguer, même s’ils n’étaient pas inintéressants (zauriez aimé que je vous parle des conflits d’application entre la Directive 2007/65/CE et les accords du GATT ? Non, hein, alors ça suffit.).

En fin de semaine, j’étais contente, parce que le programme à venir s’annonçait un peu plus varié et sympathique. Mais notez l’usage de l’imparfait dans la phrase qui précède (d’aucuns m’appellent la reine du suspense, le saviez-vous ?).

Quand mon client J. m’a appelée pour me proposer de traduire un documentaire allemand sur la mort au musée, j’ai pensé : « youpi ! ». Le thème n’est pas rose-rose, mais voilà enfin un docu digne de ce nom, que j’me suis dit, on va parler d’histoire de l’art, de Schiele, de Munch, de Baldung-Grien, des danses macabres, des symbolistes, tout ça, quoi. D’ailleurs, quand je lui ai dit, avec un enthousiasme non-feint : « Ah, ça va être intéressant, ça ! », J. s’est bien gardé de me contredire, il en a même rajouté une couche : « Ouais, c’est clair, c’est un beau documentaire culturel ». Il faut dire que
1. J. n’avait pas vu le docu, je l’ai appris par la suite.
2. J. sait en revanche que j’ai tendance à me jeter sur les « beaux documentaires culturels » avec une goinfrerie qui n’a d’égale que celle de Jack Bauer bondissant sur un terroriste islamiste détenteur d’informations de première importance parce qu’il a quand même une planète à sauver en 24 heures grand max (« Drop the gun, drop it NOW! »).

D’une manière générale, les clients ont tendance à survendre de façon totalement éhontée (ou à mal vendre) ce qu’ils ont à faire traduire. Genre, cette série qu’on m’avait présentée comme un programme psycho-sociologique super intéressant… et où des pseudo-experts débitaient doctement des évidences après avoir piégé en caméra cachée de pauvres passants qui ne demandaient rien à personne. Ou cet épisode de Final 24 annoncé comme « une chronique des dernières heures de JFK ». Moi qui venais de dévorer l’exceptionnel essai de Jean-Baptiste Thoret, 26 secondes, l’Amérique éclaboussée – L’assassinat de JFK et le cinéma américain, ni une ni deux, j’ai dit oui. Après avoir passé une bonne heure à frétiller d’impatience en attendant que la vidéo se télécharge, grosse déception : il s’agissait en fait des dernières heures de JFK Junior, quand même nettement moins funky que son paternel. Et je suis sûre que ma cliente avait omis exprès de me préciser de quel JFK il s’agissait. Sûre. (Chacun sa théorie du complot.)

Les stratégies sont variées. Une autre cliente, qui ne visionne pas les documentaires avant de les faire traduire, jette un rapide coup d’oeil au titre indiqué sur le bon de commande et laisse libre cours à son imagination. C’est comme ça qu’un reportage sur les enfants-soldats ougandais, passionnant mais vraiment très dur, m’a été présenté comme un documentaire sur les fugues de mineurs (titre : « Lost children ») ; ou encore qu’un programme sur la maladie de Charcot s’est transformé dans sa bouche en une enquête sur le vieillissement (titre : « Mon combat contre le temps ») ; sans oublier un documentaire habilement intitulé « Sex and the City » (« Ben, j’imagine que ça parle de la série… ») et consacré aux prostituées occasionnelles qui exerçaient leurs talents à la foire de Leipzig du temps de la RDA.

Il y a aussi des clients qui n’ont aucune idée du sujet de leur documentaire, mais qui ne se mouillent pas – généralement, parce qu’ils ne parlent pas allemand. Dans ces cas-là, je les écoute attentivement déchiffrer avec peine le titre original du film et j’attends avec une certaine appréhension le silence interrogateur qui va immanquablement suivre, silence qui signifie : « Alors, t’en penses quoi, toi qui comprends cette langue étrange ? Ça parle de quoi, tu me fais le pitch ? » Parfois, je tombe juste ou presque. Souvent, je me rends compte après coup que je suis complètement à côté de la plaque et je me dis que ça ne doit pas faire très bonne impression.
Client : C’est un programme qui s’appelle [dicomodantine], vous voyez de quoi il s’agit ?
Moi : Euh, d’une femme officier, peut-être ? (à travers le grésillement du téléphone, j’ai cru identifier « Die Kommandantin ». 10 minutes plus tard, manque de bol, je m’aperçois qu’il fallait comprendre « Die Komödiantin » et que c’est le portrait d’une actrice des années 30.)

Autre variante, ma cliente C. qui joue les blasées pour faire passer la pilule : « Ecoute, j’ai une trad, là, ça va sûrement pas te passionner, c’est encore un truc sur les poissons… » Sur ce point, elle n’a pas tort, j’ai horreur des documentaires animaliers. Mais son erreur est d’appliquer ce pauvre stratagème à tout ce qu’elle me propose, sans discernement. « Ecoute, j’ai une trad, là, je suis sûre que tu vas trouver ça chiant, c’est un machin historique franco-allemand… » C’est mal me connaître, C. : les machins historiques franco-allemands, c’est à peu près les seuls machins qui m’intéressent à tous les coups. Je t’en prends quatre épisodes, merci beaucoup.

Et que dire de M., qui me lit à toute allure le titre du documentaire sans me laisser le temps de réfléchir à son contenu potentiel avant de me demander : « Ça t’intéresse ? » ? Tactique fourbe, non agressive, et paradoxalement très efficace. C’est comme ça qu’il y a quelques mois, je me suis retrouvée mine de rien à traduire un programme dont le titre, traduit littéralement, voulait quand même dire « La magie des pigeons ». Hum. Forcément. Et un autre intitulé « Coquetteries de mecs », dans lequel des Anglais post-modernes se faisaient épiler le torse à la cire en gros plan pendant 45 minutes. Mouais, mouais.

Et puis il y a le client qui a vu le bidule et qui sait qu’il va falloir jouer sur d’autres ressorts et sortir l’artillerie lourde. Il y a une phrase-type, dans ce cas : « C’est léger, c’est vachement sympa et puis tu verras, c’est vite traduit. » Quand j’entends ça, moi, j’ai un néon qui s’allume dans la tête : MEFIANCE. PLAN POURRI EN VUE. Derrière cette phrase en apparence anodine, voire faussement alléchante, se cache TOUJOURS au choix :
1. une série de télé-réalité (sans aucun intérêt et super bavarde).
2. une série people (idem, d’autant que le temps que les programmes people américains arrivent en France, Paris Hilton a déjà changé trois fois de coiffure et Ashton Kutcher n’est plus célibataire, ce qui ôte tout caractère croustillant aux scoops annoncés et ne permet même pas de briller dans les cocktails mondains).
3. une urgence.
4. un mixte des trois.

J’en reviens à J. et à son programme sur la mort au musée.

D’accord, c’est moi qui me suis un peu fait des films en imaginant que j’allais voir les plus grands experts mondiaux d’histoire de l’art décortiquer des tableaux tous plus mythiques les uns que les autres.

D’accord, d’accord, d’accord, mea culpa.

Mais quand même.

Si j’avais su qu’il n’était question que d’artistes contemporains dans ce docu…

Si j’avais su que les artistes en question s’amusaient principalement à photographier des cadavres dans des hôpitaux, à concevoir des chambres mortuaires et à tricoter des linceuls…

Si j’avais su que ce truc était totalement flippant…

Si j’avais su que sa diffusion était prévue en plein milieu de la nuit à cause d’images parfois à la limite du supportable…

Si j’avais su que je devrais me coltiner CETTE musique en bruit de fond pendant 52 minutes…



Si j’avais su tout ça…

Je vous dirais bien que je n’aurais pas accepté cette traduction sinistre qui va me plomber le moral pour la semaine.

Mais sans doute que si, à la réflexion. Faut bien manger, hein…

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