Les Piles intermédiaires

Le quotidien bordélique d'une traductrice à l'assaut des idées reçues. (Et des portes ouvertes, aussi, parfois.)

Se fanent-ils le mille soit-il allé ?

Il y a quelques mois, un sous-titrage (épique) d’une captation de la pièce Maria Stuart de Schiller m’avait donné l’occasion de comparer les traductions de l’œuvre au fil des siècles :

– celle de Pierre Le Brun, écrite en 1820 : en alexandrins, avec de belles rimes partout, mais qui était du coup assez éloignée du texte original…

– celle de Th. Fix, datant de 1853 : édition bilingue (avec le texte allemand en regard et en caractères gothiques), plutôt pas mal, quoiqu’un peu datée.

– celle de Sylvain Fort, publiée en 2006 aux éditions de l’Arche : une pure merveille, à la fois proche du texte, fluide, accessible et parfaitement naturelle.

Paulet :
Pourtant, elle a su sortir le bras de ses chaînes trop serrées
Et le tendre au monde, jeter le brandon
De la guerre civile dans le royaume
Et armer contre notre reine, Dieu
La garde ! des hordes d’assassins.
N’a-t-elle pas depuis ces murs incité
Le scélérat Parry et Babington
À l’acte maudit de régicide ?
Cette grille de fer l’a-t-elle empêchée
De séduire le noble cœur de Norfolk ?
C’est pour elle que la meilleure tête qui fût
Sur cette île tomba sous la hache du bourreau…
Et ce lamentable exemple a-t-il intimidé
Les insensés qui pour elle
Se jettent à l’envi dans l’abîme ?
Pour elle, les échafauds se couvrent sans cesse
De nouveaux condamnés,
Et cela ne s’arrêtera pas tant qu’elle-même,
Coupable entre les coupables, n’aura pas été immolée.
Ô maudit soit le jour où les rivages de ce pays
Offrirent l’hospitalité à cette nouvelle Hélène.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, j’ai trois lignes ultra-connues de Shakespeare à traduire en exergue d’un livret de CD et que je me suis amusée à refaire le petit jeu des sept erreurs entre les différentes traductions disponibles (sur Internet, en l’occurrence, je n’ai pas cherché plus loin) :


Wilt thou be gone? it is not yet near day:
It was the nightingale, and not the lark,

That pierced the fearful hollow of thine ear;
Nightly she sings on yon pomegranate-tree:
Believe me, love, it was the nightingale.

(Romeo and Juliet, acte III, scène 5)

Veux-tu déjà partir ? Le jour ne paraît point encore.
C’était le rossignol, et non l’alouette,
Dont la voix a frappé ton oreille alarmée ;
Il chante toute la nuit sur cet oranger lointain.
Crois-moi, mon jeune époux, c’était le rossignol.

(François-René Chateaubriand, dans son essai Shakspere ou Shakspeare, 1801)

Déjà partir ! déjà ! Mais le jour est encore loin de paraître !
Ton oreille épouvantée a cru entendre l’alouette matinale ;
C’était le rossignol qui chantait.
Il vient toutes les nuits chanter sous ma fenêtre ;
Il se cache dans le feuillage de ce grenadier.
Amour, amour ! crois-moi, j’en suis bien sûre, c’était le rossignol.

(Philarète Chasles – Bibliothèque anglo-française, ou collection des poètes anglais les plus estimés. Tome II. Shakespeare, tome II. 1837)

Tu veux déjà partir ? Le jour est encore loin.
C’était le rossignol et pas l’alouette
Qui a percé le creux craintif de ton oreille.
C’est la nuit qu’il chante sur le grenadier, là-bas,
Crois-moi, mon amour, c’était lui, c’était le rossignol.

Traduction : Yves Sarda

Veux-tu partir ? Le jour est encore loin.
C’est le rossignol, et non l’alouette, qui
A percé le creux de ton ouïe craintive.
La nuit il chante sur ce grenadier, là.
Crois-moi, mon amour, c’était le rossignol.

Traducteur inconnu ! (dommage, c’est ma version préférée)

Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n’est pas encore prêt de paraître: c’est le rossignol, et non l’alouette, dont la voix a pénétré ton oreille inquiète; toute la nuit il chante là-bas sur ce grenadier. Crois-moi, cher amour, c’était le rossignol.

Traduction : François Pierre Guillaume Guizot

Et puis, en tombant sur ce billet , j’ai eu envie de voir quelle purée produisait la moulinette des traducteurs automatiques avec les vers du Barde éternel…
Pour ne pas vous lasser, rares lecteurs de mon blog, je me suis limitée à la première phrase, « Wilt thou be gone? », qui donne les résultats suivants :

L’affaiblissement vous être parti ?
(Reverso)

Se fanent-ils le thou soit-il allé ?
(Worldlingo)

Se fanent-ils le mille soit-il allé ?
(Systran)

Flancher tu est allé ?
(FreeTranslation)

Veux-tu être allé?
(Google Traduction)

Bon, je ricane, je ricane, mais ma légendaire absence de mauvaise foi m’oblige à vous signaler quand même qu’Abacho gagne haut la main, en produisant un « Partirez-vous ? » relativement acceptable.

Et qui du coup me fait rire un peu jaune, là.

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